CHAPITRE IX
Ce fut heureux pour mademoiselle Fanny Squeers que, lorsque son digne papa revint chez lui le aoir du thé, i( eût absorbé trop d’alcool pour s'apercevoir des nombreux symptômes des tortures de sa fille. Comme Ü avait d'ailleurs le vin mauvais, il n'est pas impossible qu'il lui eut cherché querelle sur ce point ou sur un autre sujet imaginaire , si la jeune personne, par une prévoyance hautement rt- Com ut amiable , n’avait tenu prêt un élève pour essuyer le premier feu de la colère du bonhomme. Sa fureur, après t'être évaporée sous )■ forme de bourrades, se calma assez pour qu’il consentit k aller au lit, oh il se mit avec ses bottes et an parapluie sous le bras.
La servante affamée, vint selon sa coutume, dans la chambre de mademoiselle Fanny pour lui faire ses ppillotes, l'avrister en sa toilette et la flatter de son mieux; car mademoiselle Fanny avait asses de paresse, de vanité et de frivolité pour être une grande dame, et l'arbitraire distinction du rang et des positions était le seul obstacle qui l'en empêchât.
— Comme vos cheveux frisent bien ce soir, dit la camériste; c'est vraiment dommage d'y toucher! — Retenez votre langue, répondit mademoiselle Squeers en fureur.
line cspérience longue et chèrement acquise empêchait la servante de s’étonner des accès de mauvaise humeur de mademoiselle Fauny; ayant une idée vague de ce qui s'était passé , elle changea de manière de se rendre agréable, et aborda la question indirectement.
— Eh bien, mademoiselle, dussiez-vous me tuer, je ne saurais m’empêcher de dire que je n'ai jamais vu personne avoir l’air aussi commun que mademoiselle Price aujourd'hui.
MaJ emoiselle Fanny soupira et se disposa k écouter.
. — Je sais que j’ai tort de parler ainsi, mademoiselle , poursuivit la Ipane de chambre, ravie de l'effet qu'elle produisait, car mademoiselle Price est votre amie; mais elle a une manière de s'habiller si extravagante , elle cherche k attirer l'attention par des moyens si recherchés que... oh! l’on devrait bien se connaître soi-même.— Que voulez- vous dire , Pbébé? demanda mademoiselle Fanny en se regardant dans la glace où, comme la plupart des mortels, elle vit non pas sa figure, mais la réflexion de quelque image charmante qui n’existait que dans son cerveau. Comme vous parlez, Pbébé ! — Comme je parle ! mais il y aurait de quoi faire parler français à un chat, tien qu’à voir la manière dont elle balance la tête. — Ah! elle balance la tête? — Elle est si vaine, et en même temps... si laide. — Pauvre Mathilde ! dit mademoiselle Fanny avec un soupir de compassion. — Et elle cherche toujours à se faire admirer. O mou Dieu t c’est bien peu délicat. — Pbébé , je ne saurais supporter vos propos ; Mathilde est en relation avec des gens de la basse classe, et, si elle ne se tient pas mieux, c’est leur faute et non la sienne. — Rien; mais vous le savez, mademoiselle, si seulement elle voulait prendre modèle sur une amie, si seulement elle reconnaissait se» torts et se corrigeait d'après vous, quelle charmante jeune femme elle pourrait devenir! — Pbébé, reprit mademoiselle Squeers d'un air imposant, il n’est pas convenable que j’entende établir de semblables parallèles; ils tendent à présenter Mathilde comme une personne mal élevée , et c’est de ma part peu amical de les écouler. Je préfère qtie vouschangiec de conversation, Phéhé; en même temps je dois dire que, si Mathilde Price prenait modèle sur quelqu’un , mais non pas sur moi en particulier... — Si fait , si fait , interrompit Phébé. — Eli bien doue, •ur moi , si vous y tenez , il faut avouer qu'elle serait infiniment mieux. — C’est ce que quelqu'un pense, ou je me trompe fort, dit mystérieusement la servante. — Que voulez-vous dire? — Enfin, n’importe, nous savons c« que nous savons, voilà tout. — Pbébé, dit dramatiquement mademoiselle Fanny, j'eüge que vous vous expliquiez. Quel est ce ténébreux mystère? parlez. — Eh bien , puisque vous voulez le lavoir, apprenez donc que M. John liroyrdie est de votre avis , et que, s’il ne s'était pu trop avancé, il serait charmé de rompre avec mademoiselle Price pour s'enchaîner a mademoiselle Sqneers. — bonté divine ! s’écria mademoiselle Squeers en joignant les mains avec une dignité sublime . qu'est-ce que cela ? — La vérité, nvidamr, la pure vérité, répondit l'artificieuse Phébé. — Quelle situation! s'écria mademoiselle Squeers, être sur le point de détruire involou- Uiremmt la paix et le bonheur de ma chère Mathilde. Pour quelle zsiaoB les hommes deviennent-ils amoureux de moi, sans que je Je veuille, et abandonnent-ils pour moi leurs fiancées? — Parce qu'ils ** peuvent s'en empêcher, c'est évident. — Ne me reparlez jamais de cela , jamais , entendez-vous? Mathilde a des défauts, de t ombreux défauts; mais je désire la voir heureuse, et surtout mariée, car je pense qu'il est grandement désirable , d'après la nature même de ses écarta, qu’elle sa marie le plus tôt possible. Non, Phcbé, qu'elle épouse Al. Broxrdiej je puis le plaindre, le pauvre garçon , mais j’ai
de» égards pour Mathilde, et j'espère seulement qu’elle sera meilleure femme qu’elle ne promet de l'être.
Après cette déclaration, mademoiselle Squeers ao coucha.
Dépit est un mot de deux syllahes, mais il représente une a usai étrange association de sentiment* hétérogènes que les mots les plus interminables. Mademoiselle Fanny, dans son for extérieur, savait aussi bien que sa misérable servante que les discours de cette dernière étaient dictés par la flatterie; cependant elle les acceptait comme parole d’Evangile, parce qu’ils lui procuraient l'occasion de donner cours à sa bile contre sa rivale. Bien plus, la puissance persuasive de l'amour-propre est si grande, que mademoiselle Squeers sc trouvait noble et magnanime après avoir renoncé à la maio de John Urowdie, et regardait Mathilde du haut de sa grandeur avec la tranquillité d’une suinte.
Cet heureux état d'esprit contribua à ramener une réconciliation; car le lendemain, lorsqu'on frappa à la porte, et qu'on annonça la fille du meunier, miss Fanny se rendit au parloir avec des sentiments chrétiens vraiment admirables.
— Eh bien, Fanny, dit la fille du meunier, vous voyez que je vous rends visite , malgré les mots que nous avons eus ensemble. — Je plains votre égarement, Mathilde, mais je n'ai point de rancune. Je suis au-dessus de cela, — Ne boudez point, Fanny, je suis venue vous apprendre quelque chose qui vous fera plaisir, je le sais. — QuVtt-ce donc, Mathilde ? demanda miss Squeers d’un air de préciosité tel qu’ou eût dit que rien sur la terre et sur l'onde ne pouvait lui procurer la moindre étincelle de satisfaction. — John et moi avons eu une querelle terrible après vous avoir quittée. — Cela ne me fait point plaisir, dit mi&s Squeers se laissaul toutefois à aller à sourire. — Bon Dieu ! je ne vous crois pas assez méchante pour supposer que vous en êteo bien aise. Ce n’est pas cela. — Ah ! dit miss Squeers, retombant dans sa mélancolie. — Après de vives discussions, après nous être répélé cent fois que nous ne nous reverrions plus, nous avons fini par nom entendre, et ce malin, John a fait inscrire nos noms pour la publication des bans; elle commencera dimanche prochain, et nous nous marierons dans trois semaines; je viens donc vous avertir qu'il est temps de faire faire votre robe.
Le miel était mélangé dans cerie nouvelle. La perspective du prochain mariage de Mathilde était l'absinthe; la certitude qu'elle n'avait pas de vues sérieuses sur Nicolas était le miel. Somme toute, le doux l'emportait grandement sur l'amer; aussi misa Squeers dit-elle que sa robe serait prête, et qu'elle espérait que Mathilde serait heureuse, quoiqu’elle n’en fût pas sûre, et n'osât trop y compter, car les hommes étaient d'étrange* créatures, et beaucoup de malheureuses femmes mariées regrettaient de tout leur cœur les beaux jours de leur célibat. A ces condoléances elle en ajouta d'antres également combinées pour ranimer et réconforter son amie.
— Maintenant, Fanny. dit miss Price, j'ai besoin de vous dire deux mots au sujet du jeune Nicltleby. — Il ne m’est rien, interrompit mût» Fanny avec des symptôme* de vapeurs, je le méprise tropl — Oh ! vous ne pensez pas ce que vous dites , j'en suis sûre; avouez-ie , Fanny, ne l'aimez-vous pas?
Sans répondre directement» cette question, miss Sqneers fondit en tarâtes, et, dam le paroxysme de sa douleur, s’écria qu'elle était malheureuse, négligée, misérable et dédaignée. — Oui, dii-eile,je hais le monde entier} je voudrais que le monde entier fût anéanti! — Cicll vous fie parles pas sérieusement, s’écria miss Price émue de cette explosion de sentiments misanthropiques. — Si fait, si fait, reprit misa Squeers en faisant des noeuds à sou mouchoir et eu serrant les dents, et je voudrais être anéantie moi-même. Voilà ! — Ub ! vous parlerez tout différemment d’ici à cinq minutes; ne vaut-il pasbeaucoup mieux lui rendre vos bonnes grâces que de vous désoler de la sorte? ne serait-il pas beaucoup plus agréable d'être en bonne intelligence avec lui, et de le voir à vos pieds?— Je ne sais, dit miss Fanny en sanglotant. (J Mathilde 1 comment avez- vous pu vous déshonorer par une pareille conduite 1 Je n'aurais pas cru de vous un pareil trait si on me l’avait dit. — Ouais! s'écria miss Priœ en ricanaut, on s'imaginerait au moins qoej'ai assassiné quclqu’ an. —C’est presque aussi mal, dit miss Squeers avec violence. — Pourquoi ces reproches? parce que fai le malheur d'avoir assez de eharmes pour m'attirer les politesses des gens. On ne fait pas son visage , et si le mien «al bien , ce n'est pes plus ma faute que ce n'est la faute des autres si le leur est mal. — Taisez -vous , s'écria miss Squeers d'une vois aigre , ou je vous battrai , Mathilde , et j'en serai fâchée ensuite.
Il est inutile de dire que le caractère des deux jeunos filles fut légèrement modifié parle ton de la conversation, et que des personnalité* s'ensuivirent. Ladispule s'échauffa par degrés, et devenait d'une | violence extrême, lorsque les deux rivales se mettant soudain à pleurer, s’écrièrent simultanément qu'elles n'anraieot jamais eu l'idée d'être traitées de la sorte. Celte exclamation amena une remontrance qui amena une explication, et, pour le bouquet final, elles tombèrent dans les bras l'une de l’eutre, et sc jurèrent une éternelle amitié. C’était la cinquante-deuxième fois de l’auuée qu’elles répétaient celte a lie tid rimai) te cérémonie.
La concorde étant ainsi rétablie, miss Fanny proposa à Mathilde de k reconduire chez elle. On était à l’heure de récréation accordée aux
élève» après ce qae M. Squecrs appelait plaisamment leur dîner; elle était employée par .Nicolas à une promenade mélancolique, et il errait dans le village en méditant sur son triste sort, diss Sqneers le savait parfaitement; mais peut-être l'avait-elle oublié, car lorsqu'elle vit venir le jeune homme à elle, elle donna des signes de surprise et de consternation, et assura à son amie qu'elle était prête à s'enfoncer dans les entrailles de la terre.
— Retournerons-nous sur nos pas? demanda mis* Price; il ne nous voit pas encore. — Non, Mathilde; mon devoir est d'affronter cette rencontre.
Miss Squecrs prononça ces mots du ton d'une personne qui avait pris une grande résolution morale, et poussa deui eu trois soupirs qui indiquaient une émotion de vingt-cinq degrés au-dessus de léro. Son amie ne te permit donc aucune réflexion, et elles allèrent du côté de NicoJaa, qui, 1rs yeux fixés vert la terre, ne s'aperçut de leur approche que lorsqu’elles furent tout près de lui; autrement il se serait peut-être mis lui-même à l’écart. Il salua, dit bonjour et passa.
— Il s’en va, murmura miss Squecrs; je vais étouffer, Mathilde ! — Retenez . monsieur Nickleby! s’écria miss Price feignant d’être alarmée de l'élat de son amie, mais stimulée de fait par un malicieux désir d'entendre ce que dirait Nicolas. Revenez, monsieur Nicklehy I
M. Nicklehy revint sur ses pas, et il un air d'embarras demanda si ces dames avaient des ordres à lui donner.
— Il ne s'agit pas de parler, dit précipitamment misa Price, sou le urx-la de l’autre rôté. Comment vous trouvez-vous maintenant, mi chère? — Mieux, soupira miss Fanny en posant sur l'épaule de Nickleby un chapeau de castor brun rouge orné d’un vuile vert. Cest une ridicule fai hieste! — Non, dit mis* Price, dont l'œil s'animait en voyant la perplexité de Nicolas, vous n'avez aucun motif pour en être honteuse. C'est a ceux dont la fierté néceaaile de pareilles scènes a rougir de leur conduite. ■*— Vous avez l'intention de m'appliqner ceci, je le vois, dit Nicolas en souriaut, bien que je vous aie déclaré hier au soir que ce n’était pas ma faute. — La, il dit que ce n'était pas sa faute, ma chère, peut-être avez-vous été trop jalonse ou trop prompte avec lui? il dit que ce n'est pas sa faute, vous l'entendes; je crois que c'est une excuse suffisante. — Je vous prie , dit Nicolas, dispensez -vous de ces plaisanteries, car je n'ai ni le temps ni l’envio de vous servir de plastron. — Que voulez-vous dire? demanda miss Price en feignant la surprise. — Ne le lui deraandrz pas , Mathilde , s'écria miss Fanny, je lui pardonne. — Mon Dieu! dit Nicolas, c'est plus précieui que je le supposais; voulez-vous avoir la bonté de m’entendre?
Ici il releva le chapeau brun rouge; essuyant avec un étonnement sincère un regard de tendres reproches de miss Fanny , il recula de quelques pas pour se mettre hors de la portée du charnuut fardeau, et poursuivit : — Je suis réellement tâché d'avoir été un sujet de discorde hier an soir; je me reproche sincèrement d’avoir eu le malheur d'exciter dts discussions entre vous, quoique je l'aie fait par pure inadvertance. — Lb bien, ce n’est pas la tout ce que vous avez à dire assurément, s'écria mi,s Price. — J’ai peur d’avoir quelque chose à •jouter, balbutia Nicolas; c'est pénible à dire... mais... puis-je vous demander si cette demoiselle suppose que j'ai... que je... enfin si elle me croit amoureux d'elle? — UtKcicux embarras, pensa iniss Fanny; je l’y ai amené enfin. Répondez pour moi, ina chère, murmura-t-elle à l'oreille de sert amie. — Si elle le croit, reprit miss Price, sans doute. — hile le croit! s'écria Nicolas avec une énergie qu’on pouvait momentanément prendre pour celle du ravissement. — Certainement, répondit miss Price. — Si M. Nickleby en a douté, Mathilde, dit miss Squecrs en rougissant, il peut être louquilte. Nos sentiments sozit récipro... — Arrêtez, s'écria vivement Nicolas; écoutez- moi, je von» prie. C'est l’illusion la plus complète. J'ai à peine vu cette jeune tille une demi-douzaine de fois; mais quand je l'aurais vue soixante fois, quand je serais destiné à la voir soixante mille, ce serait absolument la même chose. Je n'ai qu'une pensée, un désir, un but, et je le dis non pis pour blesser ses idées, mais pour la convaincre du véritable état des miennes, c’est de pouvoir un jour tourher le dosa ce lieu maudit, pour n’y plus remettre les pieds, pour n’y plus penser qu'avec horreur et dégoût
Nicolas fit celte franche déclaration avec toute la véhémence d’un homme indigné, et se retira sins en entendre davantage.
Mais qui décrira la colère, le dépit, la succession rapide des émotions cruelles qui bouleversèrent le cœar de miss Fanny? Etre dédaignée? dédaignée par un sous-maître, attiré il ftolhebors par l'app.M d'un salaire annuel de cinq livres payables Si des époques indéfinies? et cela en présence d'une petite mijaurée de dix- huit an*, qui allait se marier d»n* trois semaines avec un homme qui l’avait demandée à genoux! Etre ainri humiliée! i] y avait de quoi étouffer.
Mais, au milieu de sa mortification, un seul firit lui paraissait évident , e’e*t qu'elle détestait Nicolas avec toute la petitesse d'esprit, avec toute l’étroitesse de vues digues d'une descendante de la maison des Squecrs. Et r'était pour elle une consolation , car elurque jour , à tonte heure rllc pouvait le tourmenter, lui faire subir des injures et de» privations de nature à impressionner la personne la plus Indifférente , et par conséquent a être ressenti' s vivement par un individu aussi sendbie que Nicolas. Ces n devions domit-èrint nias Squecrs;
elle prit son parti de son mieux, et fit observer à sou amie, avant de la quitter, que M. Nickleby était si original et si violent qu’elle craignait d’être obligée de renoncer à lui.
A partir de ce jour, le pauvre Nicolas, mal nourri, mal couché, obligé de croupir dans un étatoontinu de misère , eut encore à essuyer les plus indignes traitement» que puissent Inventer la malice et la cupidité sordide.
Ce ne fut pis tout. Un plus profond système de persécution fut mis en pratique contre lui. Depuis le soir oit Nicolas avait parlé à Smike avec bonté dans la classe, le malheureux enfant s’était attaché i lui, témoignait en toute occasion le désir de lui être utile, prévenait ses besoins, et semblait heureux d'être auprès de lui. Il passait patiemment d«s heures entières à le regarder, et une seule pi rôle de Nicolas animait celte figure flétrie el y faisait passer un éclair de joie. Il était changé ; il avait nu but maintenant , et ce bat était de montrer de rattachement à l'étranger qui seul l’avait traité, nous ne dirons pas avec bienveillance, mais du moins comme une créature humaine.
Toute la mauvaise humeur qu'on ne pouvait faire sentir h Nicolas retomba sur le piuvre Smike. Sjueer» était jaloux de l'influence que son sous-maître avait si promptement acquise; la famille Squecrs le détestait, et Smike payait pour deux. Nicolas le remarquait et grm*çail des dents toutes les fois que Smike était victime d'une tâche barbarie.
Nicolas avait régularisé plusieurs leçons pour le» élève*, et un soir qu’il arpentait tristement la classe, le cœur gonflé de l’idée que sa protection avait augmenté la misère de celui dont l'abandon avait excité sa pitié, il s’arrêta machinalement dans an coin sombre où était assis l’objet de se» pensée».
Smike. la figure inondée de pleurs récents, étudiait avec peine uu livre déchiré; il s'efforcait vainement de venir à bout d’une tAche qu'un enfant de neuf ans, doué de moyens ordinsires, eût facilement comprise, mais qui était un impénétrable mystère pour le faible cerveau du pauvre martyr. Cependant il restât là, repassant plusieurs fois li même leçon, non par désir d'apprendre, non psr ambition enfantine, car il était le sujet des raillerie* et des sarcasmes même de scs misérable» compagnons, mais inspiré par ou ardent désir de complaire à son unique ami.
Nicolas lui mit la main sur l'épaule.
— Je ne puis m’en tirer, dit Smike avec IVxprrssion de l'abattement et du désespoir. — N’essayez donc pas, répondit Nicolas.
Smike secoua ia tête, ferma le livre en soupirant, promena autour de lui un coup d'œil hagard, et appuya sa télé sur m main, il pleur-itt.
— Finissez, au nom du ciel? s’écria Nicolas d’une voix émue; je ne puis supporter la vue de vos larmrs. — II* me traitent plus rtrdeut-ut que jamais, dit Smike en sanglotant. — Je le sait. — Mai» pour vous je mourrais. Ib voudraient me tuer, je sais qu'ils le voudraient, dit le paria. — Pauvre garçon 1 reprit Nicolas en secouant douloureusement la tète, vous serez mieux lorsque je serai parti. — Parti ! s'écria Smike en le regardant en face. — Plus J»*! — Vous parlez? — Je ne saurais le dire, je parlais moins à vous qu'à moi-même.— Dites- Ic-moi , s'écria Smike d'un ton suppliant, oh! diles-le-moi; voulezvous partir, le voulez-vous? — Le sort m’y obligera enfin; après tout, j'ai le monde devant moi. — Dites-moi , je vous en supplie, le monde est-il un séjour aussi triste que celui-ci?-— À Dieu ne plaise! les peines les plus accablantes sont des plaisirs en comparaison des misères de ce lieu. — Vous y rencontrerai-je jamais? dit Sraikeavec une volubilité inusitée. — Nous m’y relrouvreex, répliqua Nicolas cherchant à l’apaiser. — Non, non! s'écria Smike en le prenant par la main, encore un mol; dites- moi que j'aurai la certitude de vous y revoir. — Sans doute, répondit Nicolas avec U même intention d'humanité, et je vous aiderai, et je n'attirerai pas sur vous de nouvçaux chagrins comme je l’ai fait ici.
Smike étreignit avec force dans sa main lez deux main» du jeune homme, les pressa contre *n poitrine, et murmura qnclques mots sans suite et inintelligibles. Sqncers entra dans ce moment, et Stnike retourna dan» son coin.