‹ Nicolas NicklebyChapitre 50 sur 52 · CHAPITRE LIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIT

Quelques semaines s’étaient écoulées depuis ces événements. Madeleine avait quitté la famille, Frank était absent , Nicolas et Catherine cherchaient à étouffer leurs regrets , et se consacraient entièrement à leur mère, quand Tiin l.inkinwater vint inviter à dîner pour le lendemain, de la part de» frères Cheeryble, non seulement madame Nickleby et ses enfants, mais encore miss la Creevy.

— Que signifie cette invitation? dit madame Nickleby à Nicolas quand Tim lut parti. — Elle signifie que nous allons boire et manger chez les frèret Cheeryble , voila tout. — Et vous n’en concluez pas autre chose? — Mon Dieu , non. — Eli bien ! mou cher fils, je suis Certaine que cette invitation cérémonieuse à un but caché. Attend'*» et vous verrez. En tout cas, il est bien extraordinaire qu’ils aieut invité miss lu Creevy. C'est certainement une excellente pe nonne, et nous devons nous féli-. iler d'avoir été a même de l'introduire «Lus une aussi honorable société. Je voudrais seulement qu'on l'avertit amicalement que sou chapeau lui sied très-mal. S'il lui plaît de se rendre ridicule , sans doute elle en a le droit ; mai» il est bon de ne pas dissimuler aux gens les imperfections dont ils ne s’aperçoivent pas eux-mêmes.

Jalouse d’espier par l’élégance de sa mise les écarts de toilette de miss la Creevy. madame Nickleby lit un choix parmi les plus pré-

cieux trésors de sa garde-rolie ; elle passa à s'habiller le jour du dîner, et laissa à peine à Sa fille le temps de mettre une robe fraîche et simple, qui la rendit plus charmante que jamais. Miss la Creevy débarqua par l’omnibus avec deux cartons et un col plié dans un journal ; mais le» fond» des deux cartons se détachèrent quand le conducteur les lui tendit , et il fallut repasser le col, sur lequel un voyageur avait eu 1* indélicatesse de s'asseoir durant la route.

Les deux frère» envoyèrent une voiture prendre le» convives, et, chemin faisant, madame Nickleby se mit l'esprit à la torture pour deviner le mrnu du futur dîner. Elle demanda à Nicolas si, en bilan! au bureau le matin, il n’avait pas senti une odeur de tortup, ou de tout autre meU recherché, et donna les plus intéressants détails sur une foule de diuers auxquels elle avait assisté vingt ans auparavant.

Les frères Cheeryble accueillirent la compagnie avec une cordialité qui troubla Nico'as, rt lui laissa à peine assez de présence d'esprit pour présenter miss la Creevy. Catherine, sachant que les deux frères étaient iuslruil» de ce qui s’élaii passé entre elle et Frank, se trouvait dans une position délicate et embarrassante, et tremblait uu bras de Nicolas, quand Charles Cheeryble lui prit la main et l’emmena dans un coin du salon.

— Avez-vous vu Madeleine depuis qu'elle vous s quittés? — Non, monsieur — Et vous n'avez pas eu de ses nouvelles? — Je n'eu ai reçu qu'une lettre. Je ne croyais pas qu'elle m'oublierait si vite. — Pauvre enfant! vous êtes bien malheureuse ! Qu'cn dites-vous, Edwm? Madeleine ne lui a écrit qu’une seule fois. — C'est triste, dit Ed w in.

Les frères échangèrent un coup d'œil et une poignée de main.

— Eh bieu ! reprit Charles, allez dans la chambre voisine, mon enfaut , et vojn »i vous n’y trouverez pas une lettre pour vous. Il est inutile de vous presser, car nous ne dinons pas encore. Madame Nickleby. nous avons pris la liberté de vous faire venir une heure trop tôt, parce que nous avons une petite affaire à terminer. Monsieur Nickleby, ayez la bonté de me suivre.

Catherine se relir» dans la chambre voisine ; et Charles conduisit Nicolas d. ii» son c.ibinet, où, à sa grande surprise, celui-ci trouva Frank, qu'il croyait absent.

— Jeunes gens, donnez-vous la main . dit M. Charles. — Je n'ai pu besoin qu'ou me le recommande, dit Nicolas. — Ni moi, répondit Frank.

Le vieux négociant les contempla avec plaisir en songeant qu’il eût été difficile de voir côte à côte deux plus beaux et plu» biaves jeunes gens; il s'assit à son bureau, d’oii il tira un papier.

— Je désire que vous soyez amis, et, si je ne l'espérais, j'hésiterais a vont dire ce que vous allez entendre. Voici une copie du testant nt du grand-p>rc m.iternrl de Madeleine; il lui lègue toute su orlune, douze mille livres sterling, payables à l'époque de sou mariage ou d> »a majorité. Il parait que ce vieillard, irrité contre elle parce qu'elle refusait de quitter son père, avait laissé ses biens à uu etablissement de charité. Toutefois, trois semaines après, repentaut •le cet'e détermination, il révoqua ses premières disposition» par le lesta me ni que voici. Ce testament fut frauduleusement soutirait, et, ou vertu de celui qu’ou trouva >ors de l'inveulaire , les administrateurs de l'établissement de c La ri lé entrèrent en possession île la fortune du défunt; mais, ne pouvant contester l'authenticité de cet acte, ils vii-nuent de rendre à l'amiable les douze mille livres dont il* jouissaient, et Madeleine va se trouver maîtresse de cette somme. Vous comprenez ?

Frank repondit affirmativement et Nicolas inclina U tête sans oser parler, de peur qu'on ne Tendit balbutier.

— Maintenant, Frank, vous vous êtes employé activement au recouvrement de cet acte. Celte fortune est peu considérable; mai», cependant , nous aimerions miens vous voir marié avec elle qu'avec une autre trois fois plus riche. Voulez-vous youb mettre sur les rangs l*our obtenir sa main? — Non , monsieur ; quand je me suis occupé de reconquérir Ce testament, j'ai pensé que sa main était déjà engagée à un autre qui a mille fois plus de droits que moi à sa reconnaissance et à -ou amour. J’ai jugé peut-être trop précipitamment. — C’est ce que ou» faites toujours, s'écria M. Charles oubliant complètement sa feinte dignité. Comment osez-vous croire que nous songeons à vous faire faire uu mariage d’argent, quand vous avez une inclination motivée par mille qualités? Comment o>*z vous être amoureux de misa Nickleby sans nous en avertir? — J'avais si peu d'espérance! — C'était une raison de plus pour nous demander notre concours. Monsieur Nickleby, Frank a pensé juste, Madeleine vous aime, elle vous est destinée; non* approuvons son choix et celui de Frank, qui épousera votre sœur eu dépit de tous les refus de celle-ci. (Connue vous ignoriez nos sentiments, vous avez noblement agi; mai» maintenant que I vous les connaissez, nous espérons que vous vous y conformerez. I N'objectez point votre manque de fortune; il y a eu un temps, mon- ' sieur, où mon frère et moi allions presque nu-pie«l*, et grâce à Dieu la prospérité et les année.» ne nous ont point changés. Oh! Edwio , quel heureux jour pour vous et pour moi !

Edwin, qui venait d’entrer avec madame Nickleby, pressa son frère dans ses bras.

— Amenrx-moi ma petite Catherine, il y a longtemps que j'ai envie de l'embrasser, et j’en ai le droit maintenant. Eh birn! ma belle, avez-vous trouvé la lettre? Avez-vous trouvé îhdilrinf ellemême, qui vous attendait? Avez- vous reconnu qu’elle n’avait pas oublié son amie et sa douce compagne? — Finissez, mon frère, dit Kdwin, Frank va être jaloux, et vous sers* obligé de vous couper la gorge avant le dîner. — Eh bien ! qu’il emmène Catherine dans la chambre où est Madeleine, et que tous les amoureux t’en aillent causer de l’autre côté, s’ils ont quelque chose à »e dire.

Nicolas avait déjà disparu, cl Frank ne larda pas à le suivre. Charles conduisit < aiberine à la porte, cl la ht entrer après l'avoir embrassée. .Madame Nicklrby et miss la Creevy sanglotaient de joie, et Tins , la figure radieuse, distribuait des poignées de main à droite et à gauche.

— Eli bien! Tim, reprit le frère Charles, qui était toujours l'orateur, voilà ces jeunes gens heureux. — Vous aviez dit que vous les feriez languir une éterni'é. — Avez-vous jamais vu, Edwin , un vilain comme re Tim . 7 Il m'accuse de précipitation, et il nous a tourmentés pétulant toute la journée pour lui perraellre de faire connaître nos plans à Frank et à M. Nicklrby? — C’est un traître, on ne saurait avoir la mouxlre confiance en lui.

De semblables plaisanteries étaient en quelque sorte de fondation entre Tim et ses patrons. Ceux-ri en auraient ri pendant très-longtemps s’ils ne s'étalent aperçus que madame Nickleby éprouvait le besoin d’exprimer ce qu’elle ressentait. Ils remmenèrent donc dans une autre chambrr, sous préleile de la consulter sur des dispositions importantes, et Tira se trouva seul avec miss la Creevy. Tous deux avaient toujours été très-bien ensemble; il était donc naturel que Tim, la voyant pleurer, essax.it de la consoler; et comme elle était asssise sur un canapé tout près de la fenêtre et qu'il y avait place pour deux, il était également naturel que Tin» allât s’asseoir auprès d’elle. La solennité de la circonstance expliquait non moins naturellement le soin qu’il avait apporté à sa toilette.

Il croisa les jambes , s’asseyant de manière à exposer ses pieds aux regards de miss la Creevy ; car il avait de jolis pieds, des souliers élégants et de superbes bas île soie noire.

— Ne pleurez pas. — Je ne puis m’en empêcher; je suis trop heureuse. — Alors riez.

Il est impossible de conjecturer ce que Tim faisait de son bras, car il frappa de son coude la feuêtro, dont cependant miss la Creevy le séparait, et il est clair que son bras n’avait rien à faire là. — Riez, ou je vais pleurer. — Pourquoi pleureriez-vous? demanda miss la Creevy en souriant. — Parce que je suis heureux aussi. Nous sommes heureux tous deux, et je veux faire comme vous.

Certes, jamais homme ne se démena • omme Tim en ce moment, car il frappa encore de son coude la fenêtre presque au même endroit, et miss la Creevy lui dit qu'il allait casser un carreau.

— Il est bien agréable pour des gens comme nous, qui ont passé seuls toute leur vie, de voir des jeunes gens que nous aimons unis pour de longues années. — Ah! certainement, s'écria de tout son cœur la petite femme. — Quoique ça nous fns^e sentir plus péniblement notre isolement et notre abandon, n'est-ec pas?

Mies la Creevy dit qu'elle ne le savait pas, et elle eut tort, car elle devait le savoir.

— Ça devrait presque nous décider à nous marier; qu’en ditesvous? — Quelle folie! Nous sommes trop vieux. — Pas du tout. Nous sommes trop vieux pour vivre seuls... Pourquoi ne nous marirrionsnous pas ensemble ? Au lieu de passer les longues soirées d’hiver au coin de nos foyer* solitaires, pourquoi n’en ferions-nous pas un seul foyer? — Oh ! monsieur Lioklnwaler, vous plaisnntez. — Non , vraiment; si je vous conviens, vous me convenez. — Mai* on se moquerait de nous. — Qu’on s'en moque; nous avons un bon caractère, et nous rirons ausri Avons-nous ri de l*on cœur depuis que nous nous connaissons? — C'est vrai. — Ça été le plu» beau teni|iv de ma vie, du moins le plus heureux que j'aie passé hors de la maison Cheeryhle frères. Eh bien! consentez- vou*? — Non, non ; il n'y faut pas songer. Que diraient vos patrons? — Eh! croyez vous que j'aie pensé a me marier sans les consulter? C’est à dessein qu’ils nous ont laissés seuls. — Je n'oserai plu» les regarder en face. — Allons, entendons-nouz. Nous habiteront la vieille maison où je demeure depuis qnaraotequatre ans; nous irons à la vieille église où je vais tous Ira dimanches; nons aurons autour de nous tous nos vieux ami*, le merle, la pomne. les pots de fleurs, le» enfants de M. Frank, le* enfants de AI. Nicklrby. dont nous nous croirons grand-père et grand’mcre. Nous serons bien assortis; nous prendrons *oin l'un de l'autre, et si cou» devenons sourds, boiteux, aveugles ou impotent*, nous seront enchantés d’avoir pour société une personne aimée. Allons, ma chère.

Cinq minutes après cette franche déclaration, Tim et la petite la Creevy causaient ensemble avec autant d’aisance que s’ils avaient eu vingt ans de mariage sans dispute.

Après une entrvvi.e que le lecteur peut aisément se figurer. Nicolas se rendait à la salle à manger, quand il rencontra dans le corridor un étranger proprement vêtu de noir, qui suivait le même chemin.

— Ntwman Noggs! s’écria-t-il en lui prenant le* déni main*. — Oui , N en niait, votre Newman, votre vieux et fidèle Newman. Mon

cher enfant! mon cher Nicolas! je vous souhaite santé, joie, bonheur, toutes sortes de prospérités. Ah! c’en est trop pour moi!... je suis comme un enfant! — OU avez-vous été? Qu'avez-vous fait? Combien de foi* j'ai demandé de vos nouvelles! — Nous voiîà réunis, et j’aurai contribué à voire bonheur. Je... regardez moi, Nicolas, regard» z moi. — Vous n’avez jamais souffert que je vous donne un habit, dit Nicolas d'un ton de tendre reproche. — C’est que je m’inquiétais peu de ma toilette. Je n'aurais pas eu le cœur d'endurer des vêlements de gentleman, iis m’auraient rappelé mes beaux jours et m'auraient rendu malheureux; je suis un autre homme aujourd’hui. .Mon cher c» faut, je ne puis parler .. ne me dites plus rîtn... n'ayez pas moins lionne opinion de moi à cause de mes larmes; vous ne savez pus ce que j’éprouve aujourd’hui; vous ne le saurez jamais.

Il* te donnèrent le bras jusqu'à la salle à manger, et se placèrent l'un à côté de l'autre.

La gaieté qui présida au repxs ne saurait se décrire. Tons, y compris le vieux rom mis de banque à la retraite, ami de Tim Linkinwater, et la vieille sœur du même Tim, étaient au comble de la joie. Seulement madame Nicklrby demanda tout bas à sa fille si le mariage de nii*s la Creevy était positif.

— Certainement ! ma mère. — Ebbien! je ne l’aurais pas cru. — M. Liukinwatir est un exc» lient homme, et il est encore vert pour son Jge. — San» doute; personne redit rien contre lui, si ce n’est qu’il est le plu* faible et le plus fou des hommes; comment a-t-il offert sa main à une femme qui doit avoir au moins... au moins le double de mon âge? Comment a-t-elle eu I audace de l'accepter? En vérité, j’en suis tévollée!...

Et tout m prenant part bux plaisirs de la soirée, madame Nicklrby exprima à miss la Creevy son mécontentement par une tenue froide et réservée.

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