Nicolas Nickleby
defroi Mickleby. Ce digne homme, s'étant mit un peu Urd en tête qu'il devait se marier, et n'étant ni assez jeune ni aaaex riche pour aspirer à la main d'une héritière, épousa une femme qu’il aimait, et qui, en acceptant sa main, ne montra pas moius de désintéressement. C'est ainsi que deux personnes qui n'ont pas le moyen de risquer de l'ar-
Ï ;ent au jeu, s’y livrent pour c seul plaisir de jouer.
Godefroi mena d’abord une e&iatence assez précaire ; mais un de ses oncles étant venu a mourir subitement, le mita même d'acheter une petite ferme, et d'élevcrs es deux fils. Le défunt pendant sa vie avait eu peu de communications avec sa famille. Il s'était contenté d’envoyer un jour au fils aîné une cuiller d'argrnt dans une boite de maroquin ; et comme l'enfant n'avait pasgrand'choseà manger, le don de cet ustensile de ménage ressemblait à une épigramme. l.e vieil oncle avait d’abord fait un testament en faveur de la société Philanthropique ; mais cette précieuse institution ayant eu
le malheur de sauver la vie d'un pauvre parent auquel il accordait un secours de quatre francs par semaine, dans un accès d’ciaspé ration bien naturel , il révoqua ses disposition* antérieures.
Il institua M. Godefroi son légataire universel, sans oublier d'exprimer toute son indignation, uon-seulemriit coutre la société Philanthropique , pour avoir sauvé son pauvre parent , mais encore contre le pauvre parent , pour avoir souffert qu'on le sauvât.
A sa mort, arrivée quinte ans après, >1. Godefroi put laisser a Halph, son fclsaiué, trois mille livres en numéraire, et à Niiola-, le plus jeune, mille livres et la métairie. Lesdeux frère* avaient été élevésensrmble dan» une pension à Exeter et, comme lit venaient une fois par semaine à la maison, ils tenaient de la bourbe de leur mère de long» détails sur les tnuffranci s de leur père aux jours de sa pauvreté, et sur U splendeur de leur oncle défunt aux jours de sa prospérité. Ces récits produi- * sirentsur chacun desenfants une impression toute différente. Le plus jeune , naturellement timide et ami de la retraite, en conclut simplement qu'il fallait fuir le grand monde , et s’attacher
à U vie paisible et routinière de» champ*. Nalpb, l'aîné, tirade cette histoire tant de fois répétée ces deux grandes moralités, que Ica richesses sont Tunique et la véritable source du bonheur, et qu'il est légitime de se 1rs procurer par tous iea moyens imaginables. Loin de sc borner h la théorie, et de laisser ses facultés se rouiller dans des abstractions parement spéculatives, cet enfaut de haute espérance débuta par être usurier à l'école sur une petite échelle. Il faisait valoir à gros intérêts un mince capital de crayons et de billes, et scs opérations finirent psr embrasser la monnaie de cuivre de la jeune | république. Il n'embarrasaait pas set emprunteurs de stériles calculs i de chiffres, et ne les renvoyait point h Barême ; sa simple règle d'in- , térèt était comprise tout entière dans cette sentence dorée : — Quatre sous pour un ton? ce qui simplifiait exlrsordiuairement le* comptes. Cette sentence, considérée comme précepte usuel, bien plus facile à retenir qu’aucune règle connut d'arithmétique, ne saurait être trop fortement recommandée à l'attention des capitalistes, grands et petits, et notamment des préteurs sur gages, et escompteurs. Il est vrai de dire, pour rendre justice à ces messieurs, que la plupart d'entre eut ont l'habitude de la mettre en usage avec un remarquable succès.
Lejeune Ralph Nickleby évitait également ces calculs mesquins et embrouillés des anciens jonrs, que quiconque a supporté I intérêt simple d’une somme , n's pu manquer de trouver excessivement euharassant». Ralph les éludait , en établissant rn règle générale que toutes les dettes, principal et intérêt , seraient payées le jour où les écoliers louchent l'argent Je leurs menus plaisirs, c'est-à-dire le samedi , et qu’un cmpruul fût-il contracté le lundi ou le vendredi, le taux de l'intérêt serait le même dans les deux cas. A la vérité, il avançait avec grande apparence de raison, que l'iulérêt devait être à la rigueur plut élevé pour un jour que pour cinq, d'autant plut que , dans le premier cas, il était |*rmi» de supposer l'empruiiieur au comble de lu détresse : autrement emprunterait-il h des conditions aussi désavantageuses ?
A la mort de son père, Halph Nickleby, qui, peu de temps auparavant, avait été placé dan* une maison de commerce de Londres, ^ poursuivit avec rage son projet favori , celui de gagner de l'argent, fie soin TabsOrba bientôt a Ici poiul que, pendant longues années, il oublie compb lemrnt son frère jiour ne songer qu’a prêter sur gage.», agioter, et créer des sociétés eu commandite.
L'or amasse autour d'un homme un brouillard plu» funestes » ses facultés, plus stupéfiant pour ses sentiments que les vapeurs du charbon. Au milieu de la lourde atmosphère dan» laquelle vivait Italph, quand parfois un souvenir du compagnon de son enfance pénétrait jusqu'à lui, il s'y mêlait la pensée que, s'ils étaient ihlimes, son frère lui emprunterait de l'argent, et Al. Halph Kickleby se disait rn haussant les qiaules: • Les choses sont mieux comme elle» sont. »
Quant à Nicolas , il vécut solitaire de son revenu patrimonial , jusqu'à ce que, las de ton isol-ment, il épousât la fille d'un propriétaire du voisinage, avec nui dot de mille livres sterling. La bonne dame lui donna deux enfants, un fils et une bile, et lorsque le fils eut près de dix-neuf ans, et la fille quatorze ou environ , car il est difficile de savoir au juste l'âge des dames, M. Nickleby avisa sut moyens d’augmenter son avoir, malheureusement écorné par l'accroissement de sa famille et les dépenses de l'éducation de ses enfants.
“-Spécule» avec vos fonds, dit madame N ickleby. — Spéc...u. .1er, ms chère? dit M. Nickleby avec hésitation. — Pourquoi pa»? demanda madame Nickleby. — Parce que. si nous les perdions . nous »ie pourrions plus vivre, ma chère. — Bah ! dit madame Nickleby. — C'est bien chanceux, ma chère, dit M. Nickleby. — Voilà Nicolas grand garron, poursuivit la dame; il est temps qu'il touge à se tirer d'affaire lui-même; et Catherine aussi, la pauvre bile, tans un sou vaillant dans le monde. Songes a votre frère; Mrait-il ce qu'il est s'il n'avait apéculé ? — C'est vrai, repartit M. Nickleby, oui... je spéculerai, ma chère.
Les spéculations sont un jeu dans lequel le nombre des joueurs n’est pas limité , et ils ne connaissent guère leurs càrtesau premier abord; le gain peut être considérable, et la perte aussi. Les chance» furent défavorables à M. Nickleby, il y eut des bouleversements inattendus; quatre agents de change disparurent; quatre cents personnes furent ruinées , et entre autres M. Nickleby.
— La mai. cm que j'habite, dit en soupirant le pauvre homme, peut m’ètrc enlevée demain. Mon vieux mobilier sera vendu pièce à pièce a des étrangers!
Cette dernière réflexion lui cuise une si vive douleur, qu'il se mit au lit, apparemment pour le garder à tout événement.
— Ihi courage, monsieur, dit l'apothicaire. — Il ne faut pas vous laisser abattre , monsieur, dit lu garde-malade. — De tels accidents arrivent tous les jours, observa l'homme de loi. — Et c'e*l un grand péebé que de ne pas s'y soumettre, murmura le prêtre. — Et c'est ee nue ne doit point faire un père de famille, ajoutèrent les voisins.
M. Nickleby secoua la tète; faisant signe a tous de sortir de la ehambre, il embrassa » femme et ses enfant», et les ayant pressés tour a tour contre sou ccrur, dont le» battements »e ralentissaient, il retomba épuité sur l'oreiller. On eut lieu de croire que dès ce moment il n'était plus daus son boa sens; car il radota longtemps au * sujet du la générosité de sou frère, et de» heureux jours qu'ils avaieut
passé» ensemble k l'école. Après cet accès de délire, il recommanda solennellement m famille à celui qui n'abandonne jamais les veuve* et les orphelins; puis, souriant doucement, il détourna la tète, et dit qu’il croyait pouvoir s’endormir.
CHAPITM 11.
Quelque temps après ce triste événement, M. Ralph Nickleby était assis dans son cabinet de travail , au premier étage de sa maison de (>olden square, à Londres. Il portait un pardessus vert-bouteille sur un babil bleu, un gilet blanc, un pantalon piqueté de gris, et de* bottes a la Wellington par-de*tsut son pantalon. Le coin du jabot d’une chemise à petits plis paraissait, comme «!il eût tenu absolument à se montrer, entré sou menton et le dernier bouton de son surtout, et son habit ne descendait pas aasex bas pour cacher une longue chaîne d’or, composée d'anneaux pleins, qui partait d'une moutre k répétition logée dans le gousset. La tète de M. Nickleby était légèrement poudrée, ce qui tendait i lui donner un air do bieuveillance ; mai» si telle était son intention . il eût peut-être bien fait de poudrer aussi sa physionomie, car les rides même de *on front, ton œil clignotant et glacé, semblaient indiquer une astuce qui se décelait malgré lui.
I-a vue de M. Halpli se bsa sur une sale croisée d'en face, à travers laquelle ou apercevait un commis maigre et grêle, perché aur un tabouret. M. Ralph fit aigne è cet individu de venir.
Pour obéir k celte invitaiiou , le commis quitta son haut tabouret , auquel il avait communiqué le plu» brillant poil n force d’y monter et d'eu descendre , et se présenta dan» la chambre de M. Nickleby. C'était un homme grand et d'un âge mûr, avec deux gros yeux k fleur de tête, un nex rubicond, une face cadavéreuse , et un babil (*i Ton peut Accorder ce nom à un costume qui ne l'habillait pas du tout ) beaucoup trop petit , et si a court de boutons, que la manière dont il truail axait quelque chose de miraculeux.
— Il est midi passé, dit M. Nickleby d’une voix aigre. — Midi moins vingt-cinq minutes, répondit Newman Nogg». ç- Ma montre est arrêtée, dit M. Nickleby; je ne *ai» pas pourquoi. — Ni moi, non plus, dit Noggi; puis, comme il parlait rarement »ans qu'on l’interrogeât, il tomba dan* un lri»le silence, et se frotta lenlemeut le. mains, faisant craquer les articulation* de sc» doigts, ot leur imprimant toutes les tordons dont ils étaient susceptibles. . ®
Parmi les nombreuses particularités de M. Noggs, qui frappaient au premier coup d'œil un ob.ervateur expérimenté, on remarquait cet façon d'agir qu'il employait en toute occasion.
Newman Noggs avait été riche . mais il avait follement dissipé son patrimoine; le* usuriers avaient achevé de le dépouiller, et il s'était estimé heureux d'obtenir un modique emploi chcx M. Ralph. Son excessive laciurnité était un inappréciable uiériie dan* uni- maison où Tou faisait beaucoup d'affaire» qui ne demandaient pas à être ébruitées.
— Est-il venu de» lettres pour moi? dit llalph après un moment de silence. — L'ne seule, répondit Noggs; cachet noir, bordure noire, écriture de femme. — Cachet noir, «lit Ralph an regardant la lettre.
' Il me semble que je connais cette écriture. Je ne serai» pas surpris que mou frère fût mort — Je ne pense pas que vous !r fouies. — Pourquoi pas, monsieur ' demanda M. Nickleby. — Vous n'êtes jamais surpri*. répondit New mai», voilà tout.
NI. Nickleby arracha la lettre de» main* de son serviteur, et filant dessus un œil jlaeé, l'ouvrit, la lut, lu fourra dans sa poche, et, après avoir bien mi»»a montre k l'heure, il commença à la monter.
— C'est ce que je prévoyais, Newman . dit M. Nickleby en tournant sa clef, il est mort. Mou Dieu! eh bien! c'est un événement très-subit : je n’y aurais pas songé, réellement.
Eu exprimant sa douleur d'une manière aussi touchante, M. Nickleby replaça sa montre dans :>oo gou»»tl, tira ses gants sur sa main, et se mit rn devoir de sortir.
— Les enfant* sont vivant»? demanda Noggs rn se rapprochant de lui. — Voilà justement le hic, répondit M. Nickleby comme si tri pensée* eussent été tournées «le ce côté eu ce moment ; tous deux sont vivants. — Tous deux' répéta New man Nogosk voix basse. — Et la veuve aussi, ajouta M Nickleby, et tou» trois à Londres; que le diable les emporte I tou» iroi» ici, Newman! Mon fri-re n'a jamajs rien fait pour moi, et je n’en ai jamais rien attendu. Il n’a pas plutôt rendu l'âme, qu'on s’adresse a moi, pour que je sois le soutien d'une femme, d'un grand garçon cl d’uni- fille. Que me sont-ils! je ne les | ai huais vus.
i L’esprit rempli de cas réflexion* et d'autre» analogue*, M. Nickleby i prit un journal au milieu d'une liissc de papiers, sortit, et se rendit dans celte longue rue qu'on appelle le Slrand 11 regarda sa lettre pour d'assurer du numéro de la inuhon où il avait affaire, ets'srrêla I devant la porte.
I La maison était habitée par un peintre en miniature, car un grand cadre doré était cloué sur la porle. Sur un fond de vcloui» noir étaient étalés deux portrai's d'unifoi me* de marine, d où sortaient deux figure» avec accompagnement obligé de télescope»; puis un jeune homme en uniforme vcrmillonné , brandissant un sabre, et uu personnage littéraire avec un front d'homme de génie, uuc plume, de
NICOLAS NICKT.ERY.
l’encre, volumes et un rideau. On y voysit encore la louchante représentation d'une jeune dame, lisais! un manuscrit dans une impénétrable forêt, et un charmant portrait en pied d'un petit garçon à grosse tète assis sur un tabouret, dont les jambes en raccourci ressemblairnt k des cuillers h sel.
M. Nickleby jeta sur ces futilités un coup d’ail de profond mépris , frappa , et demanda à la domestique , qui vint ouvrir, si madame Nickleby était chex elle. — Vous voulu dire la CrtCfj, répliqua la domestique.
Fu riens d’être ainsi repris pir la servante, M. Nickleby lui lança un regard d’indignation, et lui demanda avec emportement ce qu’elle entendait par Ik. Elle était sur le point de le lui expliquer, quand une voii de femme, partant d’un escalier perpendiculaire placé au bout du couloir, t informa de re dont il t'agissait.
— - Je demande madame Nickleby, dit Hslph. — I.e second étage est-il cher lui, Anna? cria la même voit. Que vous ê’rs bête! I.e second étage est-il ches lui? — Quelqu’un vient de sortir, mais je pense que c’est la mansarde qui a été prendre un bain , répondit la servante. — Vous ferin mieut d’y aller voir , dit la femme invisible.
— Pardon, madame , interrompit Ralph , je ne serai pis fâché de vous dire deux mots, si vous êtes madame... — Creevy, la Creevy, répondit la voit , et un bonnet jaune apparut au-dessus de la rampe de l’escalier. — Avec votre permission, inndsme, dit Ralph, je désirerais vous entretenir un moment.
La voit répondit que l'on pouvait entrer, mais Ralph n’avalt pas attendu la réponse; et débarquant au premier étage , il y fut rrçu par la propriétaire du bonnet jaune, qui avait une robe à l’avenant, et était elle-même k peu près de la même couleur. Madame la Creevy était une jeune dame minaudière de quarante ans, et l'appariement de misa la Creevy était le cadre doré d'en bas sur une plus grande échelle.
— lient I dit miss la Creevy en toussant délicatement derrière sa mitaine de soie noire. Il s'agit d’une miniature. Je Ir présume, voilk des traits fortement prononcés, monsieur Aves-vous déjà été peint? — A ce que je vois, madame, répondit M. Nickleby avec le ton bourru qui lui était familier, vous vous méprend sur mes intention». Je n’ai pas d'argent k perdre en miniatures, madame, et personne à qui en faire présent, Dieu merci ! Vous voyant sur l'escalier, j'ai senti le besoin de vous adresser nue question relativement h certains locataires que vous avez.
Miss la Creevy toussa encore une fois, cette tous avait pour but de dissimuler son désappointement.
— De ce qu'a dit votre servante, reprit M. Nickleby, je conclus que l'étage au-dessus vous appartient, madame. — Oui, répliqua misa la Creevy.
La partie supérieure de Ik maison était k elle; et comme elle n'avait pa» besoin en ce moment do second, elle était dans l’us-ge de le louer. Il était présentement occupé par une daine de la campagne et ses deux enfants.
— Une veuve, madame* dit Ralph. — Oui, c’est une veuve, répondit la demoiselle. — Une pauvre veuve , madame! reprit Ralpli eu appuyant avec force sur ce petit adjectif qui a tant dr portée. — J’ai grand'peur qu'elle ne soit pauvre, repartit miss la Creevy.
— Je suis k même desavoir qu’rlie l’est, madame; maintenant qu’a donc k faire une pauvre veuve dans une maison comme celle-ci, madame? — (.‘est très-vrai , répliqua miss la Creevy, à laquelle ce compliment implicite de ses appartements était loin d'être désagréable. — Je connais parfaitement tout ce qui lui est relatif, reprit Ralph; je auis de fait son parent, et je vous recommanderai de ne pa* la garder ici , madame. — J'espérais, dans le cas où il lui serait impossible d'acquitter ses obligations pécuniaires , dit mi** la Croevy en toussant de nouveau, que la famille de la dame voudrait bien... — Elle ne voudra pis, madame, interrompit Ralph avec pr cipitation , n'ayfi point celte idée. — S'il en est ainsi, le cas est bien différent. — Vous ponves en être persoadée , madame, et vous arranger en conséquence. Je suis, madame, le seul parent qu’ils aient, et je crois juste de vous instruire que je ne puis le* soutenir dans leurs follrt dépenses. Pour combien de temps ont-ils pris ce logement? — Seulement k la semaine, et madame Nickleby m'a payé la première d’avance. — Alors vous n'avri qu'k les renvoyer k la fin de cette semaine, dit Rnlph. Ce qu'il* ont de mieux k faire , c’est de retonrner dans leur pays, madame, Il y a trop de concurrence ici. — Certainement, dit mis* la Creevy, si madame Nickleby a pris cet appartement sans avoir le moyeu de le payer, c'est fort inconvenant. — Sans doute, madame. — Ht naturellement, poursuivit miss la Creevy, moi qui suis maintenant... hem !... une femme sans appui, je ne suis pas k même de perdre le prix de la location de mis appartements. — Sans doute, madame, vous ne le pouvrx pas. — - Néanmoins, [ajou'a miss la Creevy partagée entre son bon naturel et son intérêt , je n’a! rien k dire contre la dame qui est extrêmement agréable et affable, quoiqu'elle paraisse terriblement abattue, la pauvre femme ! ni contre les jeunes gens non plus; car on n'en saurait trouver de plus aimables et de mieux élevés. — Très-bien, madame, dit Ralph se dirigeant vers la porte, car ce» éloges de la pauvreté l’irritaient : j’ai fait mon devoir, pins peut-être que je ne
devais, et pourtant personne ne me saura gré de ce que je viens de dire- — Moi, du moins, mon'ieur, répondit gracieusement miss la Creevy, je vous en suis fort obligée. Voudriet-vous me faire le lalsir de regarder quelques-unes de mes miniatures? — Vous êtes icn bonne , madame, dit M. Nickleby ouvrant la porte en toute hâte, mais comme j'ai une visite h faire en haut, et que mon temps est précieux , véritablement cria m'est impossible. — Une autre fois, quand vous repisserez, je serai plus heureuse peut-être; aurez-vous la bonté de prendre une de mes adresses* Je vous remercie : bonjour, monsieur. — Bonjour, madame, dit Ralph fermant précipitamment la porte pour prévenir toute conversation ultérieure. Maintenant, ebre ma belle-saur. Ilub !
Grimpant une aulr. 1 montée perpendiculaire, uniquement composée, avec beaucoup de talent mécanique, de petites marches anguleuses, M. Ralph Nickleby s'était arrête pour prendre haleine sur le palier, quand Ü fut devancé par la domestique, que la politesse de miss la Creevy avait dépêchée pour l’annoncer.
— Votre nom? dit la domestique. — Nickleby- — Oh ! madame Nickleby, s'écria la domestique en ouvrant la porte avec violence, voici M. Nickleby.
Une dame en grand deuil se leva k l'aspect de M. Ralph; mais elle semblait incapable de s'avancer k sa rencontre, et s’appuya sur le bras d’une frêle mai* belle jeune fille d'environ dis-sept ans qui était assise auprès d'elle. Un jeune homme qui paraissait d’un ou deux ans plus âgé se leva et salua Ilalph du titre d'onde.
— Oh ! grommela Ralph en fronçant le sourcil, vous êtes Nicolas, je le suppose. — C'eut mou nom. monsieur, répondit le jeune homme. — Prenez mon chapeau, dit Ralph d'un tou impérieux. Eh bien! madame, comment vous portez vous? Il faut vous roidir contre la douleur. C’est ce que je fais toujours. — Ce n’esl point une perte ordinaire, dit madame Nickleby en incitant son mouchoir sur ses yeux. — Elle n'a rien d’extraordinaire, madame, reprit Ralph tout ru déboutonnant froidement son surtout. Les mi ri* meurent tons les jours, madame. Vous ne m'avez pis dit dans voire lettre quelle était la maladie de mon frère, madame? — Le docteur n’en a pu fixer le nom , dit madame Nickleby eu fondant eu larmes; nous u’avons que trop sujpt de craindre qu'il ne soit mort parce qu’il avait le coeur brisé. — Bah' dit Ralph, c'est impossible. Je permets qu'on dise qu'un fournie est mort de 'être cassé le cou, qu’il souffre d’uti bras cassé, ou d’une tête cassée, ou d une jambe cassée, ou d’uu nez cassé, mais d'un cteur brisé'... folie! voil» le langage hypocrite du • jour; qu’un homme ne puisse payer ses dettes, il tueur le coeur brisé, et sa veuve est une martyre. — Il y a des gens, je crois, qui n’ont point de cour à briser, observa tranquillement Nicolas. — Quel âge s ce garçon, au nom du ciel ? demanda Ilalph en se retournant sur sa chaise et toisant son neveu de la tête aux pieds d'un air de mépris. — Nicolas a près de dii-ueuf an* , répondit la veuve. — Dix-neuf ans, oh ! dit Ralph; et que comptez-vous faire pour gagner du pain , monsieur? — Ne pas vivre aux dépens de ma mère, répliqua Nirotas, dont le coeur se gonflait. — Von* feriez assez maigre chère k scs détiens, reprit l’oncle en le regardant avec mépris. — Quelle que soit ma position dit Nicolas rouge de colère, je ne m'adresserai p>s k vous pour l'améliorer. — Nicolas , mon cher, contenet -vous, s'écria madame Nickleby. — Cher Nicolas . je vous en prie, dit la jeune fille. — Retenez votre langue, monsieur, dit Ralph. Sor ma parole, voilà de beaux commencements, madame Nickleby, de beaux commencement*.
Madame Nick'eby ne répondit qu'en conjurant Nicolas par un geste de garder le silence, et l’oncle et le ueveu se regardèrent l’un l'utilre pendant quelques secondes ans parler. Lu physionomie du vieillard était sévère, dure et repoussante; celle du jeune homme, ouver'e, belle et candide. L'rril clignotant du vieillard avait l’exprrsdon de l’avarice et de la fourberie, celui du jeune homme brillai! de la lueur de l'intelligence et du sentiment. Sa figure était un peu grêle, mais mile et régulière; et. k part toute la grâce de la jeunesse et de la beauté , il y avait dans ©n regard et dans son maintien une éinunalson de son jeune cœur chaleureux qui confondit le vieillard.
Quelque frappant que soit un semblable contraste pour les assistants, personne n'en *cnl plus vivement la portée que celui même dont ii accuse l’infériorité. Ralph en eut l'Ame ulcérée, et des ce moment il détecta Nicolas. Ralph mit un terme ii cette inspection mutuelle eu détournant l«s yeux avec dédain, et en traitant Nicolas d'enfant. Cette épithète est souvent employée comme terme de reroche par les gens d’un âge mûr Vi i-k-vis de leur* cadets, probalement dans le but de persuader k la société que, s'il leur était possible de devenir jeune», il* ne s'en toocieraient nullement.
— Eh bien! madame, «lit Ralph avec impatience, le* créanciers ont tout saisi, dites-vous, et il ne vous reste ri?n. — Rien, répondit madame Nickleby.— Et vous dépensez le peu d’argent qne vous avez k venir k Londres pour voir ce qne je pourrai faire pour vous? — J’esprrais, balbutia madame Nickleby que vous pourriez avoir occasion de faire
urique chose pour le* enfants de votre frère î k »oa lit de mort, il s ésiré que j’implorasse pour eut votre appui. — Je ne nli comment cela se fait, murmura Ilalph eu se promenant de long en large dans
la chambre, mais quand un homme meurt sans fortune personnelle, il croit toujours avoir le droit de disposer de la fortune des autres. A quoi votre fille est-elle bonne, madame? — Catherine a été bien élevée, dit en sanglotant madame Niekleby. Ma chère, dites à votre oncle ou vous en êtes du français et autres connaissances.
l~a pauvre enfant était sur le point de murmurer quelques paroles, quand son oncle l’arrêta très impoliment.
— Nous essayerons de vous placer apprentie sous-maîtresse dans quelque maiton d'éducation. Vous n’avri fias été élevée trop délicatement pour cela, j'espère? — Non vraiment, mon oncle, répondit la jeune fille en pleurant, je ferai tout ce qui sera nécessaire (tour me procurer uu asile et du pain. — Bien, bien, dit Ilalpb un peu radouci par la beauté ou par l'affliction de sa nièce, il faut essayer; et si celte vie vous semble trop pénible, peut-être le travail de l'aiguille ou du tambour vous couviendra-t-il mietu. Et vous, monsieur, avezvous déjà fait quelque chose? — Non, répliqua brusquement Nicolas. — Non, je m’en doutais. Voila la maniéré dont mon frère élevait tes enfants, madame. — Nicolas a reçu toute l'éducation que son pauvre père pouvait lui donner, reprit madame Niekleby, et mon mari songeait a... — A en faire quelque chose un jour, dit Ralph. C'est la vieille histoire, toujours d< s projets, jamais d’actions. Si mon frère avait eu de la prudence et de J'aclivilé, il vous aurait laissé une fortune, madame , et s'il avait lancé son fils dans le monde, commç mon père m’y a lancé, quand je n'avais guère qu’un au de plus que ce garçon, au lieu d’être pour vous un fardeau qui accroît votre détresse, Nicolas eût été à même de vous secourir. Mon frère était uu homme imprudent, irréfléchi, madame Niekleby, et personne, j’en suis sûr, n’a de meilleures raisons que vous pour le teulir.
Cette apostrophe lit penser à la dame qu'elle aurait pu mieux placer ses uniques mille livres; elle songea que cette somme lui eût été présentement d’un grand secours, et se mit à déplorer sa triste destinée. Elle avait été l’esclave du pauvre défunt, dît-elle avec force sanglots; elle lui avait routent répété, ce qui était vrai, qu’elle aurait pu avoir un meilleur uiari ; durant sa vie. clic n'avait jamais eu connaissance de l'emploi qu'il faisait de l’argent; niais, s'il avait eu confiance en elle, très-probablement tout irait beaucoup uiieui aujourd'hui Elle tint encore d’autres propos de ce genre, propos familier* à la plupart des femmes pendant ou après la vie conjugale, ou même à ces deux époque».
Madame Niekleby termina en se plaignant de ce que le cher défunt n'eût jamais daigné profiter de ses avis, excepté une seule fois; cette assertion était d'autant plus véridique, que c'était pour avoir écouté ses conseils cette seule fois-là que le pauvre homme s'éuit ruiné.
M. Ralph Niekleby accueillit ce discours )uir un demi-sourire; et quand la veuve eut achevé, il reprit tranquillement la conversation au point ou il l'avait laissée.
— Avez-vous envie de travailler, monsieur? dccnanda-t-il en regardant son neveu d’un oeil sévère. — Sans doute, répondit Nicolas avec hauteur. — - Eh bien, voyez-vous, monsieur, reprit son onde, je suis tombé ce matin sur cet article, et vous pouvez en remercier le ciel.
Après cet exorde, M. Ralph Niekleby tira un journal de sa poche, le déplia, chercha un moment parmi les annonces, et lut ce qui suit: Kdvcation. Académie de M. \' ackford-Squcers, au château de Dotheboys. dans le délicieux village de Dolbeboys, près de fl refait ridge (Yorkshire). Les jeunes gens sont nourris, habillés, fournis de livres et d'argent pour leurs menus plaisirs, pourvus de tout ce qui leur est nécessaire, instruits dans toutes les langues, mortes et vivantes, les mathématiques, l’orthographe, la géométrie, l'astronomie, la trigonométrie, l'usage des sphères, l’algèbre, le bâton, l’écriture, l'arithmétique, la fortification , et toute autre branche de la littérature classique; prix, vingt guiuées par an. Point de dépenses supplémentaires, point de vacances, et une nourriture sans pareille. M. Squeers est à Londres, et on le trouve tous les jours, d'une heure à quatre, à la Tête de Maure, quartier de Suow-IIill. .Yufii. On demande un sous-maitre capable. Salaire annuaire, cinq livres sterling. Un bachelier es lettres aurait la préférence.
— V oilà, dit Ralph en repliant le papier ; qu'il accepte cette place, et sa fortune est faite. — Mais il n'est pas bachelier ès lettres, dit madame Niekleby. — On peut, je pense, répondit Ralph, lever cet obstacle. — Mais le salaire est si modique, et il y a si loin d'ici là, mon oncle, balbutia Catherine. — Sileuce, ma chère amie! interrompit madame Niekleby; votre oncle Sait mieux que vous ce qu'il convient de faire. — Je le répète, reprit Ralph avec aigreur, qu’il accepte cette place, et sa fortune est faite, S'il s’y refuse, qu'il en cherche une autre lui-même; sans argent, sans recommandations, sans connaissance des affaires, qu’il trouve à. Londres un emploi honorable qui lie l’oblige pas à changer scs souliers contre des sabots et je lui donnerai mille livres. Du moins, continua M. Ralph eu se repri na ut . je les lui donnerais, si je les avais. — Pauvre garçon ! dit la jeune fille; ô mou oncle, faut-il nous séparer sitôt? — N 'importunez pas votre oncle de questions oiseuses, lorsqu'il ne songe qu'à votre bien, dit madame Niekleby. Nicolas, mon cher, je désire que vous parliez à votre tour. — Oui , ma mère, dit Nicolas, qui juvqu'alors était resté silencieux et absorbé dans ses pensées. Si j'ai le bonheur, monsieur,
d’obtenir eel emploi, que je suis si peu capable de remplir, que deviendront celles que je laisserai derrière moi? — \ otre mère et votre sœur, monsieur, répondit Ralph, recevront de moi des secours en ce cas seulemcut, et je me chargerai de leur assurer une certaine indépendance. (Je sera l'objet de mes soins immédiats; leur position sera changée une semaine après votre départ, j’en réponds. — Alors, dit Nicolas se levant gaiment et secouant la main de son oncle , je suis prêt à faire tout ce que vous voudrez. Tentons la fortune auprès de M. Squeers; le seul risque que nous courons, c'est celui d’un refus. — Il ne refusera pas, dit Ralph, il sera charmé de vous prendre sur ma recommandation. Utilisez-vous dans sou établissement, et en nrn de (temps vous deviendrez son associé. Save» -vous que s'il venait à mourir, votre fortune serait faite? — Sans doute, dit le pauvre Nicole» sous le charme des mille visions que son bon naturel et son inexpérience évoquaient devant lui. Supposons encore qu’un jeune homme de noble famille, élevé au château de Dolheboys, me prenne «;n affection ; il m’obtient de son père à titre de précepteur; je l’accompagne dans ses voyages; et à notre retour du continent, il me procure un emploi brillant, n'est-ce pas, mon oncle? — Ah! sans doute! dit Ralph d'un ton ironique. — Et qui sait? lorsque je serai dans mon ménage et qu’il viendra m’y voir, comme il ne manquera pas de le faire, il peut s'éprendre de Catherine, qui tiendra ma maison, et... et l’épouser, n’e*l-ce pas, mon oncle? qui sait? — Qui sait en effet? dit Ralph. — Que nous serions heureux ! s’écria Nicolas avec enthousiasme. La douleur de se quitter n'est rien eu comparaison du plaisir de se revoir. Catherine sera une belle femme , et je serai lier de l'entendre dire, et ma mère retrouvera le bonheur auprès de uout, et tous nos chagrins seront oubliés.
Cette simple famille, née ci élevée dans la retraite, ignorait romplélenieut ce qu’on appelle le monde, terme dr convention qui, bien interprété , signifie tous les fripons qu’on y rencontre. Ces bonnes gens confondirent leurs pleurs à la pi.-nsée de leur première séparation. Ce premier accès passé . ils s’abandonnaient en entier aux illusions de l’espérance, quand M. Ilalph Niekleby leur fil observer que, s'ils perdaient du temps, quelque candidat plus heureux pourrait priver Nicolas de la base fondamentale de sa fortune, et renverser tous leurs châteaux en Espagne. Celte réminiacence opportune mit tin à lu conversation, l’oncle et le neveu sortirent ensemble pour aller à lu rei berche de l’instituteur. Nicolas était fermement convaincu qu’il avait commis envers son parent une bien grande injustice en le délestant à la première vne. Madame Niekleby apprit à sa fille avec une certaine hésitation qu’elle le croyait meilleur qu'il le lui avait paru d’abord , et miss Niekleby fit observer que c'était fort possible.
A dire vrai, l'opinion de la bonne dame n'avait pas été médiocrement influencée par les allusions qu'avait faites son beau-frère à la supériorité de son intelligence et de sou mérite; quoiqu'elle eût tendrement aimé son mari, quoiqu'elle adorât scs enfants, Ralph avait touché avec tant de succès une des petites cordes sensibles du cœur, qu'elle commençait à se considérer sérieusement comme la douce et malheureuse victime de l’imprudence de feu son mari.
Ralph ignorait les bons penchants de la nature humaine, mais il eu connaissait tous les mauvais.
CHAPITRB 111.
Dans la grande salle de l'auberge de la Tète de Maure, où descendent les messageries du nord de l’Angleterre, était assis le pédagogue dont dépendaient les destinées de Nicolas.
L'extrrieur de M. Squeers ne prévenait pas en sa faveur. 11 n’avait qu'un œil, et les préjugés populaires veulent que l’on eu ait deux. Cet œil unique était incontestablement utile, mais ne pouvait en aucune façon servir d'ornement , étant d’un gris verdâtre, et ressemblant par sa forme au vasistas d’une porte bâtarde. Le mauvais côté de sa figure était ridé et couturé, ce qui lui donnait un aspect tres-sinistre ; quand il souriait surtout, sa physionomie dénotait presque de la scélératesse. Ses cheveux étaient plats et luisants, excepté aux extrémités; il les relevait en huppe sur un frout lins et proéminent. Il avait de cinquante-deux à cinquante-trois ans, était d'une taille un peu audessus de la moyenne, et portait une cravate blanche à longs bouts, et le costume noir scolastique ; mais les manches de sou babil étant beaucoup trop longues, et ses culottes beaucoup trop courtes, il semblait mal à son aise dans ses vêlements, et perpétuellement surpris de se trouver un costume aussi respectable.
Non loin de M. Squeers, ou voyait une petite malle entourée d'un bout de corde, et sur cette malle était juché un enfant grêle et chétif. Ses bottines et ses culottes de peau dansaient en l'air; il avait la tête enfoncée entre les épaules , les mains jointes sur scs genoux , et regardait timidement par intervalles le mailre de pension avec une expression évidente de crainte et d'appréhension.
— Trois heares et demie! murmura M. Squeers quittant la fenêtre et jetant tristement les yeux sur la pendule du restaurant, il ne viendra personne aujourd'hui I
Considérablement vexé de cette réflexion, M. Squeers regarda si le petit garçon ne faisait rien qui pût servir de prétexte pour le battre y et comme en ce morneui l’enfant ne faisait rien du tout, M. Squeers
se contenta de loi appliquer un coup de poing sur l'oreille en lui disant de ne plua recommencer.
— A la mi-été, murmura M. Squeers reprenant le cours de ses jérémiades, j’ai emmené dix enfanta; dit fois vingt font deux cents livres sterling. Je m'en retourne demain matin à huit heures, et je n’en ai que trois. Trois fois xéro font séro , trois fois deux font six ; soixante livres sterling. Que deviennent tous les enfants ? qu'cst-ce que les parents ont dans la tète? qu'est-ce que cela signifie?
Ici , le petit garçon perché sur la malle éternua avec violence. — Oh! monsieur! grommela le pédagogue en se retournant; qu’est-ce que cela, monsieur? — Bien, monsieur, répondit l'enfant. — Hiru ! s’écria M. Squeers. — Ne vous en déplaise, monsieur, j'ai éternué, reprit l'enfant tremblant de manière à ébranler la malle qui lui servait de siège. — Oh! vous ave* éternué! Alors pourquoi avex-vous dit : Ce n'est rien, monsieur?
A défaut de bonne réponse à cette question, l'enfant porta ses poings à ses yeux, et se mit k pleurer. Là-dessus, M. Squeers le jeta a bas de la malle en le frappant d'un côté de la figure , et le remit en place en le frappant de l'autre côté.
Le domestique entra sur ces entrefaites. — Monsieur Squeers , ditil, voici quelqu’un qui vous demande. — Faites entrer, répondit M. Squeers d’une voix douce; et vous, petit drôle, mette* votre mouchoir dans votre poche , ou je vous exterminerai quand ce monsieur sera parti.
Le maître d’école eut à peine murmuré ces mots, que l’étranger
rut. Affectant de ne pas le voir, M- Squeers feignit d'étre occupé
tailler sa plume, et à donner k son jeune élève de bienveillants conseils.
— Mon cher enfant, dit M. Squeers, tout le monde a ses peines. La vôtre, celle qui vous rend le coeur gros, qu'est-elle eu définitive ? Rien, moinsque rien. Vousquittex vos amis, mais vous trouverex un pi re en moi , et une mère en madame Squeers, dans le délicieux village de Dotheboys (Yorkshire), où les jeunes gens sont nourris, habillés, blanchis, fournis d’argent pour leurs menus plaisirs, pourvus de tout ce qui leur est nécessaire... — Vous êtes monsieur Squeers, je crois? dit l’étranger interrompant le maître d'école dans la répétition de son annonce. — Lm-mème, monsieur, répondit M. Squeers simulant une extrême surprise. — C'est vous, dit l'étranger, qui ave* fait insérer une annonce dans le Times? — Le Alurntny-Fu*l , le Morniny-Chronicle. et Y Adoertitcfy relativement à l'acadcmic appelée le château de Dolhebov*, dans le délicieui village de Dotheboys, près de Greta- Rridge ( Yorkshire J. Vous venez pour affaire, monsieur, je le vois par mes jeunes amis. Commeut vous portez-vous, mes petits messieurs ?
A ces mots, M. Squeers tapa familièrement sur la tète de deux enfants aux yeux creux, aux formes grêles, que le visiteur avait amenés avec lui, et attendit de plus amples explications. — Je suis marrhaud d'huile et de couleurs, mon nom est Snawley, monsieur, dit l’étranger.
Squeers fit une inclination de tête comme pour dire : — C’est un bien joli nom.
L’étranger poursuivit : — J’ai pensé, monsieur* Squeers , à placer mes deux garçons dans votre pension. — Ce n'est pas à moi k le dire, monsieur, répondit M. Squeers, mais je ne pense pas qu'il vous soit possible de mieux faire. — Hem ! c’est vingt livres sterling par an , je crois, monsieur Squeers? — Vingt guim es , reprit le maître d'école avec un sourire persuasif. — Quarante livre* pour deux, je peuse, monsieur Squeers, dit gravement M. Snawley. — Je ne crois pas que ce soit possible, monsieur, répliqua Squeers comme s'il eut envisagé celte question pour U première fois. Permettes ; quatre fois cinq font
vingt , double* , et déduitex-en Eli bien ! cette difficulté ne doit
pas nous empêcher de traiter ensemble, vous me recoin mande rex à vos parents ; c’est une affaire conclue. — Ils ne sont pas grands mangeurs, dit M. Snawley. — Oh ! cela n'y fait rien : dans notre établissement, nous n'avons pas égard à l’appétit des enfants.
Cette assertion était vraie à la lettre. Squeers poursuivit : — Toutes les délicatesses que peut -procurer le Yorkshire, toutes 1rs sublimes leçons de morale que madame Squeers peut donner, enfin tout le bien-être domestique que peut désirer un enfant, tel sera leur partage, monsieur Snawley. — Je désirerais que l'on cultivât particulièrement leur moral, dit M. Snawley. — J en suis enchanté, répliqua le maître d'école en se rengorgeant ; sous ce rapport ils ne sauruient être venus k meilleure enseigne. — Vous êtes vous-même un homme moral? dit M. Snawley. — J’ose m’eu llatter, monsieur. — J’ai la satisfaction d'en être convaincu, monsieur; j’ai pris des renseignements sur vous, et l’on m'a dit que vous éüex très-pieux. — .Mais, oui, monsieur, j'espère être dans la bonne voie. — J’espère y être aussi , reprit M. Snawley. Puis-je vous dire quelques mots dans le cabinet voisin? — Bien ne s’y oppose, répondit M. Squeers. Mes amis, causes une ou deux minutes avec votre nouveau camarade. C’est un élevé qui part demain avec moi, et c’est suc »» ■ bagage qu’il est assis. Chacun des enfants est tenu d’apporter deux habillement* complets , six chemises , six paires de bas , deux bonnets de nuit , deux mouchoirs de poche, deux paires de souliers, deux chapeaux, et un rasoir. — Un rasoir ! s'écria M. Snawley en entrant dans le cabinet
voisin ; et pourquoi ? — Pour se raser ! répondit Squeers d’un ton lent et mesuré.
Il n’y avait pas grand'ebose dans ces trois mots , mais le ton dont ils furent prononcés était sans doute susceptible d’attirer l'attention ; car le maître d’école et son compagnon se regardèrent fixement pendant quelques secondes , et échangèrent ensuite un sourire d intelligence. Snawley était un homme roide et compassé, revêtu d'un costume sombre , portant de longues guêtres noires, et dont le maintien respirait l'austérité ; ce sourire , sans motif apparent , en était d’autant plus remarquable.
— Jusqu’à quel âge gardex-vous donc les enfants dans votre pension ? demanda-t-il enfin.— Aussi longtemps que leurs amis payent les trimestres k mon agent de Londres, ou jusqu’à ce qu’ils prennent la clef des cbamps. Convenons de nos faits, je vois que nous nous entendrons à merveille. Que sont ces enfants , de» fils naturels? — Non , répondit Snawley, dont les yeux rencontrèrent l’cril unique du maître d’école. — Je pensiis qu’ils pouvaient l’être, dit froidement Squeers, nous en avons beaucoup; cet enfant en est un. — Celui du cabinet voisin ?
Squeers fit un signe affirmatif ; son compagnon jeta un coup d’œil sur le jeune propriétaire de la malle, sembla complètement désappointé de le trouver si semblable aux autres enfants , et dit qu’il aurait eu peine k le croire.
— ( '.'est pourtant vrai, s'écria Squeers ; mais vous désiriet me parler au sujet des enfants que vous m'ameuex ? — Oui , répliqua Snawley. Le fait est que je ne suis pas leur père , monsieur Squeers. Je ne suis que leur beau-pere. — Oh .' voilà ce qui en est, dit le maître d’école, t’affaire s'explique aisément. Je me demandais pourquoi diable vous vouliex les envoTcr au fond du Yorkshire. Ah ! ah ! je comprends maintenant. — Vous voyez que j'ai épousé leur mère, poursuivit Snawley , c’est fort coûteux de garder des enfants cbe* soi , et comme elle a peu de fortune de son côté, j’ai peur... les femmes sont si folles, monsieur Squeers ! j’ai peur qu'elle ne fasse pour eux d'inutiles dépenses, ce qui causerait leur ruine , vous le savex. — Je vois, reprit Squeers se renversant sur sa chaise et agitant la main. — C’est donc, reprit Snawley , ce qui m’a donné l'envie de les mettre dans quelque pension bien éloignée , où il n’y ait point de congés , point de ces vacances de Piques et de septembre si mal conçues, et qui dérangent l’esprit des enfants, vous comprenez? — Qu'on paye régulièrement , nous n’en demanderons pas davantage. — C’est ce qu'il faut, reprit Snawley. Et vous veillerez attentivement snr leur moral. — Avec le plus grand soin. — Vous ne laisses pas vos élèves écrire trop souvent à leurs parents? dit le beau-père après un moment d’hésitation. — Une seule fois, à Noël , pour dire qu’ils n'ont jamais été aussi heureux, et qu’ils espèrent qu’on ne les enverra jamais chercher. — C’est |»arfait, dit le heau-père en se frottant les mains. — Alors, dit Squeers, comme nous nous entendons à merveille , permette* que je vous demande si vous me considère* comme uu homme de haute vertu, de mœurs régulières, de conduite exemplaire, et si vous avez la confiauce la plu» absolue dans m» probité, ma générosité , mes principes religieux et mes talents d'instituteur.— Certainement, répondit le beau-père ripostant k la grimace de Squeers par une grimace analogue. — Peut-être ne vous refuserex-vous pas à le déclarer, si j'envoie prendre des renseignements auprès de vous ? — Pas le moins du monde. — Fort bien; l’affaire est terminée, et voilà ce que j'aime.
Après avoir pris l'adresse de M. Snawley, le maître d’école eut à accomplir une tâche encore plus agréable : celle de prendre l’argent du premier terme payé d’avance ; il venait de signer le reçu, quand ou entendit la voix de quelqu'un qui demandait M. Squeers.
— Me voici, répondit le maître d'école; qu’y a-t-il ? — Une petite affaire , monsieur, dit Ralph Nicklcby se présentant , suivi de près par Nicolas : il y avait une annonce de vous dans les journaux de ce matin? — Oui, monsieur, dit Squeers; voulez-vous vous asseoir? — Mais je n’ett serais pas fâché , répondit Ralph conformant l’action aux paroles et mettant son chapeau sur la table placée devant lui. Voici mon neveu, M. Nicolas Nicklcby. — Comment vous portexvous, moiiMeur? dit Squeers.
Nicolas salua, dit qu’il se portait à merveille, et parut très-étonné de l'extérieur grotesque du propriétaire du château de Dotheboys. — Peut-être vous souvenez-vous de moi? dit Ralph regardant en face le maître d’école. — C’est vous qui pendaut quelques années m'avex réglé un petit compte à chacun de mes voyages de semestre. — C’est moi, reprit Ralph. — Pour les parents d’un nommé Dorker, qui malheureusement... — Malheureusement mourut au château de Dotbeboys, dit Ralph achevant la phrase. — Je me le rappelle trèsbien, monsieur. Ah! monsieur, madame Squeers avait autant d’affection pour cet enfaut que s’il eût été le sien. Si vous saviez l'attention qu’elle lui a montrée pendant sa maladie! Elle lui offrait des rôties et du thé matin et soir, à une époque où il ne pouvait plus rien avaler; il y eut de la chandelle dans sa chambre à coucher Ja nuit même de sa mort, et le meilleur dictionnaire de là classe lui servait d’oreiller. Je ne regrette point tous ces soins, il est doux de penser qu’on a fait son devoir.
Ralph sourit et promeus ses regards sur les personnes présentes
L’enfant campe sur la malle et ses nouveau» camuradea t'observaient avec de grands yen», tant prononcer un mot , et faisaient une multitude de conorsioni singulières, selon l’usage des enfants qui sc voient pour la première fois.
— Voici quelques-uns de mes élèves, dit Warkford Squeers. Monsieur est un ptrrnl qui a la bonté de me féliciter du syitème d’éducuion adop'é au château de Dothehoys, qui est situé dans le délicieux village de Doiheboy*. près de G rrla-ltridgc ( Yorkshirc), où 1rs enfants sont nourrii, habillés, blanchi», fournis de livres et d’argent pour... — Oui, nous le savon*, monsieur, interrompit brusquement Ilalph Nickieby, c’est dans l'annonce. — Vous avez raison, monsieur, c’est dans l'annonce, répondit W ackford Squeers. — Et là-dessus, dit M. Saawley, je me vois obligé de vous certifier, monsieur, je suis heureux de trouver l'occasion de vous assurer que je considère M. S.|uecrs comme un homme de haute vertn, de mœurs régulières, de conduite exemplaire, de... — Je n’en doute point, monsieur, interrompit Halpb évitant le torreut de la recommandation, je me g «nie bien d’en douter. Mais si nous nous occupions de notre affairer* — De tout mon coeur, monsieur, repartit Squrers : Songe* toujours k vos ■ flaire*, tel est le premier axiome que nous enseignons à ceux de nos élèves qui se destinent au commerce. Maître Heliing. mon ami, ne rouldiexjaïuais, entende x-vou* ? — Oui, monsieur. — S’en souvient-il? demanda Ralph. — Répétez ce que je viens de dire , ajouta Squeers. — Songea... — Très-bien; commuez. — Songea. . reprit maître Belling. — Très-bien; c’est cela. — Toujours à... lui souffla le compalis»aul Nicolas. — Toujours à ne rien faire, dit maître Heliing. Songes... toujours... à ne rien faire. - Très-bien, monsieur , dit Squeers en lançant au coupable un regard de mépris, vous et moi nons aurons tantôt une |ielitc affaire a régler rnsemble. — Et maintenant, dit Ralph, nous allons terminer U nôtre. — Je suis à vos ordres. — Elle est toute claire, facile ^expliquer. et , je l’espère, facile k conclure. Vous avez demandé un sous-mailre capable — Précisément. — Et vous eu ave* réellement besoin? — Certainement. — En voici un. C'est mon neveu Nicolas; il est encore tout chaud du collège-, tout ce qu'il a appris fermente dans sa tète, et rien ne fermente duns sa poche; c’est justement l’homme qu'il vous faut. — J’ai peur, dit Squeers embarrassé de celte requête, j’ai peur que le jeune homme ne me convienne pas. — Il vous conviendra, dit Ralph; j’en suis sûr. Ne vous laissez pas abattre, monsieur, vous instruire* en moins d’une semaine tous les jeunes gens de noble famille qui sont au ehiteau de Dotbeboys, à moins que .M. Squeers n’y mette un entêtement dont je ne le crois pas susceptible. — Je crains, dit Nicolas s’adressant k M. Squeers, que vous ne m’oh.ecliex ma jeunesse et l’obsenre du titre d« bachelier è» Ici Ire*. — C'est un obstacle, répondit M. Warkford Squeers avec toute la gravité dont il était capable et non moins déconcerté par la candeur du neveu et le* manières mondaines de l'oncle que par cette incompréhensible allusion aux jeunet gêna de noble fauiilic confiés à ses soins. — Faites attention, monsieur, dit Ralph , je vais en deux secondes vous moutrer l’affaire sous sou véritable point de vue. — Si vous voulex avoir cette bonté... — Cet individu est un enfant, un jeune homme, un adolescent, an grand garçon, donnes -lui le nom que vous voudrrt, de dix-huit à dix-neuf ans... — C’est ce que je vois, dit le maître d'école. — Son père est mort; il ne connaît point le monde, il n'a aucune espèce de ressource, et cherche k s’occuper. Je l'adresse à votre magnifique établissement, comme pouvant le mener à la fortune, s’il sait en tirer parti. Voyex-vous cela? — - Tout le inonde doit le voir, répondit Squeers, dont le regard prit à demi l'expression d’ironie de celui que Ralph lançait à son naïf (tarent. — Je le vois, dit Nicolas avec empressement. — Il le volt . vous le voyez , nous le voyons, dit Ralph avec le même ton sec et dur. Si, par quelque caprice, il néglige cette heureuse occasion, je me considère comme dispensé de secourir sa mère et sa saur, liegardex-lr, et songe* combien il peut vous être utile d’une <!« mi-doimine de manières. Il s’agit de savoir si, en tout cas, il ne vous convii-ndra pas mieux que vingt autres que vous pourriez trouver. Ceci ne méritc-t-il pas d’être pris en considération? — Certes, dit Squrers répondant par un signe de tête au signe de tête de IUlph Nickieby. — (.'est bien, permettes que je sous dise deux mots.
fies deux mots furent écbaugés k part; et su bout de deux minâtes M. Warkford S jueera annonça que Nicolas Ni.klehy était promu II l'emploi de premier sous-mailrc du château de Dotliebovs, et installé eu cette qualité,
— U recommandation de votre oncle a tout fait, monsieur Nicklebj.dil Warkford Squeers.
Nicolas, enchanté do son sjerès . secoua avec chaleur la main de ion oncle, et il eût volontiers adore Squeers sur la place.
— Il a un air étrange, peusail-il, nuis qu'importe. 1 I,e savant Per-
tou, le docteur Johnson avaient l'air étrange. C’est ainsi que sont tous ces rats de bibliothèque. — La voiture part demain matin à huit heures, monsieur Nickieby, dit Squeers, il faut être ici un quart d heure avant pour emmener ccs enfants. — Comptez » U r moi , dit Nicolas. J’ai payé , grommela Ralph , ainsi tout ce que vous avex * nl de vous tenir chaudement.
C. cuit encore un exemple de la générosité de Ualpb* Nicolas fut si
touché de celte bonté inattendue, qu’il eut peine k trouver des paroles pour exprimer sa reconnaissance. Il n'était pas k U moitié, de son discours de remerciement , quand ils prirent congé du maître d'école, et sortirent de l'auberge de la Tête de Maure.
— Je me trouverai ici demain pour vous voir embarquer, dit Ralph. — Je vous remercie, monsieur, je n'oublierai jamais cette bienveillance. — El vous sures raison. Maintenant vousferes bien de retourner à la maison. et de vous occuper de vos bagages. Pcnsex-voua que vous puissiet d'abord trouver le chemin de Golden square? — Certainement, il m'est facile de demander. — S'il en est ainsi, dit Ralph en lui présentant un p”til paqurt remettes ces papiers à mon commis. et dites-lui d'attendre mon retour.
Nicolas se chargea avec joie de la commission , fit à son oncle de tendres adieux , auxquels le sensible Ralph répondit par un grognement sourd, et sc dirigea à la hâte ver* Golden square.
Il y arriva bientôt; et lorsqu’il atteignit los marches de la maison , M. Nogg*, qui avsit été se distraire une ou deux minutée à la taverne, ouvrait lu porte au moyen de son passe-partout.
— Qu'est-ce que cela ? demanda Nogg* en montrant la paquet. — Des papiers que vous envoie mon oucle, répondit Nicolas; et vous sures la bonté d'attendre son retour, s'il vous plaît. — Votre oncle I s'écria Noggs. — M. Nickieby, dit Nicolas jugeant cette explication indispensable. — Entres.
Sans en dire davantage, Newman Noggs conduisit Nleolas dans le corridor, cl de Ik dans le bureau. Il fit asseoir le visiteur, et montant sur son grand tabouret, les bras roides et pendants le long de son corps, il le regarda fixement comme du haut d une tour d'observation.
— Il n’y a pas de répoute, dit Nicolas mettant le paquet sur la table.
Newman ne dit rien; mais croisant lea bras et penchant la tète en avant pour mieux voir Nicolas, il etamins attentivement tons les traits de celui-ei.
— Point de réponse, dit k voix hau»e Nicolas assez disposé k croira que Newman Noggs était sourd.
Newman mit ses mains sur ses genoux , et sans prononcer une syllabe continua k contempler de près le visage de Nicolas.
Celte conduite de la part d'un étranger était al singulière, et U tournure de Newman Noggs était si originale, que Nicolas, qni saisissait assez vivement lea ridicules, ne put s’empêcher de sourire en demandants! M. Noggs avait de* ordres k lui donner.
Noggs secoua la tète et soupira; Ik-destus Nicolas se leva, dit qu'il était pressé , et lui souhaits le bonjour.
La démarche subséquente de Noggs lui coûta beaucoup et l’on en est k comprendre aujourd'hui comment il s'y détermina, son interlocuteur lui étant parfaitement inconnu. Quoi qu’il en soit, il pousaa un long soupir, et dit k haute voix, et sans s'arrêter, que, si le jeune gentleman n'avait point de motif pour tenir la chose secrète, lui, Newman, désirerait savoir ce que son oncle allait faire pour lui.
Nicolas ne s’y refusa point; au contraire, il fut charmé de trouver l'occasion de parler du sujet qui occupait sc* pensées; il sc rassit donc, et, son imaginstion ardente s'échauffant k mesure qu'il parlait, II entama une description brillan e et animïe de tous les honneurs et avantages qu’il allait tirer de son Installation dans le scientifique séjour de Dotbeboys.
— Mais qu'y *-l-ll? êtes -vous malade? dit Nicolas, s'interrompant soudain, en voyant son compagnon prendre une multitude d’atlitudea bizarres, mettre scs mains sous le tabouret, et faire craquer les articulations de ses doigts comme s'il eût voulu se casser tous les os.
Newman Nogg* ne ht point de réponse, mais il continua k hausser 1rs épaules, k faire craquer ses doigts, k sourire affreusement, k tenir ses yeux Axes et à fleur de tète d'une manière épouvantable. D'abord Nicolas pensa que l'homme mystérieux était fou; inaia, après plus ample examen , Il dérida qu’il avait bu , rt songea prudent de battre en retraite. Lorsque la porte lui eut été ouverte, Nicolas se retourna. Newman Noggs était encore Ik ; ses gestes n'étaient pas moins extraordinaires, et le craquement de ses doigts retentissait plus fort que jamais.