Ces derniers renseignements sont puisés dans un mé
moire de M. Dizé, l'associé de Leblanc, lequel, après la mort
de ce dernier, avait repris, tant en son nom qu’en celui de là |
veuve de Leblanc et de ses enfants, des réclamations qui duraient depuis près de quinze années.
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soixante-quinze années se sont écoulées, et jamais aucun des nombreux gouvernements qui se sont succédé en France n’a tenu à honneur d’effacer de l’histoire cette longue et odieuse iniquité. Encore un mot, et nous en aurons fini avec le récit de ces actes
qui révoltent la conscience et ne nous inspirent que du mépris. Le renvoi en possession de la manufacture de Saint-Denis avait nécessité la dissolution de la société et le: règlement de compte entre les associés.
La fabrique était adjugée à Leblanc pour une somme de trente-neuf mille francs, sur lesquels, par contrat de vente et pour sa part dans l’association, il était dù à Dizé dix-neuf mille cinq cents francs, dont Leblanc lui payait les intérêts.
À la mort de Leblanc, la fabrique fut de nouveau vendue pour une somme de vingt-cinq mille francs et adjugée à Dizé, dont les reprises sur cette somme, tant pour la somme due que pour les intérêts échus depuis deux ans, s’élevaient à vingt et un mille francs. . Les hypothèques, s’élevant à cinq mille francs, et les droits de successions absorbèrent, et au delà, le reste de cette somme, ainsi que celle produite par | la vente de la plus grande partie du mobilier, La famille de Leblanc en était réduite à la plus grande misère, n'ayant plus pour subvenir à son existence | que le travail de ses mains. La veuve de Leblanc mourut en 1829, âgée de soixante-dix-neuf ans et /infirme depuis près de vingt ans; le plus jeune des fils | Leblanc, comme nous l'avons dit plus haut, mourut en 1812, à la retraite de Russie; César-Nicolas
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Leblanc, l'aîné des fils, devenu, grâce à son travail
et à ses talents, professeur au Conservatoire des arts et métiers, Conservateur des collections, chevalier de la Légion d'honneur, mourut en 1833, à l’âge de quarante-huit ans. Enfin, la fille aînée de Leblanc, notre mère, et morte à l’hospice des Quinze-Vingts, en 1839, à l’âge de soixante ans.
Celui qui écrit ces lignes avait à cette époque-là dix-neuf ans.
Notre tâche est finie; nous avons, de notre mieux, résumé tous les documents et les souvenirs que nous avons pu réunir sur la vie privée et les travaux de
notre aïeul, et aussi sur l’historique de la soude
artificielle; ce travail n’avait jamais été fait, et, dans la limite de nos forces, nous avons tâché de rendre à Leblanc le seul hommage qui fût en notre pouvoir.
Notre récompense sera de laisser à ceux qui, plus tard, voudront parler de cet homme illustre, un document rigoureusement exact et précis, et d'éviter à l'avenir les notices et les biographies erronées ou fantaisistes. Le nom de Nicolas Leblanc, si estimé dans la science, a eu déjà dans l'illustre M. Dumas, l’'éminent chimiste, secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, un apologiste dont la parole, pleine d'autorité, a rendu à Leblanc une justice et un hommage dont il eût été grandement fier, s’il eût encore été de ce monde.
Nous demandons à cet illustre savant de nous permettre de lui adresser ici humblement l'hommage de
toute la sincère gratitude que nous lui conservons dans notre cœur.
Nous reproduisons, quelques pages plus loin, ce rapport, fait en 1856, à l’Académie des sciences, au nom de la section de chimie, rapport qui consacre à tout jamais l’œuvre de Nicolas Leblanc et dont l’impartialité et la haute autorité établissent l’histoire et | la valeur scientifique de la découverte de notre aïeul. Dernièrement encore, le 23 juillet 1883, devant | cette Académie des sciences, toujours si sympathique au nom de Leblanc, la parole autorisée de M. Du- | mas, comme en 1856, faisait encore à Leblanc | honneur de le rappeler au monde scientifique. | L'illustre savant, avec cette générosité qui lui est | propre, engageant ses collègues à accorder leur | patronage à un projet tendant à honorer la mémoire de Leblanc, rappelait une fois de plus ses titres pour | un pareil honneur.
|: « On s'étonne, disait M. Dumas, de voir multi- | plier de tels hommages; ne serait-il pas plus na- |turel de s’étonner qu’on oublie si souvent de les
rendre à ceux qui les ont mérités, ou qu’on paye trop tard envers eux la dette du pays? »
| M. Dumas exprime ensuite le regret que ces hommages, rendus aux inventeurs illustres, ne le | soient fort souvent qu’au moment où leur invention
| va disparaître. Et il continue : « N’attendons pas qu'il
jen soit ainsi pour Nicolas Leblanc, et, pendant que
|la soude artificielle, sa création, joue encore dans le \monde un rôle prépondérant, n’hésitons pas à rendre là cette découverte les honneurs qui lui sont dus;
l'Académie y est intéressée. Lorsque, il y a cent ans, le gouvernement français, ému des exigences de,
l'Espagne, en possession alors du commerce des soudes d’Alicante, de Garthagène et de Malaga, consulta nos prédécesseurs pour savoir comment on
pourrait remplacer ces produits, ils n’hésitèrent pass à proclamer qu'il fallait extraire l'alcali du sel
marin, Un prix de douze mille francs fut mis au concours à ce sujet; mais, lorsque M. Leblanc en eut réalisé les conditions, l’Académie n'existait plus; le Trésor en considérait les engagements comme non avenus; l'inventeur se voyait bientôt réduit à renoncer à ses droits comme breveté, à fermer son usine, frappée de séquestre, à vivre péniblement dans, le trouble ou même la misère, à se tuer enfin dans un accès de désespoir. »
« Mais qu'avait donc fait de si important cet homme: si maltraité par la fortune? Pour la plupart des gens,
même les mieux élevés, que représente la soude
artificielle? Rien, sans doute, il faut en convenir; on" étonnera même beaucoup les personnes qui n'ont pas examiné ces questions de près, si on leur apprend, que les deux plus grandes nouveautés économiques du siècle sont la machine à vapeur et la soude art ficielle; les deux inventeurs les plus féconds, Watt et. Nicolas Leblanc. Mais tandis que les engins créés par l’un agissent à grand bruit dans toutes les usines; emportent au loin les trains de voyageurs et de mars,
chandises sur les voies ferrées dont les continents, sont sillonnés, ou guident sur les flots de la mer des navires de commerce et de guerre, c’est sans bruit
x Boo sie pk 4 SA VIE — SES TRAVAUX 161 que s'infiltrent dans tous nos ateliers, comme éléments indispensables ou comme agents auxiliaires du travail, les produits dérivés de la soude factice; c’est en silence qu’ils pénètrent dans toutes nos demeures, comme objets directs ou indirects de consommation. S'il s'agissait d'ouvrir un concours et de reconnaître quel est celui des deux inventeurs, Watt ou Nicolas Leblanc, dont l'influence a été la plus considérable dans l’accroissement du bien-être de l’espèce humaine, on pourrait hésiter. Toutes les améliorations touchant aux arts mécaniques dérivent, il est vrai, de l'usage de la machine à vapeur; mais tous les bienfaits se rattachant aux industries chimiques ont trouvé leur point de départ dans la fabrication de la soude extraite du sel marin. Comment une opération chimique unique a-t-elle été l’origine de si grands résultats? Au premier abord, on ne s’en rend pas compte. Il s’agit, en effet, simplement de la décomposition du sel marin par l’acide sulfurique, pour la convertir en sulfate de soude, et de la transformation de ce sulfate de soude en soude par sa calcination avec un mélange de charbon et de craie : voilà tout. | « C’est vrai; mais il faut ajouter que le carbonate de soude, provenant de cette opération, représente aujourd'hui, pour la consommation des deux mondes, une quantité qui s'élève à sept ou huit cents millions de kilogrammes, de telle sorte que la quantité de ce sel, consommée par chacun de nous d’une manière inaperçue et sans que nous en ayons conscience, atteint au moins la moitié, égale souvent
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même la totalité du poids de sel marin nécessaire à | nos boissons. »
M. Dumas continue dans son rapport, et avec la haute science qui lui appartient en propre, à énumérer tous les résultats scientifiques et industriels dont la découverte de Leblanc a été la source depuis un siècle : les résultats énormes qu'elle a atteints aujourd’hui dans les productions d’acide sulfurique, d'acide chlorhydrique en quantités illimitées et à des prix fabuleusement réduits; celle du chlorure de chaux, si utile au blanchiment des tissus végétaux.
.: « Ges quatre agents, un alcali puissant, deux acides
énergiques, une poudre blanchissante, que rien n’a remplacée, donnèrent un essor inconnu à l’industrie
des produits chimiques. » Puis M. Dumas, énumérant |
les résultats que les progrès de la science et les exigences de l’industrie vont bientôt amener dans les fabriques de produits chimiques dérivant de la soude, ajoute « qu’il est heureux que le procédé de Leblanc ait tenu la première place dans cette fabrication, car sans cela, dit-il, toute l'industrie des pro- duits chimiques serait encore à naître. » Plus loin encore, l’éminent secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, continuant l’historique des résultats de l’industrie de la soude, et consacrant à l'éloge de Leblanc toute la haute autorité de son grand savoir, M. Dumas complète ainsi ces pages, qui seront pour Ja postérité la récompense la plus grande qu’aura “reçue le nom de Leblanc :
« Les fabriques de soude, fondées sur l'emploi du,
procédé de Nicolas Leblanc, ont constitué les vérita-
bles écoles pratiques de l’industrie chimique moderne. Elles ont fourni à toutes leurs émules, leurs agents, leurs procédés et leur méthode. Leur influence sur les pays civilisés a été incaleulable, et c’est par milliards que s'expriment les satisfactions et le bienêtre qu'ils en reçoivent chaque année. Quand on pénétrait, il y a cinquante ans, dans les fabriques de produits chimiques de la Grande-Bretagne, et qu’on admirait leur puissance, dont nous n'avions aucune idée à cette époque dans notre pays, on répondait invariablement : « C’est pourtant à Leblanc, c’est à un chimiste français que nous devons cette prospérité qui vous étonne! » Il n’était pas rare de voir le nom de Nicolas Leblanc inscrit dans une place d'honneur au milieu des ateliers et signalé de la sorte au respect des ouvriers. Les manufacturiers anglais actuels l'ont oublié peut-être; mais leurs pères, je l’atteste, professaient pour notre compatriote une reconnaissance et une vénération sans bornes. Ils le considéraient comme l’un des plus grands bienfaiteurs de leur pays, tant l'intervention du chlorure de chaux avait grandi le commerce des toiles de coton de l’Angleterre.
« L’essor donné à l’industrie de la soude dans les célèbres manufactures de Glasgow, de Liverpool, de Neuwcastle, fut si considérable à cette époque que l'augmentation de consommation du sel marin, qui en fut la conséquence, produisit une illusion, dont les effets dureront longtemps encore. Le Parlement venait de supprimer l'impôt du sel, sous prétexte de venir en aide à l’agriculture, et, sans y regarder
d’assez près, on attribua l’accroissement considérable de la consommation du sel produit alors par sa conversion en soude, à l’empressement avec lequel : les agriculteurs auraient mis à profit le bénéfice de la suppression du droit. L'Académie a donc le droit de considérer la pensée qu'elle émettait il y a cent ans, et le prix qu’elle mettait au concours, comme dignes de prendre une place importante dans son histoire. Quand elle signalait le sel marin comme une source inépuisable de soude, elle donnait d'avance une sanction à l'application du chlore pour le blanchiment des fibres végétales et à toutes les conséquences économiques de la création de la soude artificielle.
« Elle a déjà rendu justice à Nicolas Leblanc pendant sa vie, en lui témoignant une sympathie qui ne se démentit jamais, plus tard, en mettant ses droits en évidence. |
«Il ne m'appartient pas de parler en son nom en cette circonstance; qu'il me soit permis cependant de remercier, au milieu de nos confrères, les concitoyens de Leblanc pour leur initiative. Partout où les industries chimiques sont en honneur, on voudra s'associer aux témoignages de reconnaissance et de respect dont la mémoire de Nicolas Leblanc va devenir enfin l’objet ‘. »
On le voit, les représentants les plus éminents de la science moderne ont donné au nom de Leblanc toute.
4. Ainsi qu’il est dit dans l’avant-propos, le projet de la, ville d’Issoudun a été abandonné depuis que nous avons re= trouvé le véritable lieu et la date de naissance de Leblanc
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la consécration la plus FAR qu’il était en leur pouvoir de lui donner.
Les savants étrangers lui ont payé aussi leur tribut d’éloges et de déférence : Liebig entre autres, et l’un des premiers, avait constaté que l'invention de la soude artificielle devait être considérée comme la principale cause de l’essor extraordinaire de l’industrie moderne.
En 1862, à la suite de l'exposition universelle de Londres, le professeur Hoffmann rappelait, dans des paroles élevées, que c'était au Français Leblanc, qui vécut dans la misère et se tua de désespoir, qu'on devait le procédé actuellement encore en usage pour l'obtention de la soude artificielle.
« L'histoire de cette grande découverte, dit-il, a été faite ailleurs; qu'il nous suffise d’ajouter que, depuis plus de cinquante ans, ce procédé est resté intact au milieu de toutes les modifications, de toutes les révolutions que les progrès des sciences ont fait subir aux arts chimiques. »
M. Hoffmann conclut ainsi : « Cet homme, qui fut certainement un des plus grands bienfaiteurs de l’humanité, vécut de pauvreté et mourut de désespoir. Le rapporteur sent qu’il n’est que l’organe d’un sentiment universel, en offrant ici Le tribut d’un hommage plein de reconnaissance à la mémoire impérissable de Leblanc et l'expression de la douleur, non exempte de honte, inspirée par son malheureux sort. »
Il serait superflu de réunir encore ici de nouvelles citations ; celles-ci suffisent. Le nom de Leblanc, la valeur de son œuvre ont pris désormais leur place
au livre d’or de l’histoire et ont acquis pour toujours des droits qui n’ont plus rien à redouter de l'oubli. En réunissant ici ces documents et ces souvenirs, nous n’avons jamais eu la prétention de rien ajouter à la valeur scientifique que sa découverte a donnée à Leblanc; notre but a été été de ne pas laisser se disperser et se perdre dans l’oubli les faits relatifs à l’histoire de sa vie; nous avons tenu aussi à faire connaître la vérité sur les malheurs immérités de notre aïeul.
Ceux qui nous feront l'honneur de nous lire le constateront comme nous. La science seule a donné à la mémoire de Leblanc sa sanction et lui a rendu tout l'honneur qu’elle pouvait lui rendre en proclamant son nom parmi les noms les plus dignes de la reconnaissance nationale.
= Néanmoins, il est douloureux de dire que, à côté de cette sympathie, l'indifférence, l'injustice, l’ingratitude aient fait à Leblanc la pénible existence que nous ävons racontée.
L'influence énorme que cette découverte a eue sur l’industrie nationale, les sommes considérables dont elle a enrichi notre pays, n’ont jamais fait réfléchir à ce qu'on devait à Leblanc, et la France, si jalouse de toutes ses gloires, si fière de toutes ses
+ supériorités, en est encore, après quatre-vingts ans
écoulés, à donner un témoignage honorifique à sa mémoire, à donner un morceau de pain à ses enfants.
LE PETIT-FILS DE NicoLAS LEBLANC,