‹ Nicolas NicklebyChapitre 2 sur 52 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

Si des pleurs versés sur une malle avaient le pouvoir de préserver le propriétaire de chagrins et de malheurs, Nûolas Nickieby eût commencé son expédition sons le* plus heureux auspices. Il y avait tant k faire et si peu de temps pour le faire , tant de paroles de tendresse k prononcer, et tant de chagrin dans les cœurs où elles prenaient naissance pour les empêcher d’être prononcées, que les petits préparatifs du voyage se firrnt en silence et avec douleur. Nicolas insista pour Hisser mille choses que la sollicitude de sa mère et de sa sœur jugeait indispensables k non bien-être, et qui pouvaient leur être ultérieurement de quelque utilité, ou se convertir en argent an besoin. Mille douces contestations eurent lieu sur de semblables sujets durant la soirée qui précéda son départ ; et comme le terme de ces discussion» sans colère le» rapprochait de celui de leur séparation, Catherine devenait de plus en plus affairée, et pleurait plustlj lencieusement.

Enfin la malle fut prèle, et l'on soupa. Catherine et sa mère a'é-

(aient procuré üc petite* friandise» supplémentaire» eu l'honneur de

I> circonstance, et pour subvenir aux frais elles feignirent d'avoir dine pendant que Nicolas était dehors. Le pauvre Nicolas faillit s’étoufftr tint en s’efforçant de manger qu'en essayant de Lire une ou deux plaisanteries, et de sourire d'uu air mélancolique. Ainsi le i temps s'écoula jusqu'à l’heure du sommeil; Us s’aperçurent alors qu'ils auraient aussi bien fait de donner un libre ours» hors véritables sentiment», car il leur, fut impossible de les dissimuler. 11» a’ y abandonnèrent donc, et eu fut pour cm une consolation.

Nicolas dormit jusqu'à six heures du malin, il rêva de ion foyer, ou de ce qui étuit autrefois son foyer, ce qui revient au même; car durant le tommeil les objets qui ont changé ou qui ne sont plus reparaissent, grâce à Dieu, tels qu’ils étaient. Il se leva frai» et dispos, écrivit quelques ligues au crayon, car il n'avait pas la force de faire te» adieux de vive voix , dépota à la porte de sa sœur son billet tl 1s moitié de ton argent , chargea u malle sur ses épaules , et descendit sans bruit.

— Est-ce vous. Anna? cria une voix qui partait de l’atelier de mis* la Crcevy, où brillait D faible lueur d'une chandelle. — C’est moi, miss la Crccvy, dit Nicolas posant ta malle à terre en entrant. — lion Dieu ! s écria miss la Crcevy en portant la main à ses papillote», vous êtes sur pied de bien bonne heure, monsieur Nickleby. — Et vous aussi. — Ce sont, les beaux-arts qui m’arneheut su sommeil , monsieur Nickieby. J'attends de la lumière pour jeter une idée sur l’ivoire. C'est un grand avantage de vivre dans uu quartier aussi populeux que le uiieu. Quand j'ai besoin d’un liez ou d’uu ml , je n’ai qu'a me mettre à la ftnèlrc jusqu’à ce que j'en trouve. — Faut-il longtemps pour trouver un net? demanda Nicolas eu souriant. — Mai* cela dépend en grande partie de l’espèce, répondit miss la Crcevy, Le» nu retroussé» cl a la Bourbon sont assez communs; mais les uez aquilîns réguliers sont rare* , je le dis à regret, et nous les réservons en général pour les militaires cl les autorités. — Vraiment! Eli bien, si j eu rencontre dans mes voyage*, je tâcherai de les croquer pour vous. — Vous ue prétendez pas dire que vous ailes partir pour le Yorkshire par cette froide saison d'hiver : J’ai eiiUudd parler de ce voyage hier au soir. — Je v*U l'entreprendre, répondit Nicolas. Quand le diabte vous mène, il faut marcher, vous le saves. C’est la nécessité qui tue mène , et la nécessité et le diable ne font qu’un. — EU bien , j'en suis fâchée , voilà tout ce que je puis dire, tant pour le compte de votre mère et de votre «sur que pour le vôtre. Votre sœur est trè.vjolic , monsieur Nickleby, et c'eut une rai»on de plus pour qu’elle ait un protecteur auprès d'elle. Je l’ai décidée à tu 'accorder une séance ou deux pour le cadre de la porte. Ab! ce sera une charmante miniature!

En parlant ainsi, rnis» la Crcevy prit en main un portrait sur ivoire, parsemé de veine» bleue» et lu regarda avec tant de complaisance que Nicolas envia le sort de l’artiste.

— Si vous êtes jamais à même de témoigner quelque bonté à Catherine, dit Nicole» en tendant la maiu s nuis la Crcevy, je pense que vous le ferez.— Comptez là-dessus , dit U bonne et bienveillante artiste, et que U, eu vous garde, monsieur Nitkieby! Je vous souhaite mille prospérités.

Niçois» connaissait bien peu le monde, mais il en devinait les façons avec assez de perspicacité pour penser que s’il donnait à miss la Crcevy uu petit baiser, elle u’ni serait p»« plu* mal disposée envers celle* qu il allait quitter. Il lui eu donna donc trois ou quatre avec une sorte rie gai .literie enjouée; et, sans manifester beaucoup de déplaisir, miss la Greevy se borna à déclarer, en rajustant son turban jaune, qu elle u’avait jamais entcudu parier d'une chose pareille , cl qu'elle lie l'aurait pa» crue possible.

Apre:» avoir mis tin à celle entrevue inattendue de eette façon salïsfaisauic, Nicolas *e hâta de sortir II nYuit que sept heure-. lorsqu'il trou\* un homme pour porter sa malle; il marcha lentement, précédant de quelque» pas le coutiuisatouiuiirc. *”

I rèi-prolublciiicnt le civur de Nicolas n’élait pas ausai tranquille que celui de sou compagnon ,' quoique ce dernier ne portât point de gilet , et qu'on s'aperçût à ses vêlement» qu’il avait passé la nuit dans Une écurie cl déjeuné pré» d'une pompe.

Nicolas regarda avec non moins de curiosité que d intérêt les préparant* que l'on taisait pour le jour naissant dans toutes les rues et dans presque toute* le» maison». I. songea qu'il était pénible d'être oblige d'aller chercher au loin des moyens d'existern u lorsque tant de gen» de tou* rangs cl de toute» conditions en trouvaient dans la capi. ale. Nicolas arriva bicutoL a la Tète de Maure. II congédie le commissionnaire , lit mettre sa. malle eu lieu aûr dans le bureau de 1“ 4dq;, ucç, cl cuira dans le rc».*ur*nt pour y chercher M. Squeers.

II y trouva c«l honorable savant eu iraiu du déjeuner. Les trois poiiit garçons déjà mentionnéo , et deux autres que \1. Squcers avait eu te bonheur de recruter depuis leur dernière entrevue, étaient en rang fcilr un banc eu face de la table. M. Squcers avait devant lui une petite mesure de Café, une assiette d«s rôtie* chaudes «I uu morceau de bœuf froid. Il s'occupait dé préparer le déjeuner des enfant*.

— Va-t-il la pour quatre «ou* de lait, garçon? dit M. Squeers plongeant «ju regard au fond d'un graud pot bleu et liuelinaul léjjèrenient pour s'assurer dq.la quantité Ue liquide qu'il. contenait. - Font

quatre sous, monsieur, répondit le garçon. — . Comme le leH est rare à Londres! dit M. Squeer* en soupirant. William, faites-moi le plaiitr de remplir ce pot avec de l’eau tiède. Vous ave» commandé du pain et du beurre pour trois personnes, n'c»l-ee pas?— Oni, monsieur, je vais vous servir. — Vous n'avez pas besoin de vous preaser; nous avons le temps. Dompt "i vos jussions, enfants, et ne montras p»s tout 1 d’empressement pt> ir les vivres.

Apre» avoir cno eé ce précepte moral, M. Squcers coupa «ne énorme tranche de b.mf froid . et reconnut Nicolas.

— Asieyn-vous, nu nsieur Nickleby, dit Squoers , nous déjeunons, comme vous voyez.

Nicolas ni* voyait déjeu. er personne . excepté II. Squeer* ; mais il s’inclina avec tout le retpec* convenable, et s’efforça de paraître gai.

— Oh I dit Squeers, voici le lait et l’eau, William, très-bien r n’oubliez pas le pain et le beurre maintenant.

En entendant parler de nouveau du pain et du beurre, les cinq petit» fiarçiuu semblèrent dan* uu état de vive anxiété , et suivirent des yrns le «garçon, pendant que M. Squcers goûtait le lait baptisé.

— Ah ! dit-il en se léchant les lèvre», quel nectar ! Enfants, songes h la multitude de mendl.inl, et d'orphelin* de* rues qui seraient enchanté* d’en ovoir autant. G’ cal une tr ste chose que la faim , n'est ce p«s . Nickleby ? — Fort triste, monsieur.

M. Sijiit'ürs plaça |é pot devant les enfants.

— Quand j':ippcij«?ai le numéro 1 , dit-il, l'enfant le plus près de la r.rrméc h main gauche pourra venir boire; quand j'appellerai le numéro 2 , l'enfant qui rat « côté lui succédera, et ainsi de suite jusqu'il) numéro.'., qui rst celui du dernier enfant. Etes-vous prêts ? — Oui , ihpnrienr, pÿ ritwsl tons les petits garçons avec le plus grand i m presse me lit. — C’est bien, dit Squeers se remettant tranquillement à déjeuner; tenez- von s prêt* jusqu'à ce que je vous dise de coin meli ccr- Maîtrisez vos appétit*, me» cher* amis, et vous aurez vaincu la nature humaine. Voila la manière dont nous inculquons la force d jine a nos élève», imm.icur Nickleby, poursuivit Squeers en s'adressai k Nieoln* et parlant la bouche pleine de boeuf et de rôtie.

Nicolas murmura une réponse quelconque, sans trop savoir ce qu’il disait. Les pi-lits garçon» demeuraient en proie aux tourments dr l’a [lent*, cl partagerient leur* regards entre Je pot , le pain et le beurre qui venaient d'arriver, et les morceain que M. Squeers portail à sa bouche,

— Ile nda* grâces à Die» d’un bon déjeuner, df| M. Squeers lorsqu'il eut üm le rien. Monte r® 1 , vcoe« boire,

Le numéro I saisit le pot avec rapacité, cl il ou avait bu juste assez pour lui en faire désirer davantage, quand M. Squeers donna le signal au numéro 2. Celui-ci fut aussi déiagréablemcut interrompu par le numéro 3, et cette manœuvre fut continuée jusqu'à ee que la provision de lait lwpti*é fut épuisée par le numéro &.

— Et maintenant, dit le maître d'école partageant le pain et lè beurre pour trois personne» eu autant de portions qu’il y avait d’enfant* , vous ferez bien de vou* dépêcher, car le cor va sonner dans quelques minutes et il faudra partir.

Ayant ainsi obtenu la permission d’assouvir leur f*im, les enfant* se mirent à manger avec une voracité et une précipitation désespérée* (tendant que le mailre d’école , que son déjeuner mettait d’une humeur excellente , distribuait d. » sourirez à droite et à gauche. Quelques instants après, le cor se ht entendre.

— Je pensais bien que ce ne serait pas long, dit Squeers æ levant rapidement et tirant de dessous le banc un petit panier; mettra fà. dedans ce que vous n’avez pas eu le temps de manger, enfants ! voua eu aura* besoin pendant la roule.

Nicolas était surpris au plus haut degré de ce* arrangements économiques, mais il n'eut jus le temps d’y réfléchir, car il fallait bieser les petits garçons sur l’impériale de la diligenco , ot Caire mettre «tau* le coffre leur» paquets et ceui de M. Squeers; toutes ces fonctions étaient dans les attributions de Nicolas, il t’y livrait avec ardeur, quand son oncle l'accosta.

— Oh I vous voilà , monsieur, dit Ralph ; voici votre mère et votre seror. — Où ? s’écria Nicolas promenant aussitôt les yen* autour de lui. — Ici , répondit son oncle ; ayant trop d’argent ot pas de moyeu de le dépenser, elles payaient une voiture de louage au moment oh je suis entré. — Nous craignions d'arriver trop tard (tour le voir avant son départ, dit niislre»» Nickleby ; et elle embrassa son fils, sans s'inquiéter de» spectateur* indifférent» rassemblés dan» la oour des diligence*. — Très-bien , madame , vous ètrs m «itresar de vos action*. Je disais simplement que voua payiea une voilure de louage. Je n'ai jamais payé de voilure de louage , madame , je n'en prend» jamais. Il y a trente ans an moins que je ne suis monté dans une voiture de louage à mes frnis; et j'espère n'y pas piauler de trente »n« r ordre, si je 1rs vil. — Je n« me serais jamais pardonné de ue pas l’avoir vu, dit madame Nickleby. l’auvre cher enfant I partir tans déjeuner de peur de nous affliger I — C’est puissamment beau assurément. dit Ralph Nickleby d’uu ton maussade. Lorsque j’ai commencé les affaire» , madame , je déjeunai» tou» les matins en allant à D Gité avec uu petit pain el deux tous de lait. Qu’eu dues -vou», de cela, madame ! dejeunttr ! bah 1

Eu ce moiucni Squcers arriva en boutonnant «ou pardessus.

— NicUeby, dit-il , tou» fem bien de monter derrière. J’ai peur que quelque*- u h* de» enfinb ne tombent , et ce serait vingt livres sterling par an de perdues. — Mon cher Nicolas, murmura Catherine prenant la bras de son frère, quel est ce grossier personnage? — Hein ? grommela Ralph , dont l’oreille fine avait saisi cette question -, désirez-vous être présentée au maître d'école , ma ebère ?

Catherine ht deui pas en arrière ; — Quoi! dit-elle, c’est là le maître d’école I Oh! non, mon oncle; c’est impossible. — J'étais sûr de vous entendre parler ainsi, repartit Ralph avec sa manière habituel le, froide et sarcastique... Monsieur Squeers, voici ma nièce, saur de Nicolas.

Squer ra souleva son chapeau à un ou deux pouces de sa télé : — Eocha nié de faire votre connaissance , dit-il. Je désirerais que madame Squeers prit des biles en pension, et que nous vous eussions pour institutrice. Je ne sais pourtant pas si dams ce cas elle ne serait pas un peu jalouse. Ah! afa ! ah!

m. miph Nickleby.

Üi le propriétaire du château de Dolheboyt avait pu voir ce qui te passait en ce moment dans le cœur de son sous-maître, il aurait découvert avec quelque surprise que jamais dr sa vie il u'avait été plus véhémentement menacé de recevoir une volée de coups poing. Catherine Nickleby, comprenant mieux les émotions qui agitaient son frère, le prit à part, et empêcha ainsi M. Squeers d'être désagréablement impressionné par cette circonstance.

— Mon cher Nicolas, dit h jeune fille , quel est cet homme? dans quel endroit va t-il vous mener ?

Nicolas pressa la main de sa saur, et répondit : — Je le sais à peine; je suppose que les gens du Yorkshire manquent d’usage et de politesse , voilà tout. — Mais, cet individu, quel est-il ? — C’est celui qui m'emploie, ou mou maître , j'ignore quel est le nom qui lui convient, répondit précipitamment Nicolas, et j'ai eu tort de prendre ■ai sa grossièreté. Il regarde de ce cité, et il est temps de monter à ma place. Soyex heureuse, et adieu. Ma mère , espérez que nous nous retrouver»»* uii jour. Mon oncle, portca-vous bien, Je von* remercie cordialement de ce que vous avex fait, cl de tout ce que vous avn l’intention de faire... Je suis prêt, monsieur.

Après ce* adieux précipités, Nicolas monta légèrement sur l'impériale, et agita la main avec autant d’anleur que si son cœur l'avait suivie.

Le cocher et le eonductenr s'entretenaient ensemble au sujet de la hste des voyageurs; les commissionnaires achevaient de se faire payer; Je colporteur ambulant offrait pour la dernière fois le journal du matin * les chevaux impatients secouaient leurs harnais retrnlUsants; lont à coup Nicolas se sentit doucement tirer par la jambe, baissa les yeux, et vit Newman Noggs, qui lui glissa dans la main une lettre r rameuse.

— Qu'est-ce ? demanda Nicolas. Noggs lui montra du doigt Ralph Nickleby, qui était en conversation animée avec >1. Squeers, à peu de du tau ce de lui. — Silence! dit-il, preaex; lises, que personne

n’eu sarhe rien ; voilà tout. — Arrêtes ? s'écria Nicolas. — Non , répondit Noggs.

Nicolas voulut encore l'appeler, mais Newman Noggs était déjà parti.

Il y eut une minute d'agitation; les portières de la voiture retentirent; le pesant cocher et le eonductenr plus pesaut encore firent pencher la voiture d'un cité en grimpant sur leurs sièges ; le cri : Ailes, marches! se mêla aux sons du cor; deux figures tristes et abattues jetèrent un coup d'œil rapide sur Nicolas, que son oncle regardait sans sourciller, et la voilure partit !

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