CHAPITRE LII
Nicolas revint le lendemain matin. Son entrevue avec ses parents fut pénible , car il les avait instruits par lettre de la mort de Smike, que ton» pleuraient et regrettaient sincèrement.
— Ilclas! dit madame Nicklcby , j'ai perdu l’être le meilleur, le plus télé, le plus attentif qui ait jamais habité avec moi ; bien entendu , mon cher Nicolas, que je ne parle ni de vous, ni de Catherine, ni de votre pauvre père, ni de cette excellente femme de confiance qui a fini par m'emporter mou linge et une domaine de couvert». Qui m'eut dit qu’il laisserait inachevés les travaux qu'il avait entrepris pour l’eiubel i*sement du jardiu? Ah! cette perte m’est bien sensible!
L» petite mis* la Creevy était présente, et ne se désolait pas moin>.
Nicolas attendit que la douleur générale fût un peu calmée, et, fatigué d’un Ion ; voyage, il se jeta tout babillé sur sou lit et s’endormit profondément. A son réveil , il trouva à son chevet sa sœur Catherine, qui, lui voyant ouvrir les yeux, se pencha pour l'c tu braiser.
— Je viens vous exprimer combien je suis contente de vous revoir, mou frère. Nous vous attendions avec impatience, ma mère, moi et... Madeleine. — Vous m'avex mandé dans votre dernière lettre qu’elle se portail bien , dît Nicolas; ne ni.-ua rien des arrangerai nts que M M. Cbeeryble comptent prendre pour elle ? — li n’en u pas été question. Je ne puis songer sans peine à me séparer d’elle, et saii» doute vous ne derirez pas qu'elle s’éloigne. — Non, Catherine. Je pourrais essayer de déguiser à toute autre qu’a vous mes véritable» sentiments ; mais je vous avouerai franchement que je l’aime.
Les yeux de Catherine brillèrent, et elle allait répondre; mais Nicolas poursuivit :
— Tout le monde doit l’ignorer, elle surtout. Parfois je cherche à me persuader qu'un temps viendra oit je pourrai le lui dire sau» for» faire à l’honneur; mais ce temps est si loin de moi, tant d’années s’écouleront avant qu’il nrri .e, je serai alor> si différent de moi-même, que mes espérances me paraissent folles et d’une réalisation impossible. — Avant de continuer, mon frère , écoutes ce que j’ai à vous apprendre ; je suis venue exprès , mais je manquais de courage, et ce que vous me dites m’en donne.
Elle essaya de s’expliquer, mai» les pleurs l’en empêchèrent.
— Allons, enfant, ayes plus d’énergie. Je crois deviner le secret que vous voulu me révéler. Il intéresse M. Frank, n’est-ce pas?
Catherine incliua sa tète sur l'épaule de sou frère, et dit oui en sanglotant.
— Et il vous a offert sa main durant mon «bsence , n’est-ce pas? oui, vous voyex qu’après tout ce n'est pas si difficile à dire , il vous a offert sa main? — Et je l'ai refusée. — Et pourquoi? — Four les raisons que vous avez donnée» vous-même à ma mère dans un entretien dont elle m'a fait part. Je n’ai pu lui cacher que ce refus m’étuii bien pénible ; mai* je l’ai prié avec fermeté de ne plu* me voir, — Ma brave Catherine ! — Il a e*sayë d’ébranler ma résolution, il a déclaré qu’il instruirait ses oncles et vous-même de sa démarche. J’ai peur de ne pas lui avoir a*s»z fortement exprimé combien j'étais touchée de son . tuour désintéressé, et avec quelle ardeur je formais des vœux pour sou bonheur. Si VOUS avez un entretien ensemble , je vous prie de le lui faire savoir — El croyez-vous, Catherine, quand vous accomplissez si généreusement ce sacrifice , que je rectalcrai devant le mien? — Mais votre position n’est pas la même. — EIIp est la même, ma sœur. Madeleiue n’est pas moins chère à no» bienfaiteurs uii'uuc parente. Ils ont en moi une confiance dont je ne saurais prohier; je lui ai rendu de léger* services dont je ne saurais abuser pour la séduire. Mon parti est pris, et dè* aujourd'hui j'ouvrirai mon cœur à M. Cbeeryble, et le supplierai de prendre des mesures pour donner à Madeleine un autre asile. — Aujourd'hui ! ritdi! — Pourquoi larderais-je? Votre exemple me fait sentir plus vivement mon devoir, et je ne veux pas attendre que me* dispositions actuelles soient afluiblits. — Mais vous pouvez devenir riche. — Je puis devenir riche, mais eu vieil! Usant. En tout cas, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, nous serons toujours les même* l’un pour l'autre , et ce sera notre cousolation. Nous pourrons u’avoir qu’une maison , et nous ne serous jamais seul»; l'idculité de no* des iuées resserrera les nœuds qui nous unissent, il me semble qu'hier encore nous étions enfants, et que des demain nous serons vieux. Nous nou» rappellerons alors ces chagrins d'amour connue nous nous rappelons au,ourdTtui ceux de uotre enfance, et nous songerons avec un plaisir mélancolique au temps où ils pouvaient nous troubler. Peut êire alors bénirons-nous les épreuves qui nous auront rendus *i chers l’un a l'autre, qui auront fait prendre ù notre vie un essor si pur et ri paisible. Un connaîtra notre histoire, et les jeunes gens viendront chercher auprès de nous de la sympathie, non» confier leurs afflictions, et consulter lu bienveillante expérience du vieux garçon et de la vieille fille sa sœur.
A te tableau, Catherine sourit au milieu des pleurs.
— N’ai-je pas raison, Catherine? dit Nicolas âpre- un moment de silt-nee. — Oui, mon frère, et je ne saurais vous dire combien je m'estime heureuse de votre approbation. — Vous n’avez point de regret? — Non, non, dit timidement Catherine traçant sur le parquet avec son pied des figures cabalistiques, je n’ai point de regret d'avoir agi comme je le devais; mon seul regret est que ceci soit arrive, c'est-à-dire... quelquefois... je ne suis qu’une faibli' jeune fille, Nicolas.
Certes, si Nicolas eut possédé dix mille livres, il 1rs eut données à l'instant même , sans songer à lai , pour assurer le bonheur de celte charmante créature aux joues rougissantes et aux yeux baissés. Mais tout ce qu’il pouvait faire était de la consoler; et se* paroles furent si affectueuses, que la pauvre Catherine se jeta a son cou, et lui promit de ue plu» pleurer.
— Quel bouime ne serait pas fier de posséder un cœur comme celui de Catherine? pensait Nicolas en se rendant chez MM. Cbeeryble. Frank n’a pas besoin d'ètrc plus riche; tous ses trésors payeraient ils une femme comme • lie? Et pourtant, dans le» mariages disproportionnés, on suppose toujo rs que l’époux riche fait un grand sacrifice, et la femme p.uvrenn marché avantageux ! Mais je pense comme un amant, ou comme uu sot, ce qui, je crois, revient à peu près au même.
S'étant ainsi donné une leçon, il se présenta devant Tira Liqkinwaler.
— Ah! monsieur Nickleby, Dieu vous garde) Vous semble» fatigué. Ecoutez ! l'entendez- vou>? Mon merle va chanter, maintenant que vous êles de retour; il a été méconnaissable pendant votre absence; car il a autant d'affection pour vous que pour moi. — Votre merle a moins de sagacité que je ue lui en supposais s’il méjugé aussi digne que vous de sou uttentiou. — Ab ! c'est un oiseau extraordinaire; il dédaigne tout le monde, excepté Cheerjb e frèrt», vous et moi... Mais, pardon si je vous interroge uu sujet du malheureux enfant nue vous avez perdu; a-t-il parlé des frère* Cbeeryble? — Oui-, j plus d’une fois. — C’est bien de sa pirt, reprit Tim en s'essuyant les j yeux. — Et vingt foi* il a prononcé votre nom , et m’a chargé d'assurer de son amitié M. Tim Uskiuvatrr. — Vraiment? Le pauvre garçon J J'aurais voulu qu’on I enterrât à Londres. Il n’y a pas de cimetière comparable à celui q i e»l de l'autre côté de la place. On n’a qu'à Lister les fenêtres ouvertes, et l’on peut aller s’y promener par un beau jour sans perdre de vue ses livres et ses registres. Le pauvre Ijurrou ! je ue croyais pas qu'il songerait à moi.
I 'émotion deTim le rendit iuopahlede continuer la conversation. Nicolas entra chez M. Charles, doul l'accueil lui causa un trouble qu il ne put dissimuler.
— Allons, mou cher monsieur, dit le bon négociant, il ne faut pas vous laisser abattre. Apprenez à supporter le Malheur, et rappelezvous que la mort même a scs consolation*. Cet enfant sentait trop vj-
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NICOLAS N IC Kl. F. B Y.
ventent ce qui lui manquait, pour être heureux en ce inonde; il est mieux dan» l'autre. — J’ai souvent eu rette idée, monsieur. — Entre tenex- la. Tin» , où est mou frère? — Il est sorti avec M . Trimmen pir visiter cet liomme qui est à l'hôpital , et envoyer une nourrice aux enfants. — Il ne tardera pas à rentrer, mon cher monsieur, il sera ravi de vous revoir: non» prions de vous tous les jour». — A vrai dire, monsieur, je suis charmé de vou» trouver seul , car j'ai quelque cho»e à vous dire, Pouvez-vous me consacrer quelques minutes? — Or ainement . répondit M. Charles en regardant Nicolas avec iuquiélude. — Je sais à peine par où commencer. Si jamais homme a mérité le rr»pect et la tendresse d’un autre , c'r;.l vous, qui dans vos rapports avec moi m'avez toujours témoigné un intérêt tout pternel. Souffres doue que je vous réitère l’assurance de mon sèle et de mon dévouement. — Je n'en ai jamais douté. — Votre bonté m’interdit. Quand vous m'avez chargé d'une commission pour miss Bray , j'aurais dû vou* dire que je l'avais vue longtemps auparavant, et que sa beauté avait produit sur moi une impresson ineffaçable. Si je ne vous l’ai pas avoué, c'est que j'ai follement cru pouvoir maîtriser mes sentiments. — Je suis convaincu , monsieur Nickleby, que vous n'avez pas abusé de ma confiance. — Non, car mou courage a grandi avec les obstacles, et je n'ai jamais adressé it miss Bray une proie, nu regard, que comme je l’aurais fait en votre présence; mais il est funeste h la tranquillité de mon àme, il est dangereux pur mes résolutions de vivre sous le même toit que cette charmante lille Je ne puis me fier à mes propre» forces, et je vous supplie de l'éloigner sans délai. Je sais que mon amour pur elle doit vous sembler téméraire; mais qui aurait pu la voir et conn.-i re sa vie sans l'aimer? Donnez-moi les moyens de l’oublier, et accord' zmoi la faveur de ne jamais lui révéler cet aveu, afin de me conserver son estime. — Soyez tranquille , monsieur Nickleby. J'ai eu tort de vous soumettre à une preille épreuve , et j’aurais dû prévoir ce qui est arrivé. Madeleine changera de demeure. Mais est- ce là tout ce que vous avez à me dire? Non, monsieur. — Je le savais, reprit SI. Charles, que celte prompte répnse parut soulager d’un grand pids. Quand avez-vous eu connaissance du fait? — Ce malin en arrivant. — Et vous avez cru devoir immédiatement venir me faire part de ce que votre «rur avait appris ? — Oui , quoique j'eusse d'abord désiré parler à M. Frank. — Frank a passé la soirée d'hier avec moi.
Nicolas exprima le vœu que l’amitié qui existait entre Frank et lui ne fût pas détruite; que Cathcriue et Madeleine restassent unies et raconta chaleureusement son entrevue du matin avec sa sœur. M. ('hurles l’écoula en silence, et tourna sa chaise de manière que Nicolas ne lui voyait ps la figure.
— Frank est un fou , dit 11. Cheeryble «près avoir écouté attentivement Nicolas. J'aurai soin de terminer sans délai cette affaiie; mais quittons ce sujet, qui m'est pénible. Ilevenez me voir dans une demi-heure; j'ai d’étranges choses à vous apprendre. Votre ourle nous a donné à tous dem rendez - vous pur aujourd’hui. — Fst-il possible ? — Oui, nous irons Ir trouver ensemble, devenez dans une demi-heure, et je von» conterai tout ce qui s’est passé.
Pour comprendre ces proies de M Charles, il est nécessaire de savoir ce que Ralph avait fait la veille en quittant les frères Cheeryble.