‹ Nicolas NicklebyChapitre 12 sur 52 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Catherine fut quelques jours avant d'être en état de reprendre se» travaux. En retournant au temple de la mode où régnait madame ManUlini , elle trouva toute U maison en désordre. l)e* huissiers,

: qu'elle prit d'abord pour des voleurs, étaieut occupé» à saisir le mobilier. Madame Mantalini gisait au milieu des ouvrière» éperdue» , et accablait son tendre époux de sanglants reproches

— Lauscx-moi , disait-elle , je ne puis vous souffrir. — Bah ! mensonge ! mensonge 1 C’e*l impossible, il n'y a pas de femme au monde qui puisse me dire une pareille chose à ma face, à ma propre face.

En disant ces mots, M. Manklini se caressa le meuton et se regarda dans U glace avec complaisance.

— Quelle prodigalité extravagante ! reprit sa femme. — Que voolez-vous? j’étais fou de joie de vous posséder! — Voyexdans quelle situation vous m'avez placée! reprit madame Mantalini. — Ecoutcxmoi , s’écria M. Mantalini. — Oh! ne me parle» pas; vou» m’avez ruinée ! - . it

M- MabUlini , qui avait tans doute bien étudié son rôle, n'eut pas pthtot entendu prononcer ces mot» d'un ton de douleur et de sévérité, qu’il recula de quelques pas, prit une expression de violent désespoir, se précipita hors de k Mlle k tête la première , et on l’estendit bientôt après faire retentir avec fracas k porte d'un salon d'un étage supérieur.

•— Coures, au nom du ciel, mesdemoiselles! s'écria madame Maatalini; il va se tuer! Je lui ai parlé durement, et il ne peut supporter cela de ma part. Alfred , won bicn-aimé !

Elle mont* rapidement, suivie de toutes le» ouvrière». La -porte du salon fut ouverte avec force, et l’on découvrit M. Mantalini ayant le col de sa chemise symétriquement renversé, et donnant le fil à un couteau de table au moyen de son cuir à rasoir.

— Ah! •’ écria M. Mantalini interrompu; et vite il fit disparaître k couteau dans U poche de u robe de chambre en rouknt des yeux sauvages, et les cheveux flottant en désordre, mêlés avec ses favoris.

— Alfred! s’écria M femme en lui jetant tes bras autour du cou, je n’ai pas eu l’intention de vous offenser; non, je ne l’ai pas eue!... — J« vous ai ruinée! s’écria M. .Mantalini ; ai-je donc causé k ruine de k plui pure et de k meilleure créature qui ait jamais fait le bonheur d’un vagabond ! Que diable ! laiseez-moi ï

A ce moment de crise, M. Mantalini chercha à reprendre 1e couteau , et, retenu par sou épouse, essaya de se briser k tête contre le mur, en prenant toutefois 1a précaution de s’en tenir à U distance d’environ six pieds.

—-Calmez-vous, mon ange, dit madame Mantalini , ce n’e»* la faute de personne ; c’est k mienne aussi bien que k vôtre ; notre gêne ne durer* pas longtemps ; allons, allons, Alfred.

Alfred ^te jugea pas à propos de se rendre de suite; mais après avoir demandé plusieurs fois du poison , et après avoir prié que quelqu’un lui brûlât U cervelle , il se radoucit et pleura pathétiquement. Dans (telle disposition, il se laissa enlever le couteau, dont, à dire le vrai, U était enchanté d’être débarrassé , un couteau de table étant un meuble de poche peu convenable et dangereux. Il finit par souffrir que sa tendre moitié l'emmenàt avec elle.

Au bout de deux ou trois heures, les ouvrières furent informées qu'on n'aurait pas besoin d'elles jusqu’à nouvel ordre ; et , deux jour» après, le nom de Mantalini figura sur k liste des faillite». Le matin même, mis Nicklehy reçut parla poste l'avis que miss knags se mettait à k tête de l’établissement, et la remerciait de scs services. A celte nouvelle, madame Nicklebv déclara qu'elle s’y attendait depuis longtemps, et cita diverses occasions inconnues où elle avait prophétisé eet événement.

— Et je le répète, ajouta-t-elle (et il est inutile de faire observer qu’elle ne l'avait jamais dit), je le répète, Catherine, l'état de modiste et couturière est le dernier que vous auriez dû embrasser. Je ne vous en fais pas un reproche , mon amour; mais pourtant je dirai que si vous sviet consulté votre mère... — Eh bien ! maman, dit doucement Catherine, que me eonseillercx-vou» maintenant? — Ce que je vous conseillerai! n'est-il pas évident, ma chère, que de toutes le» occupations convenables à une jeune personne telle que vous, celle de dame de compagnie de quelque aimable dame s'accommode le plus avec votre éducation, vos maniéré», votre physique! N’avei-vous jamais entendu votre pauvre cher papa parler de k fille d'une vieille dame qui logeait dans 1a même maison que lui quand il était garçon? Comment s'appelait-elle ? Je mu que son nom cômmençait par un B et finiiMit par us G, mais j’igoore si e’était Waters ou... Ce ne pouvait ûtre ni l’un ni l'autre. Enfin ne Mvez-veuspas que 1a jeune fille entra en qualité de dame de compagnie che* une femme mariée, qui mourut bientôt après, et qu’elle épousa 1e veuf, et eut l’un des plus beaux enfant» que le médecin eût jamais vus, tout cela dan» l’espace de dixhuit mois?

Catherine savait parfaitement que ce torrent de souvenirs favori-

NICOLAS MICKLEBY.

blés avait sa source dans quelque nouvelle découverte de sa mère. Elle attendit donc patiemment la fin des anecdotes relatives ou étrangères au sujet, et se hasarda à demander quelle place sa mère avait trouvée. La vérité se dévoila. Madame Nickleby avait lu le matin dans un journil un avertissement annonçant qu'une dame mariée, demeurant Cadogan place, désiruit pour dame de compagnie une jeune personne de bonne famille.

Après la longue lutte qu’elle avait déjà Soutenue avec le monde, Catherine était trop abattue, et s'inquiétait trop peu du tort qui lui était réservé, pour faire la moindre objection, n. Ralph Nkklcby n’en présenta aucune ; mais au contraire il approuva hautement cette résolution. 11 ne parut nullement surprit de la faillite subite de dudame Mantalini, et il eut été étrange qu’il le fut, car il en avait été l'un des pnncipaui provocateurs. Ou se procura donc le nom et l’adresse sans perle de temps, et miss Nickleby et sa mère se rendirent dans l’après-midi chex madame Witiltcrly, Cadogan place, Sloane Street.

Cadogan place est une région intermédiaire qui unit les deux extrêmes; c'est un lien entre l'aristocratie et les barbares. Copiant de leur mieux les manières des classes les plus élevées , les gens de Cadogan place ont toutes les réalités de la condition inférieure. Semblable à un conducteur électrique, ce lieu communique aux habitants des régions situées au delà de ces f routières l'orgueil du rang et de la naissance qu'il n’a pas eu lui-même, mais qu'il tire d'un réservoir placé plus haut. On peut encore le comparer au ligament qui unit les jumeaux siamois, et qui contient quelque chose de la vie et de l'essence de deux corps distincts sans appartenir ni à l'un ni i» l'autre.

Sur ce terrain douteux demeurait madame Witilterly, à la porte de laquelle Catherine McUebj frappa d'une main tremblante. La porte fut ouverte par un gros laquais à fête non point poudrée , mais enfarinée, blanchie à la craie ou peinte d'une mauière quelconque. Le gros laquais reçut la carte de madame Nickleby, et la passa à an petit page, si petit en effet qu'il y avait à peine place sur son corps pour les rangées de boutons qui sont indispensables au costume d'un page , et qu'on avait été obligé de les mettre sur quatre de front. Ce jeune homme emporta la carie sur un plateau ; et ru attendant son retour, Catherine et sa mère furent introduites dans une salle à manger d'un aspect misérable et malpropre , et déposée d'une manière si confortable qu'elle était bonne pour toute espèce d’usage , excepté pour boire et pour manger.

Madame Witilterly donna audience dans le salon, convenablement meublé, et contenant des rideaux et des fauteuils couverts en rose pour jeter un tendre reflet sur le teint de madame Witilterly, un petit chien pour mordre les jambes des étrangers afin d'amuser madame Witilterly, et le page ci-dessus mentionné, pour présenter le Chocolat afin de restaurer madame Witilierly.

Celle daine avait l'air doux et insipide, et l.\ figure d'une séduisante pâleur; les meubles, 1a maison, et elle-même, tout cela paraissait fané. Elle était à demi couchée sur un sopba, dan» une altitude très-naturelle, qu'on eût pu croire empruntée à une actrice de ballet prêle à entrer eu scène et attendant le lever de la toile.

— Avances des fauteuils.

Le page obéit.

— Mortel, Alphonse.

Le page obéit; mais si jamais un Alphonse ports Gros-Jean ou Guillaume écrit sur sa figure, c'était certainement celui dont il s'agit.

— J'ai osé vous rendre visite , madame , dit Catherine au bout de quelques secondes d’uu pénible silence, après avoir vu votre avertissement. — Oui, répondit madame Witilterly, l’un de mes gens l'a mis dans le journal. — J'ai pensé, reprit modestement Catherine, que si vous n’aviez pas déjà fait un choix, vous me pardonneriez de vous avoir dérangée. — Oui , répéta madame Witilterly d’un ion languissant. — Si vous avez déjà fait un choix... — Oh! mon Dieu, non; je ne m’accommode paz si facilement. Je ne sais vraiment que vous répondre. Avez-vous déjà été dame de compagnie ?

Madame Nickleby, qui attendait avec anxiété l'occasion de parler, intervint adroitement.

— Elle n’a pas été dame de compagnie chez des étrangers, madame; mais elle a été ma compagne depuis longuet années, je suis sa mère. — Oh! dit madame Witilterly, je vous comprends. — Je vous assure, madame, reprit madame Nickleby, qu’il fut un temps ou je ne croyais guère qu’un jour ma fille aurait besoin de chercher des appuis dans le monde, car son pauvre cher papa était indépendant , et le serait encore s'il avait seulement écouté a temps mes supplications constantes et... — Chère maman. ..dit Catherine à voix basse.— Ma chère Catherine, si vous voulci me laisser parler, je prendrai la liberté d’expliquer à madame... — Je crois que c'est inutile, maman.

Malgré tous les signes au moyen desquels madame Nickleby cherchait à Caire comprendre qu’elle allait «lire quelque chose de concluant jtour l’alfa ire en question, Catherine persista, et un regard expressif arrêta madame Nickleby au milieu de sa harangue.

— Que savez-vous? demanda madame Witilterly les yeux demifermés.

Catherine rougit en mentionnant ses principaux talents, et u mère . les compta un à un sur ses doigts, et en ept supputé le nombre avant

qae sa fille terminât. Heureusement les deux calculs sc trouxèrent d’accord, et madame Nicklebj n’eut aucun prétexte pour parler.

— Vous êtes d’un bon caractère? demanda madame Witilterly en ouvrant les yeux un instant pour les refermer aussitôt. — Je l'espère, répondit Catherine. — Et vous avez un bon répondant?

Catherine répondit affirmativement, et déposa sur la table la carte de sou oncle.

— Ayez la bonté de vous approcher un peu, et de me permettre de vous regarder ; j’ai de si mauvais yeux que je puis à peine distinguer vos traits.

Catherine céda à cette prière, non sans embarras, et madame 'Witilierly l’examina languissamment pendant deux minutes.

— J’aime votre physionomie , «lit la dame ; et elle sonna. Alphonse , priez votre maitre de venir.

Le page disparut, et après un court intervalle, durant lequel pas un mot ne fut prononcé, il ouvrit à un cavalier d’environ trentehuit ans, à l’air important mais assez commun, aux cheveux trèsrares, qui se pencha un moment vers madame Witilterly, et causa avec elle à voix basse.

— Ce qu’il importe de considérer, dit-il ensuite, c’est que madame Witilterly est d’une nature tres-excitable, très-délicate, très-fragile; c’est une plante deserre chaude, un arbuste exotique. — Uh! Henri ! interrompit la dame. — C’est un fait positif, mou amour, vous n’èles qu’un souille, ajouta-t-il en chassant de son balciue une plume imaginaire. l’bue! vous voilà envolée.

La dame soupira.

— Votre âme e»t trop grande pour votre corps; votre intelligence vous emporte; le drame, les beaux-arts, l’opéra, tout vous excite; aussi vous faut-il une dame de compagnie douce, aimable, calme et sympathique. Quelles sont les qualités qui autorisent cette jeune bile à se présenter?

Catherine ht de nouveau l'énumération de ses taleuts, non sau» être fréquemment interrompue par 1rs questions incidentes de M. Witilterly. Il fut convenu qu’on irait aux reuseignemenls, et que dans deux jours on adresserait à miss Nickleby une réponse décisive sous le couvert de sou oncle. Puis le mari reconduisit les solliciteuses jusqu’à la porte vitrée de l’escalier, et le gros laquait, le relevant à cet endroit, les pilota saines et sauves jusque dans la rue.

— Evidemment, dit madame Nickleby en prenant le bras de au sa hile , cc sont des gens bien distingués. Quelle femme supérieure est cette madame W ititlerly! — Vous croyez, maman? — Qui pourrait s'empêcher de le croire? Elle est pâle, et a l'air mourant. J'espère qu'elle n’est pas près de sa En, mais je conçois des craintes.

Ces considérations entraînèrent la sensible dame dans le calcul do' la durée probable de la vie de madame Witilterly; elle vil le veuf inconsolable offrir u main à Catherine. Avaul d'ètre arrivée chez elle, elle avait délivré l’âme de madame Witilterly de toute enlravo materielle, et marié sa fille en grande pompe en l’église Saint-Georges. Elle laissa indécise la question secondaire de savoir ai elle ferait placer pour elle un lit d'acajou au second ou au troisième de la maison do Cadogan place. Les appartements de ces deux étages ne lui étant pa» .suffisamment connus , elle résolut de s’en rapporter là-dessus à son gendre.

Les renseignements furent pris, la réponse fut favorable, sans que Catherine en ressentit une joie bien vive ; et, au bout d'une semaine, elle sc transporta chez madame VN ititlerly, où noua la laisserons présentement.

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