CHAPITRE LV
Nicolas était du nombre de ceux dont 1 a joie est incomplète si elle u’est partagée par ceux qui furent leurs ami» en des jours contraires. Au milieu de sa prospérité, scs pensées se portaient vers John Browdie. Il donnait un sourire à leur première entrevue, une larme ii leur seconde. Il entendait rncore les parole» d'encouragement que l'honnête paysan lui avait adressées sur la route de Londres.
Plusieurs foi*. Catherine cl lui se concertèrent pour écrire conjointement une lettre à John l'rowdie; mais, ils avaicul beau se mettre à l'œuvre avec b s meilleure» intentions du monde, il leur survenait des distractions, et la lettre n'était jamais achevée. Quand Nicolas essayait seul de la rédiger, il s'apercevait qu’il lui était impossible d’exprimer la moitié de ce qu'il eût désiré dire, et que st* parole* étaient froides en comparaison de ses sentiments. Enfin, après s’élrc souvent reproché sa négligence, il résolu: de faire une excursion dans l'Yorksbire, et de sc présenter à l'iraprovisie devant M.el madame Browdie.
Voilà pourquoi un soir, entre sept et huit , Catherine et lui se trouvèrent dans le bureau de la Tête de Maure. Ils y retinrent une place {tour Grc ta- Bridge , par la voiture du lendemain; et, comme le temps était beau, ils parcoururent les rues pour faire diverses emplettes nécessaires à ce voyage.
Catherine avait tant d’anecdotes à raconter au sujet de Frank, et Nicolas tant d'anecdote* au sujet de Madeleine, qu’ils ne s'aperçurent pas qu'ils s'égaraient dans un labyrinthe de peines rue». N’ayant pu parvenir à retrouver le chemin, Nicolas, guidé par la faible clarté qui partait d'une cave voisine , s'apprêtait à en interroger le» habitants, quand il fut arrêté par les bruyantes clameurs d'une femme eu colère.
— N’enlrcz pas, dit Catherine, on se dispute là dedans. — Attendons; sachons de quoi il s’agit. — Paresseux . propre à rien, criait la femme, pourquoi ne tournez- vous pas le manglc * ? — C'est ce que je fais, idole de mon âme, répondit une voix d’homme, je tourne et retourne sans cesse comme un diable de vieux cheval dans un diable de vieux moulin. Vous êtes d'une humeur diablement maussade. — Si vous 11‘ètr» pat coulent, pourquoi ne vous engagez-vous pas? — M'engager! Ma chère moitié voudrait-elle me voir affublé d’un habit rouge? voudrait-elle qu’on me ratAl les favoris, qu'on me coupât les cheveux, qu'on me fil tourner les yeux à droite et à gauche? — Cher Nicolas, murmura Catherine, c'est M. Mantalini. — Asxurons-nousen; descendons quelque* marches.
Par la porte tnlr’ouverie il* examinèrent l'intérieur de la cave, et y virent AI. et madame Mantalini entourés de baquets et de linge blanchi ou à blanchir. L époux avait, comme par le passé, des moustaches et des favori», un pantalon d'une coupe élégante, un gilet d'une riche étoffe; mais le tout était ripé, et le brillant cavalier, sans habit et couvert d'une cken>Ue rayée, tournait le manglc, dont les grincements se mêlaient à la voix criarde de sa femme.
; — Traître infime! j’ai envie de vous arracher les yeux. — Calmez-
vous, ma charmante. — Vous me trompez toujours; vous êtes un coureur, vous allez faire le galant je sais bien où. N’c*t-ce pat assez que j'aie payé deux livres et quatorze shillings pour vous tirer de prison , et faut-il encore que vous me perciez le cœur? — Je veux ae ré-
1 Espèce de calandre , machine à repasser.
lit
former; je tous demande pardon. Ne maltraite» pas votre bel ami, ne le poursuive» pas de vos diables de reproches!
Madame Mantaliui était sur le point de r.' 'poudre , quand Nicolas éleva la voii et demanda le chcmiu de Piccadilly.
>1. Mantalioi se retourna, aperçut Catherine, et, sans dire un mot, sauta sur un lit placé derrière I) porte, et te cacha la ligure tous la courte-pointc , en s’agitant convulsivement.
— Diable! c’e»t la petite Kicklelij! Ferme» la porte; éteigne* la chandelle.
Ne se souriant pas d'entrer en explica ion avec les époux , Nicolas profita du premier moment de stupeur de madame Mantaliui, et te retira avec Catherine.
Le lendemain il te mit en route. Ou était alors en hiver, et le froid et la neige lui rappelaient en qurllei circonstances il avait fait ce voyage pour la première fois. Il *e revit a*-»is *nr l'impériale avec Squeers et les rnfaiits, et plus tard faisant à pied la route de Londres avec le pauvre Smike
John Browdie demeurait aux environs de Grrta-Tiiidge , et Nicolas n’eut pas de peine à s’y faire conduire. Km» s’arrêter a a luiirer la bramé du jardin et de la maison, il courut a la porte de la chaumière, et frappa avec son bâton.
— Ohé! cria-t-on de l’intérieur, est-ce que le feu est à la ville?
John Browdie ouvrit lui-mcuie la porte , ccurquilla les yeux , « t dit
en luttant des mains :
— lion Dieu! voilà le parrain' voilà le parrain! Mathilde, voilà M. Nickleby! Votre main, mon brave; eu 1res , entres, mettez-vous là, auprès du feu; prenez un verre d'eau-de-vie; ne p-irks pas avant de boire, mon ami. Dieu du ciel, suis-je content de vous voir!
l^i-dessus, John entraîna Nicolas dans la cuisine, l’installa devant un brasier ardent, lut versa un demi-sçlier d’eau-de-vie dans un verre énorme, porta la main à sa bouche et pencha la tète en arrière pour lui faire signe de boire à l'instant même, et se tint devant lui, la face rouge et épanouie, comme un géant en belle humeur.
— J'aurais dû me douter que vous seul frappiez si lort à li porte. C’est ainsi que vous frappiez sur le dos du maître d'école; ah! ah! ahl Mais à propos, qu’est-ii devenu? — Il a été condamné à la déportation pour sept ans, comme détenteur d’un testament volé , et pour avoir trempé dans un complot. — Quel complot? est-ce un complot du genre de la fameuse conspiration des poudres? — - Non, non, je vais vous expliquer ce dont il s’agit. — Ne vous pretMi pas; vous nous conterez ra après déjeuner, car vous ave» faim et moi au»si, et il faut que Mathilde vous entende.
Mathilde se hâta de préparer un déjeuner qui eut pu largement suffire à dix personnrs. Après le repas, Nicolas commença sou récit, et produisit une vive impression sur scs auditeurs. John Browdie jura qu’il irait à Londres exprès pour voir les frères Cbeerylde , et qu’il enverrait franc de port à Tim Linkinwater uu jambon comme jamais couteau humain n’en avait découpé. Quand Nicolas fit le portrait de Madeleine, John se dit en lorgnant sa femme : Ce doit être une Mathilde en son genre. Et en apprenant que le voyage de Nicoiav n’avait d’autre but que de leur faire |urt de ces bonnes nouvelles, le bon paysan passa la manche de son habit sur scs yeux.
— Four revenir an maître d’école, dit-il un moment après, si l'on sait ses aventures à Dothehoyi, la vieille et Fanny sont bien malades. — O John ! que dites-vous? — O John tant que vous voidres , mais j'ignore tout ce dont ces jeunes élèves sont capables. Il y a déjà des parents qui ont retiré leurs enfants; mais si ceux qui restent sont au courant, ça va faire une révolution!...
Les appréheusions de John étaient si vives, qu'il résolut de monter à cheval et de partir sans délai pour l'école. Il invita Nicolas à l’accompagner; mais celui-ci s’y refusa , alléguant que sa présence pourrait aggraver les peines de la famille Squeers.
— C'est, ma foi, vrai, je n’y aurait jamais songé. — Je partirai demain; niais j'ai l’intention de diuer avec vous aujourd’hui , et si vous pouvez me donner un lit... — Un lit! je voudrais en avoir cinquante à vous offrir, et que vous les prissiez tous Attendez mon retour, et uous rirons.
A ces rnirts, John donna une poignée de main à Nicolas , un baiser a sa femme, partit au galop, et fut bientôt à Dolheboys. La porte était fermée en déduis, et uu bruit terrible rcteutLsait dauslu classe. John , après avoir attaché son cheval , regarda par uue fente du mur, et fut témoin d'un curieux spectacle.
La révolte vrnail d’éclater. C'était un jour de distribution médicale, et madame Squecrs, suivie de sa fille et de Wackford, venait d'entrer dans la classe avec son bol et sa cuiller. Durant l’absence de son père, Warkford l avait dignement représen é, en donnant des coups de botte aux élèves, en tirant les chcveuidcs plus petits, en pinraut les autres, et en se montrant ainsi le soutien et le consolateur de sa mère.
L’entrée de madame Squeers fut le rignal de la rébellion; un détachement d'élèves courut fermer la porte, plusieurs montèrent sur 1rs 1 bancs et sur les pupitres. L’enfaut le plus nouvellement arrivé , et par conséquent le plus fort, s’empara de la canne, arracha le chapeau de madame Squeers, le plaça sur sa propre tète , s arma de la cuiller de bois, et ordoiuix, sous peine de mort à la v tille dame d'avaler
une dote de ht médecine. Quand elle eut été coutrainte par ses bourreaux de prendre une cuillerée de f’odieux iqéfauge, on plongea dans le bol la télé du ,eun« Warkford, Le» insurgés allaient se livrer à de nouvelle» voies de fait, si John itrowdie u’ivait enfoncé la porte. A son aspect, toutes les clameurs cessèrent.
— \ ous faites du tapage , jeunes gens ! — Squeers" est en prison , et uotis voulons nous en aller ! crièrent une viuglaine de voix grêles. — Eh bien ! alles-vous-en ; personne ne vous relient, delalez; mais ne faites pas de mal aux funnu '. — llurnh ' crièrent les élèves. — (ton ! criez hurrah comme des hommes, ilurrah! — liurrah! répétèrent les élèves. — Encore un hurrah, et plus haut. — Ilurrah ! — Encore un avant de partir. Prenes haleine , penses à l’emprisonnement de Squeers, au bouleversement de l'école , à votre délivrance, ilurrah !
On lui répondit’par uue acclamation telle que 1rs murs de Do'helois n’en avaient jamais eulcudu. Quand les cris eurent cessé, la foule se pressa à la porte, et cinq minutes après l’école était vide.
-Très-bien! monsieur Brou die, dit nu-s S jticrrs troublée, encore de celle scène, mais conservant sa nicchnnc* té jusqu’à la lin; vous avez excite nos élèves à s’enfuir, mais vous le payerez, monsieur. Si mou père est victime de sr» ennemis, nous ne nous laisserons pas fouler nui pieds par vous et Mathilde. — Ne craignez rien de nous, Fanny. Je ne vous cacherai pas que je suis roulent de lu punition du vieux; mais vous avez assez à souffrir sans que je vous tourmente. Bien plus, si vous aviez besoin de secours .. n’ayez pas l'air de vous rengorger, ça pourrait bien être ; si vous av«* besoin de l’aide des amis, vous trouverez en nous le John et l.t Mathilde d'autrefois; et quand je dis c4a, ne croyez pas que je nie reproc' t* ma conduite, car je répète encore: Ifurrali ! et au diable le maître d'école !... voilà !...
La-dessus John Browdie remania sur son bidet, le mit au grand trot, ht la route en fredonnant des fragments de vieux airs qui formaient au bruit des sabot* du cheval un joyeux accompagnement, et rrjuignit sa femme et Nicolas.
Pendant q telquts jours , les environs furent couverts d'enfants en fuite , auxquels, assure-t-OU , M. et madame Browdie fournirent secrètement des vivres et même de l'argent pour regagner leur* pénates. John a toujours nié le fait; niais comme il accompagnait ses dénégations d’un gros rire, il y a lieu de croire à la vérité de l’assertion.
Il y avait quelques timides enfant» qui, tout misérables qu’ils avaient été, ne connaissaient pourtant d'autre asile que cette école, et avaient conçu (tour elle une espèce d'attachement ; quand les plus hardis eurent ali»p rit, ceux-là cherchèrent un refuge a Dothcboys. On en vit quelque». un. qui pleuraient à l'abri des haies, effrayés de leur isolement. L’un d'eux avait nu oiseau mort dans uue petite cage; il avait longtemps erre, et quand son pauvre favori était mort, k'enlaut avait perdu courage et s'était couché auprès de lui. Un autre fut trouve dans uue cour voisine de l’école, étendu dans la niche d'un chien, et le chien mordait ceux qui approchaient, et léchait la face pôle de l’enfant endormi.
On reprit quelques traînards, niais iU furent réclamé» un à un, ou s'évadèrent de nouveau, et bientôt l'institution de Dotheboj* ne fut plus qu'un vague souvenir.