‹ Nicolas NicklebyChapitre 15 sur 52 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Nicolas fut debout de bonne heure; mais il avait à peine com> mencé sa toilette quand il entendit des pas qui montaient l'escalier, et les voix de M. Folair le pantomime et de M. Lcnville le tragédien.

Représentation du aaavag* indien et de la jeune fille, esécuté* par l'enfant phéenméne et per M. Potair.

— A la boutique ! à la boutique ! s'écria M. Folair. — Holà! quelqu'un ! dit H. I .en v i Ile. — Que le diable les emporte! pensa Nicolas; ils viennent déjeuner, je crois. Je vais ouvrir la porte de suite ; attendez un instant. Les visiteurs le prièrent de ne pas se presser, et pour passer le temps, ils firent des armes avec leurs cannes sur l'étroit palier, au grand ennui de tous les locataires.

— Entrez, dit Nicolas quand il eut achevé sa toilette; au nom de tous les diables , ne faites pas tant de bruit dehors. — Quelle petite loge! dit >1. Lenville s'arrêtant dans la première chambre, et ôtant son chapeau avant d'y pouvoir entrer. — Elle est peut-être un peu trop petite , dit Nicolas ; mais c'est indubitablement très-commode d'avoir la facilité de prendre tout ce dont on a besoin au plafond ou sur le plancher, ou de n’importe quel côté de la chambre , sans avoir h se déranger de sa chaise , et de tris avantages ne penvrnt s'obtenir que dans un appartement fort étroit. — Je viens vous parler de ma femme, monsieur Johnson, reprit Leoville, et j’espère qu’elle aura un beau rôle dans votre pièce. — J’ai regardé l’exemplaire français hier au soir, ça n'est pas trop mauvais. — Que ferez-vous pour moi, mon virai? demanda Lcnville. Il me faut un personnage sombre et hourra. — Vous jete* votre femme et votre enfant à la porte , dit Nicolas, et, dans un accès de rage et de jalousie, vous assassinez votre fils aîné. — Vraiment! a'écria N. Lcnville ; c’est on ne peut mieut.

— Après quoi vous êtes tourmenté par les remords jusqu’au dernier acte , et vous prenez la résolution de vous suicider. Mais au moment où vous portes le pistolet à votre front , l'horloge sonne dit heures.

— Je comprends , s'écria M. Lenville; c'est admirable. — Vous vous arrêtes vous vous rappelez avoir entendu l'horloge sonner dix heures

dans votre enfance. Le pistolet vous échappe des mains , vous êtes abattu ; vous fondez en larmes, et vous devenez un modèle de vertu pour le reste de vos jours. — Sublime ! dit Lenville , c'est d’un effet certain. Que 1a toile baisse sur une scène de sentiment comme celle-là, et ce sera un succès colossal. — Avez-vous quelque bon rôle pour moi? demanda M. Folair avec inquiétude. — Attendez , dit Nicolas. \ ous jouet le serviteur fidèle, vous êtes mis à la porte avec la femme et l’rnfant. — Toujours accouplé avec cet infemal phénomène, dit en soupirant M. Folair ! et nous allons loger dans un taudis ou je ne reçois point de gages , et où je fais des phrases sentimentales ! — Mais oui , répondit Nicolas; c’est ainsi que marche l’action. — Il me faut une danse quelconque, vous savez; vous aurez à en introduire une pour le phénomène; ainsi je vous conseille d’en faire un pas de deux pour épargner le temps. — Ilien n'est plus facile, ditM. Lenville remarquant les regards troublés du jeune dramaturge. — Sur ma parole, je n'eu vois pas le moyen, reprit Nicolas.

— Il est évident, dit M . Lenville; morbleu , vous m’étonnez ! vous établissez la dame au désespoir, le petit enfant et le serviteur fidèle dans leur pauvre domicile! eh bien, voyez un peu: ta dame au désespoir se laisse tomber sur une chaise , et se cache la figure dans son mouchoir. — Qu'est-ce qui vous fait pleurer? dit l’enfant : ne pleurez pas, maman, on vous allez me faire pleurer aussi.— Et moi aussi, dit le serviteur fidèle en se frottant les yeux. — Que pouvons-nous faire pour vous consoler, chère maman? reprend l’enfant. — Oui, que pou vons-noiis faire? dit le serviteur fidèle. — O Pierre ! dit la dame au désespoir, que ne puis-je chasser ces pénibles pensée*! — Essayez, madame, essayez, dit le serviteur fidèle, ranimez-vous, cherchez des distractions. — Oui . dit la «lame, je veux apprendre à souffrir avec courage. Vous rappelez-vous, mon honnête ami, rette danse que, dans des temps plus heureux, vous dansiez avec ce petit ange? elle ne manquait jamais alors de calmer mes esprits. Que je 1a voie encore avant de mourir !... et voilà; réplique pour l’orchestre aranl dê mourir, et les entrechats commencent: ifesl-ce pas comme U faut, Tommy ?

— Oui, répondit M. Folair. I.a dame au désespoir, accablée de vieux souvenirs, s’évanouit à la fin de la danse, et vous terminez par nn tableau.

Nicolas profila de ccs leçons et autres semblables, qui étaient le résultat de l'expérience personnelle des deux acteurs, et quand il ac fut enfin débarrassé d’eux, il sc mit cou rage use ment à la besogne. Pendant une semaine entière, il vil peu ses nouveaux collègue*; U pièce fut lue aux acteurs le lundi, comme le directeur l’avait désiré: elle fut trouvée admirable , et M. Crummles l’annonça pour le samedi suivant, au bénéfice de miss Snevellicci.

Dès le matin du grand jour, le crieur alla proclamer à son de cloche dans toutes les places les plaisir* de la soirée. Des programmes de trois pieds de long sur neuf pouces de large furent dispersés dam toutes 1rs directions, jetés par les soupiraux de toutes 1rs cuisines, attachés à tous les marteaux de porte, développés ilmt toutes les Imutiques; on les placarda encore sur tous les murs, quoique avec peu •le succès, car une personne illettrée s'étant chargée de ce soin, par indisposition de l'afficheur ordinaire, une partie des affiches fulcoüér à l'envers et le reste le haut en bas.

A cinq heures et demie il y avait quatre personnes à la queue; à sis heures moins un quart il y en avait une douzaine; à iis heures la presse était terrible . elquand l’aiué des fils Crummles ouvrit la porte. Il fut obligé de se réfugier derrière pour sauver son existence mena- , rée. Madame Grudden recueillit une recette de quinze shillings dans les dix premières minutes.

I Derrière la toile régnait également un tumulte inaccoutumé. Mit» ' Snevellicci était dans un tel état do transpiration que le fard lui coulait sur les joues. Madame Crummles était si agitée qu'elle pouvait à peine se souvenir de son rôle. La chaleur et l’anxiété défaisaient les boucles de miss 1 tracassa. M. Crummles lui-mèiur avait l'œil collé au trou de U toile, et quittait de temps en temps son poste pour annoncer qu'un oouveau spectateur était entré au parterre.

Enfin l’orchestre jou*, la toile se leva, et l’on commença la nouvelle pièce. La première scène, qni n'avait rien de remarquable, fut reçue assez froidement; mais quand Nicolas eut sa scène a effet avec madame Crummles fsa mère dénaturée}, quelles exclamations tumultueuses! Quand il défia l'iutre jeune premier, comme les loges, le parterre et le* galeries retentirent d’applaudissements! Lorsqu’il se cacha derrière un rideau, et que le traître porta des coups d’épée en tous sens, excepté à l'endroit où l’on voyait distinctement les , jambes de Nicolas, quels frémissements de terreur s’emparèrent des spectarteurs! L’air, la tournure, la démarche, let gestes du débutant furent l'objet d'élogieux commentaires; mademoiselle Suevellicci, l'héroïne , ne fut pas l'objet d'une moindre ovation; on lui jeta des couronne*, dont quelques-unes s'abattirent sur les quinquets et dont l’une alla au parterre ombrager les tempes d'un gros homme qui ne s'attendait pas à cet excès d’honneur; lorsque enfin madame Grudden alluma les flammes du Bengale , et que tous le* membres de la troupe qui n’avaient pat joué entrèrent précipitamment de toutes parts, non parce qu'ils étaient nécessaires à l'action , mais afin de terminer par un tableau, l'auditoire, qni s'était considérablement accru, poussa des

cris d'admiration tels que ces murs n'en avaient pas entendu depuis bien longtemps.

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