‹ Nicolas NicklebyChapitre 13 sur 52 · CHAPITRE XT II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XT II

Tout le capital à la lèle duquel se trouva Nicolas après avoir piyé son loyer n'excédait que de quelques sous la somme de vingtcinq francs. Cependant il vit avec un cceur léger se lever l’aurore du jour où il avait rx'solu de quitter Londret, et sauta à bas de sou lit avec une élasticité d'esprit qui est heureusement le partage des jeunes gens; car autrement il n'y aurait point de vieillards.

C'était une matinée de printemps, froide, sèche et brumeuse. Dès le lever de l’aurore Nicolas se dirigea seul vers la Cité, et se mit en embuscade sous les croisées de la maison de sa mère. Cette maison était sombre et nue, mais elle avait pour loi de la lumière et de U vie ; car, dans ces vieux murs, il y avait du moins un caur aussi sensible que le sien aux affront* et au déshonneur.

11 traversa la rue , et leva le* yeux vers la fenêtre de 1a chambre où il savait que couchait .a* soeur. ta fenêtre était sombre et fermée. — Pauvre fille, pensa Nicolas, elle ne se doute guère que je suis lu!

Il regarda de nouveau, et il se sentit pre que affligé de ce que Catherine n’était pas là pour échanger avec lui un mot d'adieu.

— Bon Dieu, dit-il en réprimant soudain celle Impression , que je suis enfant !

U fit quelques pas, et revint à la même place.

— C’est mieux comme cela, reprit-il : la première fois que je les ai quittées j'anrais pu lexir dire adieu , cl j’ai préféré leur éviter cette douleur; pourquoi agirais-je différemment aujourd'hui?

Tout à coup un mouvement imaginaire du rideau lui persuada presque que Catherine était à la fenêtre, et , par une de ces étranges

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NICOLAS N1CKLERY.

conlrudiriions qui nous sont si communes, il se blottît involontairement contre une porte pour qu'elle ne put le voir. Il sourit de u propre faiblesse : — Que Dieu les bénisse ! dit-il , et U s’en alla plus tranquille.

Smike l'attendait avec anxiété, ainsi que Newman, qui avait dépensé sa paye d’un jour pour préparer un bol de puncb au lait. Smike chargea les paquets sur son épaule, et ils partirent, accompagnés de New min Noggs ; car il avait insisté pour aller avec eux aussi loin qu’il le pourrait.

— Quelle route? demanda Newman. — Celle de Kingston. — Et de là où irez-vous? Pourquoi ne me te dites-vous pas? — Parce que je le sais à peine moi-même, mon bon ami, répondit Nicolas en frappant sur l'épaule de Newman; je u'ai ni plan ni projet arrêté, et je pourrais changer cent fois de domicile avant qu’il vous fût possible de communiquer avec moi. — J’ai peur que vous n'ayez adopté quelque profonde résolution. — Si profonde que je ne puis la sonder; mais, quelle qu’elle soit, comptes que je vous écrirai bientôt. — Vous n'oublierez pas? — Je le pense; je n’ai pas assez d’amis pour les confondre avec les indifférents, et oublier le meilleur de tous.

Ils marchèrent une couple d'heures en causant ainsi, et ils auraient pu voyager une couple de jours, si Nicolas ne se fût assis sur une pierre au bord de la route et n'eût déclaré formellement qu'il ne ferait point un seul pas avant que Newman s'en fut retourné.

Après avoir inutilement demandé de les accompagner encore un demi-mille, Newman fut forcé de céder, et de diriger sa course vers Golden square, en échangeant de tendres-adieux et en se retournant à plusieurs reprises pour agiter son chapeau aux deux voyageurs, qui ne parurent bientôt qu’un point à l’horizon.

— Maintenant, Smike, écoutez-moi, dit Nicolas,; nous allons à l'ortsmoulb.

Smike fit un signe de tète et sourit, mais il n’exprima aucune émotion , car il lui était indifférent d'aller à Portsmouth ou à Port* Royal, , pourvu qu’ils s'y rendissent ensemble.

— Je ne sais trop ce qui en est, reprit Nicolas; mais Portsmouth est un port de mer, et, si nous n'obtenons aucun autre emploi, je jiense que nous poarrons trouver du service à bord de quelque vaisseau. Je suis jeune et actif, et pourrai être utile d'une foule de manières. El vous? — Je l'espère, répondit Smike, quand j'étais è... vous savez ce que je veux dire. — Oui , je sais , c’est inutile de nommer l'endroit. — Quand j’étais là , reprit Smike enchanté de l’espoir de montrer ses talents, je savais traire les vaches et panser les chevaux aussi* bien que n’importe qui. — Ab ! dit gravement Nicolas, je pense qu’on ne garde pas ordinairement des animaux de ces especes à bord des vaisseaux, et même quand on a des chevaux, on ne le* étrille pas avec un soin bien particulier. Il vous faudra apprendre quelque autre chose; il n’y a rien d’impossible à uuc ferme volonté.

— Oh ! je suis plein de bonne volonté, dit Smike reprenant courage.

— Dieu le sait ! reprit Nicolas, et si vous venez à en manquer, nous

aurons plus de peine, mais je travaillerai pour deux. Souffrez que je vous soulage de ce paquet. — Non ï non ! reprit Smike en reculant de quelques pas, ne me demandez pus de vous l’abandonner. — Pourquoi pas? — Laisscz-moi faire quelque chose pour vous au moins; vous ne me donnerez jamais occasion de vous servir comme je le dois. Vous ne saurez jamais combien je pense nuit et jour aux moyens de vous complaire. — Vous avez tort, je le sais et je le vois; autrement il faudrait que je fusse aveugle et insensible. Pendant que j'y pense et que nous sommes seuls, ajouta-t-il en le regardant fixement, permettez que je vous adresse uuc question. Avez-vous bonne mémoire? — Je ne sais, dit Smike en secouant douloureusement la tète, je crois que j’avais de la mémoire autrefois, mais elle s’en est allée. Pour-

quoi croyez- vous que vous en aviez autrefois? demanda vivement Nicolas, comme si cette réponse était conforme au but de sa question, f— Parce que j avais des souvenirs lorsque j’étais enfant; mais il y a bieu longtemps , ou du moins il me Je semble. Toutes mes idées se confondaient en ce lieu d’où vous m’avez tiré; je ne pouvais me rap— |ieler, et souvent même je ne pouvais entendre ce qu’on me disait; je... attendez^ attendez. — Vous divaguez, dit Nicolas en lui prenant le bras. — - Non , répondit son compagnon d’un air égaré; je songe seulement aux souffrances... Et il sourit involontairement. — Ne pensez plus à ce lieu, car tout est fini, repartit Nicolas fixant set yeux sur ceux de Smike, qui prenaient une expression de stupeur et d’insensibilité qu’ils avaicut eue jadis habituellement. Vous souvenez-vous du jour où vous êtes venu dans l'Yorkshire? — Ah! s’écria le jeune homme.— C’était avaut que voua perdissiez la mémoire, vous savez, dit tranquillement Nicolas. Le temps était-il chaud ou froid?

— Humide, répondit Smike, très-humide. Quand il pleuvait bien fort, j’avais coutume de dire que c’était comme le soir de mon arrivée; et alors on se groupait autour de moi , et l'on riait de me voir pleurer lorsque la pluie tombait à Ilots; 0 n me traitait d’enfant, et cela me faisait lever encore davantage. Je me sentais tout glacé, car je pouvais rue voir tel que j’étais alors, entrant par la même porte... — Tel que vous étiez alors? répéta Nicolas avec une indifférence affectée: comment étiez-vous? — Un si petit enfant, qu'on aurait pu avoir ; pitié de moi , rien qu’en se le rappelant. — Vous n’étiez pas arrivé là tout seul, dit Nicolas. — Non, certainement non. — Et qui était avec

vous? — Un homme, uu homme à la figure brune et flétrie; je l’ai entendu dire à la pension , et je m'en souvenais autrefois; je fus content de le quitter, car j’avais peur de lui; mais j’eus bien plus peur de mes nouveaux maîtres, et ils me traitèrent bien pins mal. — Hegjrdet-moi, dit Nicolas, voulant uttirer toute son attention. La; uc vous détournez pas. Ne vous souvenez-vous pas d'une femme, d’une femme douce et bonne, qui se penchait sur vous, vous embrassait et vous appelait Bon enfant? — Non, dit la pauvre créature en secouant la tête. — Ni d'une autre maison que de celle d’Yorkshire ? — Nou, répondit le jeune homme d’un air triste; il y avait une chambre... Je me souviens que je couchais dans une chambre, une grande chambre déserte au dernier étage, avec une trappe dans le plafond. Souvent, je me cachais la tète sous mes draps pour ne pas la voir, car elle m’effrayait, moi, tout enfant, laissé seul la nuit, et je me demandais avec inquiétude ce qu’il y avait de l'autre côté. Il y avait une horloge aussi , une vieille horloge dans un coin; je me rappelle cela, je S'ai jamais oublié cette chambre, car, quand j’ai des rêves affreux, elle revient juste comme elle était. J’y vois des choses et des gens que je ne voyais pas alors; mais c’est bien U même chambre, cela ne change jamais. — Voulez-vous me laisser prendre ce paquet, maintenant? demanda Nicolas changeant brusquement de conversation. — Non, non , dit Smike, allons vivement.

A ces mots il précipita ses pas, s'apercevant qu’ils étaient restés immobiles durant toute la conversation précédente, dont tous les mots restèrent gravés dans la mémoire de Nicolas en caractères ineffaçables.

Le soir, ils arrivèrent à Godai rning , firent marché pour deux humbles lits, et dormirent profondément. Ils furent sur pied dès le matin, sans toutefois se lever avec le soleil, et repartirent, sinon aussi frais que la veille, du moins avec assez d'ardeur et d'espérance pour les soutenir en chemin.

Ce jour-là leur voyage fut plus pénible , car ils eurent de longues collines à gravir, et en voyage comme dans la vîç, il est beaucoup plus facile de descendre que de mouler. Cependant lenr persévérance ne se démentit pas, et à U nuit close , ils passèrent devant la porte d'une auberge, à quatre lieue* de l'ortsmoulh.

— Quatre lieues ! dît Nicolas en s’appuyant sur son bâton. — Quatre lieues ! répéta l'aubergiste , placé sur le seuil de sa porte. — La route est-elle lionne ? demanda Nicolas. — Abominable , dit l'aubergiste, qui ne pouvait répondre autrement. — J’ai besoin d’arriver, dit Nicolas. Je ne sais quel parti prendre. — Je ne veux pas vous influencer, reprit l’aubergiste; mais je m’arrêterais, si j’étais à votre place. — Vraiment? — C'est certain, dit l'aubergiste; et relevant son tablier, il mit ses mains dans ses poches, fil an ou deux pas en dehors, et regarda la roule sombre eu affectant la plus parfaite indifférence.

Un coup d'eril jeté sur la figure de Smike décida Nicolas à s'arrêter.

L'aubergiste les mena dans la cuisine; et comme il y avait bon feu, il fit observer qu’il faisait très-froid. Si par hasard il n'y avait pas eu de feu, il eût affirmé qu'il faisait très-chaud.

— Que pouvez-vous nou* donner à souper ? demanda naturellement Nicolas. — Mais... ce que vous voudrez, répondit non moins naturellement l'aubergiste.

Nicolas indiqua de la viande froide , mais il n’y avait pas de viande froide; des oeufs, mais il n’y avait pas d’œufs; des côtelettes de mouton , mais il n'y avait pas une seule côtelette de mouton à trois milles à 1 b ronde, quoiqu'il y en eût eu la semaine dernière en si grande quantité qu'on ne savait qu'en faire, et qu’on dût en avoir le surlendemain une provision extraordinaire.

— Alors, dit Nicolas, il faut que je m'en rspporte entièrement à vous, comme je l’aurais fait d’abord si vous me l’aviex permis. — Eh bien donc, reprit l'aubergiste, il y a dans la grande salle un monsieur qui a commandé pour neuf heures uu bifteck, du pudding et des pommes de terre. Il en a plus qu’il ne lui en faut , et je ne doute pas qu’il ne consente a ce que vous roupies avec lui. Je vais régler cette affaire dans une minute.

Nicolas le retint : — Non , non , dit-il , je ne m'en soucie pas. Le... du moins... Bah ! pourquoi ne pas nous parler franchement? vous voyez que je voyage fort modestement, et que je suis venu à pied jusqu'ici. 11 est plus que probable, je pense, que ce monsieur ne trouverait pas grand plaisir à ma société; et malgré la poussière dont je suis couvert, j’ai trop de fierté pour m'exposer à des désagréments.

— Mon Dieu, dit l'aubergiste, ce n'est que M. Cru mm le», il u’est pas exigeant. — Vous croyes? demanda Nicolas , sur l'esprit duquel, à vrai dire, l'odeur du savoureux pudding avait produit uue assez vive impression. — J’en suis sûr, il aimera votre conversation. Mais nous allons voir ça; attendez une minute.

L’aubergiste s’élança dans la grande salle sans que Nicolas cherchât à l'en empêehcr, car il réfléchit qu'en tout cas le souper était une chose trop sérieuse pour qu'ou en plaisantât. Bientôt l'hôte revint très-échauffé.

— Tout va bien , dit-il à voix basse ; je savais qu’il consentirait. Vous verrez quelque chose qui mérite d'être vu : bon Dieu , comme Us y vont!

Nicolas n’eut pas le temps de demander le sujet de cette exclama-

NICOLAS N1CKLEU Y.

lion proférée avec un accent d'enthousiasme, car l’hôte avait ouvert déjà la porte de la salle. Nicolas y entra , suivi -le Smike portant son paquet, qu’il gardait avec autant de vigilance que ai c’eût été uu sac d’écus.

Nicolas l’attendait à un spectacle étrange, mais son attente fut encore dépassée. A l’extrémité de la salle étaient deux garçons, l’un j très-grand, et l’autre très-petit; tous deux vêtus en matelots, ou du moins en matelots de théâtre, avec des ceintures , des boucles, des ! queues et des pistolets. Ils se livraient ce qu’on appelle sur les affiches de spectacle un grand combat, Bvec deux de ces épées larges et courtes à coquilles, dont on se sert ordinairement dans nos théâtres secondaires. Le petit avait obtenu de l'avantage sur le grand garçon, qui se trouvait dans une position désespérée. Un homme gros et puissant, perché sur le coin d’une table , les contemplait tous deux el les conjurait avec emphase de iaire jaillir plus d’étiucelles de leurs épées, leur promettant un succès pyramidal dès la première représentation

— Monsieur Vincent Crummles, dit l’aubergiste d’un air de déférence profonde, voici le jeune homme.

M. Vincent Crummles accueillit Nicolas par une inclination de tête qui tenait à la fois du salut d’un empereur romain et de celui-d'un habitué de taverne, et ordonna à l’hôte de fermer la porte et de s’en aller.

— Voilà un tableau ! dit M. Crummles en Taisant signe à Nicolas de ue pas le gâter en s’en approchant. Le petit est vainqueur; si le gros ne le terrasse pas en trois secondes, c’est un homme mort. Recommencez, enfants.

Les deux combattants se remirent à l'oeuvre et ferraillèrent jusqu'à ce que les épées lançassent une pluie d’étincelles, à la grande satisfaction de M. Crummles, qui semblait considérer cela comme le point important. L’engagement commença par environ deux cents coups administrés alternativement par le matelot court et le grand matelot, sans produire aucun résultat, si ce n’est que le matelot court fut abattu sur un genou; mais il ne s’en embarrassa guère, car il se défendit avec rage jusqu’à ce que le grand matelot lui eût fait sauter son épée des mains. Réduit à cette extrémité, le matelot court paraissait devoir K déclarer vaincu et demander quartier; mais tout a coup il tira de sa ceinture un énorme pistolet, et le présenta au net du grand matelot. Celui-ci, qui ne s’y attendait nullement, fut si surpris, que le matelot court put ramasser son épée et recommencer la lutte. Alors se succédèrent les coups variés et les coups de fantaisie, appliqués par exemple de la main gauche et par-dessous la jambe et pardessus l'épaule gauche ou droite. Le matelot court ayant frappé vigoureusement le grand matelot aux jambes, ce dernier sauta pardessus l'épée de son adversaire; puis ils s'évitèrent, firent des feintes, relevèrent leurs pantalons uns bretelles, et le matelot court, qui jouait évidemment le rôle vertueux, car il avait toujours l’avantage, renversa le grand matelot, qui, après de vains efforts , expira dans les souffrances, le matelot court lui ayant mis le pied sur la gorge et l'ayant percé d'ontre en outre.

— Enfants, dit M. Crummles, si vous travaillez bien , vous aurez les honneurs du 6is. Maintenant allez reprendre haleine et changer.

Après avoir adressé ces mots aux combattants , il salua Nicolas, qui remarqua alors que la figure de M. Crummles était en parfaite harmonie avec la grosseur de son corps. M. Crummles avait la lèvre inférieure très-grosse, une voix rauque qui indiquait qu’il était dans l’habitude de crier très-haut, des cheveux rares noirs et rasés au sommet de la tète, afin, comme Nicolas l'apprit plus tard , de porter plus aisément des perruques de toutes les formes et de toutes les dimensions. — Que peusex-vous de ce combat, monsieur? demanda Crummles. — Il est du plus bel effet. — ■ Vous n’avex pas va souvent des enfants comme ceux-ci. — Non, sans doute; s'ils étaient seulement un mieux assortis... — Assortis ! s’écria M. Crummles. — Je veu* dire si leur taille était un peu plus égale, — Plus égale ! mais c’est l’esaence même de ce combat qu’il y ait entre eux uu nied ou deux de différence. Comment captiver légitimement l'intérêt de l’auditoire, si vous ne montrez un petit homme luttant avec un grand, à moins qu'on n'eu mette au moins cing contre un , et il n'y a pas assez de monde dans notre théâtre! — Je vois, répondit Nicolas, je vous demande pardon ; je n’avais pas envisagé l'affaire sous ce point de vue. — C’est l'essentiel , dit M. Crummles. J'ouvre à PorUmoulb après-demain : si vous y allez, venez au spectacle , et vous jugerez de l’effet.

Nicolas promit de le faire s'il le pouvait; et s’approchant du feu, entra en conversation avec le directeur. Celui— ci se montra bavard et communicatif, stimulé peut-être non-seulement par sa nature, mais encore par le grog qu’il avait abondamment savouré, et le tabac dont il prenait d’énormes doses dans un morceau de papier brun qu’il avait au fond de la poche de son gilet. U expliqua scs affaires sans la moindre réserve, et disserta assez longuement sur les mérites de sa troupe et les talents de sa famille , dont les deux matelots étaient d'honorables membres. Le père et les fils devaient retrouver à Portsmouth les autres acteurs, et «’y rendaient pour y donner quelques représentations. -

— Vous aile* de ce côté ? demanda le directeur. — Non... Oui...

Connaissez-vous U ville? demanda le directeur, qui croyait avoir

des droits à autant de confiance qu’il en avait accordé à ton interlocuteur. — Non , répondit Nicolas. — Vous n'y ave* jamais été? — Jamais.

M. Viueent Crummles toussa sèchement, comme pour dire: Si vous ne voulez pas être communicatif, eh bien! ne le soyez pas; et il prit dans son morceau de papier tant de prises de tabac , l’une après l’autre, que Nicolas ne pouvait comprendre où tout cela passait.

De temps eu temps, M. Crummles examinait avec un vif intérêt Smike , dont l'extérieur paraissait l’avoir frappé de prime abord. Smike s'élait endormi , et se balançait sur sa chaise.

■ — Pardon de vous parler ainsi , dit le directeur se penchant vers Nicolas et baissant la voix ; mais... quelle bonne tête a votre ami 1 — Pauvre garçon! dit Nicolas en souriant à demi; je voudrais qu'il fût un peu plus gras. — (iras! s'écria le directeur avec horreur, l'embonpoint le gâterait à jamais. — Vous croyex? — Si je le croie, monsieur! Mais tel qu’il est maintenant, dit le directeur en se frappant le genou avec force , sans avoir rien de postiche, uns même se farder, ce serait un acteur incomparable pour jouer les affamés. Il n’a qu'à figurer passablement dans l’apothicaire de Roméo et Juliette avec, un soupçon de rouge sur le bout de son nez, et il est sûr de trois saLes d'applaudissements dès le moment où il passera sa tête par h porte de fa coulisse. — Vous te voyez d’un a>il d’artiste, dit Nicolas eu riant. — Et j'ai raison , morbleu ! Je n’ai jamais vu jeune homme mieux taillé pour cet emploi depuis que je suis dans la partie , et je jouais les nourrissons à l'âge de dix-huit mois.

L'apparition du bifteck et du pudding, qui se montrèrent en même temps que les fils de M. Crummles, ht changer la conversation, et l'arrêta même uu moment. Les deux jeunes gens remuaient leurs couteaux et leurs fourchettes non moins habilement que leurs épées, et confine l'appétit général était tout aussi aiguisé qu'une arme quel» conque, on expédia le souper sans mot dire.

Lès jeunes Crummles n'eurent pas plus tôt avalé tout ce qui restait d an; les plats, qu'ils manifestèrent, en bâillant et en étendant leurs jémbes , le désir d’aller se coucher, Smike l'exprimait encore plus énergiquement, car, dans le cours du repas, il s'était plusieurs fois endormi en mangeant. Nicolas proposa de sc séparer; mais le directeur n’en voulut pas entendre parler, et jura qu’il s'était promis le plaisir d'inviter sa nouvelle connaissance à prendre sa part d’un bol de punch, et qu'il regarderait un refus comme fort impoli.

— Laissex-les s'en aller, dit-il, et nous nous installerons à notre aise au coin du feu.

L’inquiétude ôtait à Nicolas l'envie de dormir. Il accepta donc, échangea une poignée de main avec chacun des jeunes gens, pendant que le directeur donnait sa bénédiction à Smike, et s’assit auprès du feu pour aider M. Crummles à vider le bol de punch, qui parut bientôt après , fumant d’une manière tout à fait réjouissante , et exhalant les plus attrayants parfums.

Mais, malgré le punch et le directeur, qui racontait une foule d'histoires et transformait en fumée le tabac de sa pipe avec une étonnante énergie, Nicolas était distrait et abattu. Il songeait à sa vieille maison paternelle, et quand scs pensées se reportaient sur sa condition présente, l'incertitude du lendemain répandait sur lui un nuage de tristesse que tous ses efforts ne pouvaient dissiper. Son attention ne se fixait point; il entendait sans comprendre, et quand M. Vincent Crummles termina le récit d’une longue aventure par un bruyant éclat de rire et en demandant à Nicolas ce qu'il aurait fait en pareil cas, celui-ci fut obligé de s’excuser de son mieux et d'avouer qu'il n’y était pas du tout.

— Je m’en doutais, dit M. Crummles; vous êtes tourmenté; qn’avcz-vous ?

Nicolas ne put s’empêcher de sourire de cette question faite à brûlepourpoint; mais, croyant inutile de l’éluder, il déclara qu'il était agite de la crainte de ne pas atteindre le but de ses démarches. — > El quel est ce but? — De vivre, mou pauvre compagnon de voyage et moi, dit Nicolas : voilà la vérité ; vous l'avez devinée depuis longtemps, je pense , et il vaut mieux vous la confesser de bonne grâce. — Que peut-on faire à Portsmouth plutôt qu’ailleurs? demanda M. Vincent Crummles — U y a beaucoup de vaisseaux en partance dans le port; je chercherai du service à bord de l’un d'eux; on y mange et on y boit, en tout cas. — Du boeuf salé et du rhum, du pudding de pois cassés et du biscuit de mér, dit le directeur tirant une bouffée de sa pipe pour la tenir allumée. — On peut être plus mal , dit Nicolas. Je suis capable de supporter la vie de matelot, je le crois, comme tous lesjeunes gens de mon âge. — 11 faudra bien vous y habituer, dit le directeur, si vous allez à bord d*un vaisseau ; mais vous n'irez pas. — Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de patron, pas de contre-maitre qui consente à se charger de vous, quand il peut prendre un marin exercé; et ils sont aussi abondants que des huîtres. — Que voulez- vous dire? demanda Nicolas, alarmé de cette prédiction et du Ion d'assurance avec lequel elle était émise. Les hommes ne naissent pas marins, et il faut bien qu’on reçoive des apprentis. M. Vincent Crummles secoua la tète. — - Sans doute, on en reçoit, mais non pas des jeunes gens élevés comme vous.

Il y eut im moment de silence; la physionomie de Nicolas se rembrunit, et il baissw ver» le- feu des yeux pensifs. -

— Ne voyez-vous pu d'autre profession que puisse embrasser avec honneur tiu jeune homme de voire tournure et de votre talent P — Non. — Eh bien! je vais vous en dire une, s’écria >1. Crummles ; le théâtre ! — Le théâtre I — La profession d'artiste dramatique ! Je suis moi-même artiste dramatique ; tua femme est artiste dramatique; mes enfants sont artistes dramatiques. J'ai eu un chien qui a été artiste dramatique depuis sa naissance juqu’à sa mort, et mon cheval de carriole figure dans Tamerlan le Tartan. Je vous engage, et votre ami aussi. Dites un mot-, j’ai besoin d’une nouveauté. — ■ Je ne suis si j'rn viendrais à bout, répondit Nicolas éperdu de celte proposition subite; je n'ai jamais joué de ma vie, si ce n’est à l'école. — Il y a, dit VI. Crummles, de la haute comédie dans votre démarche et vos manières, de la tragédie dans vos yeux, de U farce vive et animée dans votre rire. Vous serez aussi bon que si vous aviez passé votre vie sur les planches depuis votre naissance jusqu'à nos jours.

Nicolas pensa à la faible somme qui lui resterait en poche après avoir payé la carte, et 11 hésita.

— Vous pouvez nous être utile décent manières ! dit M. Crummles; songez aux magnifiques affiches que peut rédiger un homme instruit comme vous. — En effet, je crois que je pourrais m’acquitter de cette lâche, dit Nicolas. — Certainement, répondit AI. Crummles; aujourd’hui , par extraordinaire, etc., etc. Pour plus de détails, vojez les programmes. Nous ferons des programmes d’un demi-volume, et des pièces aussi; au besoin, vous nous écrirez des pièces d'ouverture où figurera toute la troupe. — J’ai bien peu de confiance en moi-même, répondit Nicolas. Cependant je pourrai griffonner de temps à autre quelque chose qni vous conriendra. — Bien! dit le directeur, nous allons bâcler de suite une nouvelle pièce à grand spectacle. — Et combien gagnerais-je? demanda Nicolas après un moment de réflexion : pourrais-je vivre de mon salaire? — Comme un prince 1 avec vos appointements, ceux de votre ami, et vos écrits, vous pouvez vous faire... vous faire vingt-cinq francs par semaine! — Vraiment! — Je vous le garantis, et le double de la somme, si nous avons de bonnes chambrées.

Nicolas avait la misère en perspective, et s’il sc sentait le courage de »’)- soumettre, à quoi lui servait d'avoir sauvé sou compagnon, pour l’exposer à tm sort non moins cruel que celui auquel il l'avait arraché? Il avait regardé comme peu de chose une distance de soixantedix milles lorsqu’il s’était agi de s'éloigner d'un oncle qui l'avait maltraité et blessé cruellemeut; mais aujourd'hui cette distance lui paraissait assez grande, Que serait-ce s’il s’embarquait, et si sa mère ou Catherine mourait dans l'intervalle?

Sans plus de délibération, il s'empressa de déclarer que c’était une affaire conclue, et en donna la main pour gage à M. Vincent Crummles.

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