‹ Nicolas NicklebyChapitre 5 sur 52 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Lorsque M. Squeers avait quitté l'étude, il avait été s’établir au coin de son feu. Sa chambre n'était pas celle où Nicolas avait soupe le soir de son arrivée, mais c’était une pièce plus petite, située sur le derrière. Là, sa femme, son aimable fils et sa fille accomplie jouissaient de la société les uns des autres; madame Squeers , en bonne

NICOLAS NfCKLEBY.

la

femme de ménage , s'occupait de raccommoder des bas, et le frère et la sertir réglaient de légères querelles enfantines au moyen d'an duel à coups de poing. L'approche de leur honoré père mit un terme h leurs débats.

Il est bon d'apprendre au lecteur que miss Fanny Squeers était dans mi vingt troisième année. S'il est des charmes et une g ri ce inséparables de cette époque de la vie , on doit présumer que miss Fanny les possédait ; car il n’y a point de motif pour supposer qu'elle faisait etception à une règle générale. File n'élail pas grande comme *a mère, mais petite et ramassée comme ton père. Elle tenait de celle-là une voix rauque et criarde, et de celui-ci une expression de l'agi droit qui équivalait à l’absence totale d'expression.

Miss Squcers avait passé quelques jours chex une amie dn voisinage, et venait de rentrer sous le toit paternel. Elle n'avait donc point entendu parler de Nicolas , et ce fut M. Squeers lui -même qui en ht le sujet de la conversation.

— Eh bien, ma chère , dit-il A sa femme, que penses-vous de lui? — De qui? — Du jeune homme, du nouveau professeur? — Oh! je le déteste. — Et pourquoi le détestes- vous, ma chère ? — Que vaut importe? Si je le déteste, c’est asses! n’est-ce pas? — C’est même un peu trop, répondit Squcers d'un ton pacifique. Je le demandais seulement par curioaité, ma chère. — Eh bien , si vous voulex le savoir, je vau vous le dire : c'est parce qu'il se donne des airs d’importance, parce qu’il est fier et hautain , parce que c’est un paon qui a toujours le net en l’air.

Lorsque madame Squcers était en colère , elle avait l'habitude d’employer des expressions énergiques, et un grand nombre d'épithëles dont quelques-unes étaient des métaphores, telles que celle du paon , cl l'allusion au nés de Nicolas. Ce* métaphores ne devaient pas être prises à la lettre , et n’avaient souvent aucun rapport l'une avec l’autre. Ainsi un paon qui a toujours le an en l’air est une nouveauté en ornithologie , et un animal que Fon ne voit pas ordinairement.

— Hein ? dit .Squeers opposant la douceur à celle sortie furieuse, il ne coûte pas cher, mon amie; il ne coûte pas cher dn tout. *— Qu'importe' il coûte cher si vous n'en aves pas besoin. — Mais nous en avons bsotn. — C’est ce qui me parait douteux, monsieur Squcers. \ ous pouvez mettre sur vos adresses et dans les annonces : Education par M. Wachford- Squeers et des professeurs capables, sans avoir un seul professeur; c’est reçu, tous les instituteurs se le permettent. Nous me faites perdre patience! — Vraiment! veuilles maintenant m’écouter, madame : je veux dans de semblables affaires agir à ma fantaisie. On permet à un négrier des grandes Indes d’avoir un homme sous ses ordres, pour empêchçr ses noirs de s'échapper ou de se révolter. Je tiens à avoir on homme tous mes ordres pour exercer sur nos noir* une surveillance analogue, en attendant que le petit Wachford soit capable de s’occuper de l'école. — Prendrai-je soin de l’école quand je serai plus grand , mon père ? dit Wachford jeune , qui, dans l’excès de sa joie , négligea de donner à sa sœur une petite bourrade qu’il lui destinait. — Oui , mon Ms , répondit Squeers d'un ton sentimental. — Et je donaerai aux enfants des coups de ceci , s’écria l'in té ressaut enfant en empoignant la canne de son père; et je les ferai crier !

Ce fut un beau moment dans la vie de M. Squeers que celui où U vit l’élan d'enthousiasme de son fils , et où U devina ce que l'enfant sentit un jour. Il fut teuté de lui donner deux sous , et scs émotions , ainsi que celles de sa vertueuse épouse, se manifestèrent par un éclat de rire approbateur. Cet appel de l'enfant à leurs sympathies communes rétablit la gaieté dans la conversation , et l'harmonie dans la •ociété.

Ce qui? mis* Fnnny entendit dire de Niekleby lui iospira Je désir de le con naître , elle y rêva toute la nuit , et dès le lendemain elle entra dams l’étude pour se faire tailler une plume; n'y trouvant que Nicolas, (gui faisait 1a classe , elle rougit vivement, et manifesta une grande confusion.

• — Je vous demande pardon de... bégaya miss Fanny, je croyais que mon père était, ou pouvait être ici; mon Dieu, quelle inconséquence ! — • M. Squeers est sorti , dit Nicolas sans être troublé le moins du monde par cette apparition inattendue. — Pensez-vous qu’il restera longtemps dehors? demanda mis* Fanny avec une pudique hésitation. — Environ une heure, d'après ce qu'il m’a dit, répondit Nicolas assez poliment, mais sans se montrer trop sensible aux obarmes de miss Fanny. — il ne m'est jamais rien arrivé de plus contrariant , t'écria la jeune personne. Je vous remercie ; je suis très-fâchée de vous avoir dérangé; si j’avais su que mou pire n'élait pas ici, je me serais bien gardée... c’est uue démarche bien inconvenante et qui doit sembler bien étrange.

Miss Fanny débita celte tirade en rongissanl encore davantage , et eu regardant alternativement Nicolas et 1a plume qu'elle tenait à ht ■ain.

— Si c’est là tout ce dont vous avez besoin , dit Nicolas en »lésipunt la plume du doigt , et en souriant malgré lui de l’embarras *f- « lecté de U demoiselle , peut-être puis-je remplacer M. votre père.

Miss Squeers jeta un coup d'ceil vers la porte , ne sachant s’il éiait coQvctuÜe de s’approcher d'un homme qui lui était totalement étranger. Elle se sentit un peu rassurée par la présence de quarante

enfants, s’avança a pas lents vers Nicolas, et lui remit sa plume avec le plus séduisant mélange de réserve et de laisser aller.

— La voulet- vous dure ou tendre ? demanda Nicolas souriant encore pour s’empêcher d'éclater de rire. — Son sourire est charment... dit miss Fanny. Aussi tendre que posaible.

Elle accompagna ces mots d’un soupir, sam doute pour faire comprendre à Nicolas qu’elle avait le cceur tendre et qu'elle voulait une plume à l'avenant.

Nicolas tailla la plume et la présenta à miss Fanny, qui la laissa tomber. En se baissant ensemble pour lu ramasser, leurs têtes se rencontrèrent; ce qui ht rire vingt-cinq élèves pour la première et la soûle fois de l’année.

— Maladroit que je suis! dit Nicolas en ouvrant la porte pour faciliter la retraite de la jeune fiUe. — Fa* du tout, monsieur; c'est ma faute; je suis... je vous... je vous souhaite le bonjour. — Adieu, dit Nicolas ; la première fois que je voua taillerai une plume, j’espère m’en acquitter un peu mieux. Preuet garde , vous en mordez le bec. — \ raimeut je vous donne tant d'embarras que je sais à peine ce que... Je suis désolée de voua avoir importnoë. — Comment donc ? .. répondit Nicolas en fermant la porte de l'étude. — Je n’ai jamais vu des jambes comme celles-là , se dit miss Fanny en s'éloignant.

Elle était décidément éprise de Nicolas Niekleby.

Pour rendre compte de U rapidité avec laquelle celte jeune demoiselle avait conçu une passion pour Nicolas, H est nécessaire 4e dire que l’amie de che« laquelle elle revenait était 1a fille d'un meunier, âgée d’environ dii-huil ans, qui s’était fiancée au fils d'un petit mur' chand de blé de la ville voisine. Miss Squeers et la fille du meunier étaient intimes, et elles avaient fait un pacte deux ans auparavant , suivant un usage eu vigueur auprès des jeunes personnes ; il avait été convenu que celle qui serait demandée I» première en mariage déposerait cet importunt secret dans le sein de l’autre avant de le communiquer à qui que ce fût, et la choisirait sans perdre de temps pour demoiselle d'honneur.

Conformément k cette promesse , la fille du meunier, dès qu'elle eut un engagement, vint annoncera sa compagne cette agréable nouvelle. Il était onze heures du soir lorsqu'elle se précipita dans la chambre à coucher de miss Fanny; et c'était à dix heures trente-cinq inimités, au coucoa de la cuisine, que le fils du marchand de Idé lui avait fait l’offre de son cceur et de sa main.

Oc «ni» Fanny avait cinq ans de plus que la fille du meunier, elle avait passé la vingtaine , ce qui est encore un point à considérer, et elle était possédée du plus violent désir de rendre à son amie secret pour secret. La petite entrevue avec Nicolas ne se fut pas plutôt passée, comme nous l'avons décrite ci-dessus, que miss Squeers se rendit en toute hâte chex son amie, et, après lui avoir fait renouveler solennellement le serment de garder le silence, elle lui révéla, non pas qu’elle était , mais qu'elle allait être recherchée par le fils d'un homme de haut parage. Les circonstance» qui l'avaient amené au château de Dotheboys en qualité dé professeur étaient des plus mystérieuses et des plus remarquable»; et misa Fanny donna à entendre qu’elle avait de fortes raisons pour croire qu’il avait été attiré à Dotheboys par la renommée de ses nombreux appas.

— N 1 est-ce pus une chose extraordinaire ? dit miss Squeers appuyant avec emphase sur l’adjeclif. — Très-extraordinaire. Mais que vous a-t-il dit? — Ne me le demande» pas, ma ebère. Si vous aviez vu seulement ses regards et ses sourires ! jamais de ma vie je ne fus aussi troublée. — Vous a-t-il regardée comme cela ? demanda la fille du meunier en contrefaisant de son mieux une œillade du marchand de blé. — A peu près; seulement plu» gracie use meut. — Ob ! tua chère ! c'est qu’il a des intentions, soyez-en sûre.

Miss Fanny, ayant Sujet de douter de la chose, fut enchantée d’avoir pour elle l’autorité d’une personne compétente. Lite plus longue conversation Lui fit découvrir plusieurs points de ressemblance entre b conduite de Nicolas et celle du marchand de blé. Elle devint si prodigue de confidences, qu'elle avoua à son amie une infinité de tbosc» que Nicolas n’avait pas dites, et qui étaient tellement flatteuses, qu’elles en étaient concluantes. Puis elle eiprima longuement b <: raiatc de voir ses parents s’opposer fortement à >on inclination . elle affecta de s'étendre sur ces funestes prévisions, car les parents de son amie cou.* niaient à la marier, et par conséquent ses amours étaient aussi plates et aussi communes que poisible.

— Que je voudrais le voir! s’écria 1a fille du meunier. — Vous le verrez. Mathilde; je me regarderais connue une des plus ingrates créatures de la terre si je vous le refusai»; je crois que ma mrre va faire une absence de deux jours , j'en profiterai pour vous inviter ainsi que John à prendre le thé, et je le mettrai en rapport avec voua.

C’était une idée charmante , et après être convenues de leurs faits, le» deux jeune» fille* se séparèrent.

Madame Squeers devait aller k quelque distance chercher trois nouveaux élève» et harceler les parents de deux autres, pour le payemeut d'un petit compte. Son départ fut fixé au surlendemain. Dan* l’après-midi de ce jour, elle monta sur l'impériale de la diligence qui s’était arrêtée à Gneta-Bridge pour relayer.

Toute» les fois que de semblable* occasion» se présentaient , M. Squeers *e rendait le soir à k ville voisine , sous prétexte d'une

•flaira argente , et il j restait jusqu'à dix au onee heures daus une taverne qu’il affectionnait beaucoup. Comme la soirée projetée lui fournissait les moyens de faire avec sa fille une espèce de compromis, il s’empressa d'y donner son assentiment , et aunonça à Nicolas qu'on l'attendait à cinq heures pour prendre le thé.

Jusqu'à l'heure filée , miss Fanny fut dans une violente agitation. Elle se [Mrs de ses plus beaux atours; ses cbcveui d'un blond hasardé furent sépare» eu cinq rangées distincte» et adroitement disposés de manière à dissimuler son mil douteux. Elle avait à peine achevé sa toilette, que ton amie arriva , et toutes deux se préparèrent à recevoir la société.

— Oit est John ? dit miss Fanny. — Il est allé faire un bout de toilette, il sera ici daus un quart d’heure. — Comme je palpite ! — Ah ! je sais ce que c'est. — Je n’y suit pas accoutumée , vous le saves, Mathilde, dit mû* .Squecrs en portant la main au coté gauche de sa ceinture. — ■ Vous serra bientôt au fait, ma chère.

Cependant la servante affamée apporta le thé; et bientôt après on frappa à la porte.

— C’est lui! s'écria miss Fsnny ; oh ! Mathilde ! 1 !... — Silence ! dites : Entra». — Entre», ma rouir • miss Fanny d’une voii expirante, et Nicolas parut. — Bonsoir, dit ce jeune homme , qui ne se doutait pas de sa conquête. M. Squeers m'a appris que... — Oh ! oui, c’esl bien , interrompit miss Fanny; mon père ne prendra pas le thé avec nous; mais vous u’en ôtes pas fâché , je pense?

Nicolas répondit très-froidement , et fut présenté à Ja fille du meunier. Il se soumit à celte cérémonie avec tant de grâce, que la jeune personne «n fut tout éperdue d'admiration.

— Noua n'attendons plus qu'une personne , dit miss Fanuy eu ôtant le couvercle de la théière pour regarder si le thé se faisait.

Il était indifférent a Nicolas qu'on attendit une ou vingt personnel. Il reçut celte nouvel!# avec une parfaite insouciance, et ne voyant pas de motifs pour chercher à se rendre agréable , il reg-inia par la fenêtre, et soupira involontairement. ,

Par hasard l'amie de miss Fanny était dans un jour de bonne humeur; et en entendant Nicolas soupirer, elle se mit eu tête de railler les amoureux sur le sujet de leur abattement.

— Que ma présence ne vous gène pas , dit-elle , ne faites pas attention à moi, agisse» eonnnc si vous étiet seuls. — Mathilde, dit miss Fanny, j'ai honte de vous.

lei les deux amies firent entendre une multitude de petits ricanements saccadés en se cachant le vidage avec leurs mouchoirs de poche, et de temps en temps elles regardaient Nicolas.

Celui-ci, d'abord ébabi, se laissa aller à l'envie de rire que lui causaient une idée vague de l'amour de miss Fanuy et 1a conduite déplacée des deux jeuues filles. Ces causes d'bilarilé réunies produisirent sur lui une impression si vive, qu'en dépit de sa misérable oosdilion il rit tant que scs force» le lui permirent.

— Ma foi ! pensa Nicolas, puisque je suis ici, et que l’on semble s'attendre à me trouver aimable, il est inutile d'avoir l’air «fuse oie; il vaut mieux me conformer * l'esprit de la société.

U n'eut pas plutôt formé cette résolution, que n vivacité juvénile dissipa ses tristes pensées, il salua misa Fanny et son amie avec U plus exquise g la nie ne, s’approcha de la table à thé, et se mit à son aise avec une bardie»se que probablement aucun soas-profeaseur n'avait jamais eue daus U maison de son maître, depuis l'invention des sous-professcurs. Les dames jouissaient de ce changement, lorsque John arriva. Ses cheveux étaient encore humides d’un récent once; une chemise blanche, dont le col devait avoir appar enu à quelque géant de ses ancêtres, et un gilet blanc de mêmes dimensions, formaient les principaux ornements de sa personne.

— Eh bien , John ? dit miss Mathilde Price ( tel était le nom de la fille du meuuier), — Eh bien I dit John avec une grimace que son col même ne put cacher. — Je vous demande pardon, interrompit misa Squeers se hâtant de faire les honneurs-, et elle présenta les dent jcui.e* gens l'un à l'autre. — Votre serviteur, monsieur, dit John, grand gaillard d'environ six pieds, dont la figure et le corps étaient plutôt au-dessus qu’a u-dessous des proportions requises. — A vos ordres, monsieur, répliqua Nicolas eu faisant d’affreux ravages sur le pain et le beurre.

M. John Browdie n'était pas grand causeur; il fit deux autres grimaces à chacune des jeunes filles, une quatrième grimace qui n'était adressée à rien en particulier , cl se servit des tartines. — La vieille est partie ? dit-il la bouche pleine.

Miss Fanny s'inclina en signe d’assentiment.

M. Browdie ricana, comme s'il eût cru avoir dit quelque chose de drôle, et poursuivit avec énergie sou travail de mastication. U fallait voir comme Nicolas et lui vidaient les assiettes; l'appétit du sousraaitre émerveilla le marchand.

— Vous n’avez pas de paru cl de beurre tous 1rs soirs? dit-il.

Nicolas rougit et se mordit les lèvres; mais il feignit de u'avoir pas

eiUeudu cotte observation.

— Mon Dieu ! s'écria M. Browdie svec un bruyant éclat de rire, on o'tn fait pas ici trop grande consommation; vous u'aurea que la peau et lea os , si vous y restez longtemps. — N ou» êtes facétieux, dit

Nicolas d’un ton de dédain. — Mon Dieu! non; mais je songe à l'autre sous-mailre; c'était un savant, un savanlissime !

A ce qu il parait, le souvenir du prédécesseur de Nicolas transportait de plaisir M. Browdie; car il rit aux larmes, et fut obligé de s'essuyer les yeux avec les manches de son habit.

— Je ne sais , dit Nicolas, qui s’échauffait par degrés , si vous ave» l'intelligence assex développée, monsieur Browdie, pour vous apercevoir que vos remarques sont offensantes ; ayex donc la bonté... — Si vous dites un mol, John, je ne vous le pardonnerai jamais, je ne vous reparlerai plus! s'écria min l’rice en plaçant la main sur la bouche de son amant, qui allait interrompre Nicolas. — Eh bien , ma belle, comme vous voudrex, dit le marchand de blé on donnant à uii«s Mathilde un vigoureux baiser , laissons -le dire , laisons-le dire.

Ce fut au tour de misa Fanny d'intercéder auprès de Nicolas . et elle le fit avec de nombreux symptômes de trouble et d'effroi : grâce à celle double intervention John Browdie et son adversaire échangèrent une poignée de main par-dessus la table avec beaucoup de gravité, et cette cérémonie fut tellement imposante que misa Squeers, hors d’elle -même, répandit des larmes.

— Qu'y a-t-il, Fanuy f demanda miss Brice. — Rien , Mathilde , répondit miss Squeers en sanglotant. — Il n'y avait paa le moindre danger, dit misa Brice , n’esl-ce pas . monsieur Nichleby? — Certainement , c'est absurde. — Bon , murmura miss Brice , dite* -lui quelque chose do tendre, et elle sera bientôt apaisée; faut-il que John et moi nous passions dans la petite cuisine? — Pas du tout, reprit Nicolas alarmé de la proposition ; pourquoi diable l« feries-vous ? — Vraiment, dit miss Pnce d'un ton asaex dédaigneux, vous vous entendez à faire la court — Que voulet-vous dire? je n'ai envie de faire U cour à personne. Vous ne prétende» pas...— Ah! je ne prétends rien du tout, repartit miss Price avec aigreur. Regardet-la , habillée avec tant de goût, ayant si bon air, presque belle; vraiment! j’ai honte pour vous. — Ma chère enfant, que m’importe qu'elle soit habillée avec goût , ou qu’elle ait bon air? — Allons , ne tn’appelrx pas votre chère enfant, autrement Fanny dirait qu’il y a de ma faute.

Miss Price sourit légèrement. Elle était jolie et taut soit peu coquette; Nicolas avait bonne tournure, et elle supposait qu’il appartenait à l'une de ses compagnes; c’étaient autant do raisons pour être satisfaite de l’idce qu’elle avait fait impression sur lai; elle termina l’entretien en disant à haute voix : Vcnex, nous allons jouer aux caries. Et elle se rapprocha du gros paysan.

' Nicolas n’y comprenait rien, et s’apercevait seulement que miss Squeers n’était ni bien ni mal, et que misa Price était jolie; mais il n’eut pas le temps de débrouiller ses idées, car le foyer avait été balayé, la chandelle mouchée , et la table préparée pour jouer au commerce.

— Nous ne sommes que quatre , Mathilde, dit Miss Fanny en regardant Nicolas , ainsi il faut nous mettre deux contre deux. — Qu’en dites-vous , monsieur Nickleby ? demanda miss Price. — Très-volontiers , répondit Nicolas ; et en disant ces mots, sans se rendre compte de l'énormité de l’outrsge, il réunit en un seul tas le* morceaux d'adresses du château de Dolhekoys. qui représentaient ses jetons et ceux de miss Mathilde. — Monsieur Browdie, dit miss Squeers avec une rage concentrée, allons-nous faire une banque contre eut?

Le marchand de blé y consentit, et parut stupéfait de l'audace du sous-maître. Miss Squeers lança h son amie un regard de dépit accompagné d’un mouvement convulsif.

La donne échut à Nicolas, et le sort lui fut favorable.

— Nous voulons tout gagner, dit-il. — Mathilde a gagné une chose sur laquelle elle ne comptait nas, n'est-ce pas, ma chère? dit malicieusement miss Fanny. — Une vingtaine de jetons seulement , ma bonne , répondit miss Price feignant de prendre la question dans un sens littéral. — Oue vous êtes triste ce soir! dit mit» Squeers d'un ton railleur. — Non vraiment, je suis d'une humeur excellente; mais vous, vous paraissez toute bouleversée. — Moi! s'écria miss Squeers en se mordant les lèvres et tremblante de jalouaie, oh! non! n’y faites pas attention ; occupex-vous plutôt de votre partner. — Merci de le lui rappeler, dit Nicolas.

Le marchand de hlé s'aplatit deux ou trois fois le nex avec son poini* fermé, comme pour modérer les démangeaison» de sa main , avant qu’il eût occasion de l'ciercer sur les trait» de quelque autre individu. Miss Squeers secoua la tête avec tant d’indignation, que le courant d'air formé par le mouvement de ses nombreuses papillotes faillit éteindre la chandelle.

— Je n'ai jamais eu autant de bonbenr, vraiment! s'écria la coquette Mathilde après un ou deux autres tour». C’est vous qui me Je vale», monsieur Nickleby, je crois. Je voudrais vous avoir toujours pour partner. — Et moi sut»!. — Puisque vous êtes heureux au jeu, vous serez malheureux en femme. — Non pas, si votre vœu est accompli; dans ce cas, je suis sûr que j'en aurai une excellente. — Morbleu! c’en est trop, s'écria John Browdie en frappant sur la table, que le diable me torde le cou si je reste ici une minute de plut; et quant h ce jeune freluquet . qu’il s'attende à avoir la tète cassée la première fois qu’il me tombera sous D main. — Miséricorde! qu'est-cc que cela ? s’écria miss Priceavec un étonnement simulé. — AllonAnons-en, vou»di»-je, allons-nous-en, répéta M. Browdie.

tS

A ces mou, mis* Fanny versa on torrent de larme»; crticcèi^iit produit en partie par la violence de son dépit , et eu partir par un impuissant désir de lacérer avec scs joli» ongle* le visage de sa cotnjMgnr.

— Quoi ! voilà Fanny en pleur»! «'écria mis» Price avec on redoublement de surprise ; qu'est-cc rfuc cela signifie ? — Oh ! sans doute vous ne le savez pas! dit luiss Squeers; je vous prie, ne vous donnez pa» la peine de le demander. — Je l'ignore vraiment, — Et qal s’informe si vous l’ignorez ou non , madame? — Vous êtes maintenant bien polie, madame? — Ce n’est pas vOusqui me donnerez de» leçon* de politesse, madame! dit mis* Squeers en faisant une grimatrr. — Il ne faut pas voua rendre plu» laide que vons ne l'êtes , madame , c'est complètement inutile.

Mis* Squeers devint d’un rouge de feu, et remercia Dieu de ne pat avoir la mine effrontée de certaines personnes; en revanche, miss Price k félicita de ne pas être possédée des sentiment» de jalousie de certaines persoiiuta. Ea-dftstta mit» Squeers fit une observation générale sur le danger de se lier avec des gens de lias étage ; mis. Price fut de son avis, cl ajouta qu'elle y avait réfléchi depuis longtemps.

— Mathilde, s’écria miss Squeers avec dignité, je vous détesle. — Ab ! il n’y a pas grande dépense de tendresse entre nous, je vous l'assure,* dit miss Brice en nouant précipitamment les cordons de son chapeau. Vous pleurerez* les yeux de votre tête quand je serai partie, vous le «avec. — Je méprise vos paroles, méchante. — Merci du compliment, madame. Je vous souhaite une bonne nuit et des songes agréables!

Miss Price fit une profonde révérence et sortit suivie par l’énorme marchand de blc, qui, avant de partir, échangea avec Nicolas ce grognement expressif par lequel le* tyran» de mélodrame se font savoir qu’ils se retrouveront.

Il» ne furent pas plutôt partis , que miss Squeers accomplit la prédiction de sa ci-devant amie en donnant un libre coors à ses larmes, en poussant des cris de détresse et prononçant des paroles incohérentes. Nicolas la regarda pendant quelques inimités, incertain dé la conduite qu’il devait tenir; mais ne sachant si, à la fin de l’accès, il serait embrassé ou égratigné, et considérant l’un et l’autre cas comme peu agréables, il s’éclipsa fort tranquillement, et regagna son misérable lit.

CHAPITRB VIH.

Le surlendemain du départ de Nicolas pour le York sbire, Catherine Nickieby était assise dans Un fauteuil tres-fané, élevé sur un piédestal trës-poudrcux, dans l’atelier de miss la Creevy; elle donnait une séance a la demoiselle, el pour perfectionner le portrait auquel elle travaillait, mis* U Cree\y avait fait monter le cadre de la porte de Jn rue , et elle s’occupait de teinter le portrait de miss Nickieby d’une brillante couleur chair de saumon.

— ; Eli bien, ma chère, quand corn pus- vous revoir votre oncle? dit l’artiste, qui ne cessait de IdtbiUer en travaillant. — Je ne mis; bientôt, j’espère ; voilà plusieurs jouPMpie je l’attends, et cct état d'incertitude est le pire de» maux. — Il a de l'argcut, à ce que je crois? — On m’a dit qui! était très-riche. Je l'ignore, mai* je le erois. — Ah! vous pouvez en être sûre, autrement k n’aurait pa» autant d’arrogance, dit uns» U Creevy, dont le caractère était un singulier composé de finesse» «t de simplicité. Quand un homme est ours, il a généralement une fortune aise» indépendante. — 3e» manières »om rudes. — Hudcsl «décria mis* J« Creevy, un porc-épic est un lit.’4e plaine en comparaison. Je n’ai jamais vu de vleax sauvage aurai bourru. — Dans ses manières seulement, dit- timidement Catherine. Je st-rais fâ-.bée d’avoir une mauvaise opinion de lui avant d’être convaincue qu'il la mérite. — Voila de noble* sentiments, el le ciel tue préserve de VMM exciter contre lui! Mais ne pourrait-U, sans s’en apercevoir, allouer à votre maman et a vous une pension qui vous mettrait il l’aise toutes deux? Qu’est-ce que serait pour lui , par exemple , une centaine de livres par an? — Je ne te sais, dit Catherine avec une ardente énergie, tuais j'aimerais mieux mourir que de l'uccepter. — Mai», pourtant... — L’idée de vivre à stu> dépens empoisonnerait toute ma vie. Je trouverai* moins avilissant de mendier. — Quoi ! s’écria min* la Creevy, c'est assez singulier! Voilà un parèntdont vous ne voulez pas entendre mal parler par une personne indifférente, et dont vous refuseriez les dons? — C’est sans doute étrange, reprit plu* doucement Catherine; je veux dire seulement qu’avec le» sentiments que J’ai et le souvenir de ma prospérité passée, je ne saurais vivre des bonlén de personne, «t non pas des siennes en particulier.

Lorsqu'elle ce**a de parler, on entendit remuer derrière le paravent placé cotre elle et la porte, «t l’on frappu contre la boiserie.

— Entrez, qui que vous soyez! s’écria mus la Creevy.

L'étranger s'avança ; ce n’éteit rien moins qilfl'M. Rslph Nickieby eu persoitue.

( — Serviteur, mesdames, dit Ralph en leur lançant h Tuile it à l’autre des regards perçants, vous parties si liant que j’ai eu peine à faire «nUnidre.

Lorsqu'une peuvre plu» mauvaise qu’à l’ordinaire aboyait dans le wcur de 1 homme d'affaires « il avait un tic itarticoLicr , qui consistait

à cacher \m moment se» yeux sous ses sourcils épais et proéminent*, pour le» montrer ensuite dans toute leur vivacité. Ce mouvement , le sourire ms! imprimé qui erra sur ses lèvres pincées, l’expression maligne de sa bouche , tout faisait présumer qu'il avait entendu nu moins une partie de la conversation ci-dessu».

— Je suis monté presque certain de vous trouver ici, dit Ralpti en s'adressant a sa uiccc et en regardant dédaigneusement le portrait. E»t-cc là le portrait de ma nièce, madame? — Oui , monsieur, dit vivement miss la Creevy ; et entre nous, monsieur, ce sera un cbhrmaril portrait, amour propre d'artiste a pari. — Ne vous dérangez pas pour me le montrer, madame, s'écria Kaiph en reculant, je ne suis pas non juge en matière de ressemblance. Est-il bientôt fini ? — Mais oui , répondit miss la Creevy en l'examinant le bout de son pinceau dans sa bouche ; encore deux semaines... — l’rcnez-lcs vile, madame, aprèsdemain elle n’aura pas de temps à perdre à des futilités. Travaillez, madame , il faut que nous travaillions tous. — Avez-vous loué votre appartement , madame ? — Je n’ai pas encore mis l'écriteau. — Metlet-le, madame; rllea n’uurotit pu besoin de ce logement passé celle semaine, et si elles en ont besoin, elles ne pourront le payer. Maintenant , ma chérit’, m vous êtes prête, ne perdous pas de temps.

D'un air de bonté qui lui allait encore plus mal que son allure ordiuaire, M. Ralph Nickieby fit signe h la jeune fille de marcher devant , s.ilua gravement mis* la Creevy, ferma la porte, et entra chez madame Nickieby, quj le reçut avec de nombreux témoignages de respect. Ralph y coup* court assez brusquement par un geste U’ impatience, et entamé le wijeC 4e *.» visite.

— J’ai trouvé -une pléee pour votre fille, madame. — Bien, répondit madame Nickleny. Je dirai maintenant que c’esfjuste tout ce que j'attCHMU de voit*. Comptez là-dessus, disais-je «-Catherine pas plu* lard qu'hier à déjeuner, voire oncle, après avoir établi Nicolas d'une manièfO aussi expéditive . ne vodi abandonner*- que lorsqu’il en aura.filil autant pour vous. Catherine, mu chère, pbarquoi ne reine rcirt-vOus paq voire...? — Laisses-moi continuez, madame, je vous prie, dit ilplpn interrompant sa belle-saur au milieu de cette jiéliod*-. — Catherine , dit madame Nickieby, laisses continuer voir» oncle. — Je désire vivement qu’il s’explique, maman, reprit Catherine. — Eh bien ! «joui* madame N jtkleby en faisant une multitude de petits signes , si Vous désirez vivement qu’il M’explique, ce que vous avez de laflMkl è faire, c'est de lui laisser dire rc qu'il a à dire sans Tinte rrumpéB. I.»' temps de votre oode est précieux, ma obère, et malgré le désir quo pouvez aveu , désir bien naturel cbes des parents dïcctionflesqut su «ont «usât peu Vos que nous, de prolonger le plairir que noue épcOuvOBà iJr potfédof Votre oncle, toutefois ttàus sommes turcées de mettre de côté nos aciiümcnu pcrtoûnels, «t de prendre en ronsidératiau tSmporUnce 4c se* oocopslion». — Je vous suis infiniment obligé , madame , dit Ralph d'un tou légèrement ironique, le def.ni! d'habitude di s ull'jirrs d ms retle famille est probablement la cause de celte inutile dépense de mots dont on tait précéder celles qui sont sur le tapis. — Je le crains vraiment, répondit madame Nickieby en soupirant. Votre pauvre frère... — Mot» pauvre frère, madame, n’avait fias la Moindre idée des affaires, el je crois réellement qu’il ignorait jusqu’au «en* de ce mot. — J en ai peur, dit madame Nickieby portant son mouchoir à ses yeux; sans moi, je ne sais pas ce qu’il serait devenu.

Le léger appât *i adroitement jeté par Ralph, le jour de leur première entrevue, dansait encore au bwut de Tiiaeieçon.

Ralph, voyant qu'ièjféiail assuré de la mère dans le cas OÙ D fille repoimerait sa proposition , reprit : — Je suis parvenu, madame, à obtenir une place ckrt... cbes une modiste el couturière. — üne modiste ! s'écria madame Nickieby. — Modiste et couturière, madame. Le* couturières à Londres, comme je n'ai pu besoin de le rappeler à une personne aussi instruite que voua du iraiu ordinaire de la Vie, les couturières à Londres, madame, fout fortuue, ont équipage, et deviennent immensément riches.

I.rs idée* qu'avaient éveiller* dans Tesprit de madame Nickieby les mots de modiste et de couturière étaient celle» de cartons el de paquets enveloppés de toile cirée, promenés péniblement dans les rues ; nuis loraqueRaiph eut parlé, elles disparurent el furent remplacées par des visions de grandes motions dent le quartier fashiooable, de belles voitures imriu uliere», de compte ouvrit chez un banquier. Ces images se succédèrent avec une telle rapidité , que, dès qu’il eut fini de parler, elle inclina la tête et dit : — Ceat très-vrai , avec 1rs signes d’une vive satisfaction.

— Ce que dit votre oncle est très-vrai , ma ebère Catherine : quand votre pauvre papa et moi vînmes » Londres «près notre mariage, une jeune dame m’apporta un chapeau du paille, garni de blanc et do vert, etnns au propre voiture, qui arriva a notre porte au grand galop ; pourtant je ne me rafipHlu pat bien si c’était «inc voiture à elle ou un ra rroïse de louage . mais je me souvient parfaitement que le cheval tomba mort au détour de ta ran, et que votre pauvre papa dit que l’animal u’aVait pus eu d'avoine depuis quinze jours.

Cette anecdote qui jetait un Jour ai éclatant sur l'opulence des modiste», ne parai pas produire nn effet bietr vamIiIc. Pendant qu’on In rarontdi, Catherine baissa la téi«, et Ralph donna «le» symptôme» 4 vi4d » l* d Hfufta — i l'

Les enta ou étaient loua obligés d'svaler la cuillerée d'un seul coup.

Ces souvenirs furent enfin interrompus par le retour de Catherine. Ralph, dont l'irritation croissait à chaque instant, lui prit le bras et partit sans cérémonie.

. — Maintenant, dit-il, marches le plus vite que vous pourret , et ce sera le pas qu'il vous faudra prendre tous les matins pour aller à vas travaux ; et il l'entraîna rapidement vers Gpvendish square. — Je vous ai beaucoup d'obligation , mon oncle! diTla jeune fille rompant la première le silence. — J'en suis enchanté ; j’espère que voua feres votre devoir? — Je tâcherai de conveuir, mon oncle. Je... je... — Ne vous mettez pas à pleurer, je déteste les pleurnicheries. — Elles ne servent à rien, je le sais, mon oncle. — Certainement, épargnesles-moi.

Ces paroles brusques n’étaient pas de nature h sécher les larmes d'une femme jeune et sensible, sur le point de faire sa première ap-

C rition sur une scène entièrement nouvelle . au milieu d'étrangers >ids et indifférents. Mais tout le visage de Catherine ae teignit de vives. couleurs, sa respiration devint on moment plus rapide, et elle poursuivit eusuite sa route d'un pas plus ferme et plus assuré.

— Mon oncle, dit Catherine lorsqu'elle jugea qu’ils approchaient de leur destination , vivrai-je chez moi ? ■ — Chez sous ! où cela ? — Je veux dire avec ma mère, avec la pauvre veuve ? — A proprement parler, vous vivres ici, car vous prendre* ici vos repas, et vous •ère* ici du matin au aoir et parfois du soir au matin. — Mais la nuit je ne puis la quitter, mou oncle; il faut que j'aie un domicile, ou chez moi ou dans l’endroit où elle aura le tien. — J'ai prévu cette question, dit Ralph , et, quoique d'un avis contraire, faites-y bien attention. j'ai pris des mesures en conséquence. J'ai parlé de vous comme d'une ouvrière travaillant chez elle.

C'était une consolation. Catherine accabla son oncle de remerciements, que celui-ci reçut comme s'il las avait mérités ; et, sans plua ample conversation, ils arrivèrent à 1a porte de madame Mantaliui , dont le nom et la profession étaient inscrits sur un vaste tableau. Les magasins de madame Mantalim étaient an premier, ce dont la noblesse et les gens riches étaient avertis par deut ou troia chapeau*

P» tu Typographie W

Madame Mantaliai.

favoris, «ur lesquels U avait trouvé moyen de vivre pendant plusieurs années, et auzquels il avait récemment ajouté des moustaches, fruit» d'une culture aaaidue. Sa part dans les travauz et dans les affaires se bornait jusqu'à ce jour à dépenser de l’argent, et parfois, lorsqu'il n'en avait pas, à faire escompter h M. Ralph Nickleby les billets des pratiques.

— Madame! dit Rslph, voici ma nièce. — Ah! ah! répondit madame Mantalim en toisant Catherine de 1a tète auz pieds et des pieds à la tète. Savez-vous parler français, mon enfant? — Oui, madame, répondit Catherine sansoser lever lesyeuz. — Nous avons constamment vingt jeunes ouvrières dans l'établissement , dit madame Man- Ulini. - \ rainent , rnidime ■ • Oui, et il y eu . qielnne. une, oui sont diablement jolies! fit observer le mari. — Mantalim! s'écria U », rua da Vaugirard, K.

— Le nom de la maîtresse, dit-il précipitamment , est Mantalini, madame Mantalini. Je la connais, elle demeure près de Cavendish square. Si votre fille est disposée à essayer de cet emploi, je vais l'emmener de suite. — Avez-vous quelque chose à dire à votre oncle, mon amour? demanda madame Nickleby. — Heaucoup, répondit Catherine, mais pas maintenant. J’aime mieuz lui parler quand nous serons seuls ; il y aura économie de temps à le remercier et à lui parler chemin faisant.

A ces mots, Catherine se bâta de quitter la chambre pour cacher les traces de son émotion et se préparer à sortir. Cependant madame Nickleby divertissait sou beau-frère en lui donnant de miuutieuz détails sur un ptuno droit en bois de rose qu'elle avait possédé dans ses jours d'opulence, et sur huit chaises de salou qui avaient coûté deux livres la pièce et qu'on avait revendues pour rien.

à la dernière mode , et divers ajustements du meilleur goût, qu'on apercevait près de» rideaux des fenêtres.

Un domestique en livrée ouvrit Is porte, et. en réponse à la question de Ralph, qui demanda si madame Matalini était chez elle, il introduisit les visitrurs dans une antichambre magnifique. Ils ailcudirent là plus longtemps que ne l’eût désiré M. Ralph Nickleby, qui allait sonner, lorsqu’un individu pasaa la tête à la porte et disparut aussi lût en apercevant quelqu'un.

— Holà ! kola ! s'écria Ralph.

Au bruit de la voix de Ralph, la tète reparut; la bouche, en a* ouvrant , laissa voir une longue rangée de dent» d'une éclatante blancheur, et murmura d’un ion mioaudier :

— Diable! Nickleby, ob diable!

Après avoir prononcé ces exclamations, l’individu s'avança, et aecoua avec chaleur 1a main de Ralph. Il avait une ample robe de chambre avec uu gilet et un pantalon à la turque de même étoffe, une cravate de soie, des pantoufles vertes et une interminable chaîne de montre passée autour du corps. 11 avait en outre des moua taches et des favoris teints en noir et gracieusement frisés.

— Diable! e»t-ce que vous venez déjà me persécuter? dît-il en frappant sur l'épaule de Ralph. — Pas encore. — Ah! ah! diable? s'écria l’individu; et au milieu des contorsions élégantes qu'il fhisait eu riant, il aperçut Catherine Nickleby. *

L’inconnu se frappa le nez avec l'articulation de son petit doigt, comme pour se punir de son défaut de mémoire : — Diable! s’éerial-il . je me rappelle pourquoi vous venez. Par ici, Nickleby; ma chère, voulez-vous me suivre? Elles me suivent toutes, Nickleby, elles me suivent toujours!!!

Là-des»u», l’individu conduisit les visitrurs dans une chambre dn second étage, où se trouvait madame Mantalini. La couturière était nn beau brin de femme, de bonne mine et bien mise, mais beaucoup plus tféc que l’homme en pantalon turc, qu’elle avait épousé environ six mois auparavant. Le nom du mari était originairement Mu n lie ; mais, par une transition facile, il l’avait converti en celui de Mantalini, la dame pensant avec raison qu’un nom anglais loi ferait du tort dans sa spécialité commerciale. M. Mantalini avait apporté en dotoee

NICOLAS NfCKI.KRY.

dame d’une voir terrible. — Idole de me* sens! — Voulez-vous me I fendre le cœur ? — Non , non , je ne le ferais pas pour vingt mille hémisphères poupin de... de ., de... danseuses, repartit Manlalini dans une veine poétique. — C'est pourtant ce qui arrivera si vous continues .« parier de h sorte. (Quelle idée donnes-vous de vous-méme h M. Nicklebv? — Oh ! madame, dit Ralph, je connais son naturel aimable, ainsi que le vitre. Ce sont de petites observation* qui donnent de l'animation h votre ménage; les querelles de* amants ajoutent de nouvelles douceurs h ces joies domestiques qui promettent de durer si longtemps : voilà tout, voila tout.

Si l'on pouvait supposer qu'une porte de fer se dispute avec ses gonds, veut à toute force s'ouvrir, et les réduit en poudre dans ses opiniâtres efforts, elle rendrait des sons plus agréables que ceux de la voix de Ralph en prononçant ces paroles. M. Manlalini lui-même en subit l’influence, et s’écria : — Quel diable de croassement I — Je vous prie, dit sa femme à miss Nickleby, de ne pas faire attention aux discours de M. Mantalini. — Je ne m’en occupe pas, répondit Catherine avec un dédain calme et glacial.

— M. Manlalini ne connaît pas nos jeunes ouvrières. S'il en a vu , c'est dans U rue , allant à leur travail ou en revenant; il n’a jamais paru h l'atelier. Pendant combien d’heures êtes-vous habituée à travailler ? — Je n'ai jamais été habituée à travailler, madame, dit Catherine h voit basse. — Raison de plus pour s'y mettre activement aujourd’hui, dit Ralph intervenant de peur que cet aveu ne nuisit à la négociation entamée, — Je compte sur son xèle, reprit madame ManUiini; nos heures sont de neuf à neuf; plus, quand l'ouvrage donne, un travail extraordinaire, qui est payé à part.

Catherine s’inclina.

— Vous prendrez ici vos repas , c'est-à-dire le dîner et le thé. Vous gagnerez de cinq à sept shillings par semaine; mais je ne puis vous préoiter la somme avant d’avoir vu ce que vous savez faire.

Catherine s'inclina de nouveau.

—Si vont êtes prête, vous pourrez commencer lundi matin ù neuf heures, et raiss Ktiag, la première demoiselle, aura ordre de vous donner une tâche facile pour commencer. Souhaitez-vous

encore quelque chose, monsieur >*ickleby? — Rien de plus, nuada me. — C'est donc arrangé, dit la dame; et elle jeta un coup

d’teild ueôté de la porte, comme si elle eûlvoulus’en aller, mais retenue pat la crainte de laisser à M. Manlalini seul l'honneur de reconduire les visiteurs. Ralph la tira d'embarrasen prenant cooçé sans délai. Madame Manlalini lui demanda gracieusement pourquoi il ne Venait plus les voir, et M. Manlalini en descendant l'escalier en aoathématisa les Marches roides et glissantes avec beaucoup de vohibHité, dans l’espoir do faire retourner la tête à Catherine, espoir qui toutefois fut déçu.

— Voilà! dit Ralph lorsqu’ils furent dans la rue; maintenant vous êtes casée. J'avais idée de placer votre mère dans une maison fort agréable (il pensait pouvoir disposer d’une place dan» un hospice de vieillards foudé sur les frontières de la Cornouailles); mais, comme vous voulez rester ensemble, je ferai autre chose pour elle; elle a peu d'argent? — ■ Très-peu. — Si peu qu’elle en ait, il peut durer longtemps si elle le ménage. Vous quittez votre logement samedi? — Vous nous avez dit de le faire, mon oncle. — Uoi; il y a une maison vacante, qui m’appartient, et où je puis vous installer jusqu’à ce qu'elle ■oit louée, et alors, sauf tes accidents imprévus, je vous en trouverai vue autre. — Est -ce loin d’ici? — Passablement; c’est dans un autre quartier de la ville, à l’est; mais j'enverrai mon commis chez vous aamedi à cinq heures pour vous y mener; adieu. Nous savez votre chemin? Toujours tout droit.

Ralph donna froidement une poignée de main à sa nièce , la quitlà 364 *.

— Par ici, Nnklcby, dit If. Manlalini; ma chère, voulez-vous oie suivre?

au bout de Regent Street, et s’éloigna en rêvant auz moyens de gagner de l'argent. Catherine retourna tristement chez sa mère.

Comme Ralph l'avait annoncé, le samedi suivant Newman Nogg» vint les chercher toutes deux, et les conduisit dans une vieille maison de la rue de la Tamise. I.a porte et 1rs fenêtres étaient couverte* de poussière, et elle paraissait avoir été inhabitée depuis longues années.

Newman tira la clef de son chapeau, dans lequel, soit dit en passant, en raison du mauvais état de ses poches, il déposait toute aorte de chose*, et où il eût vraisemblablement mis son argent s'il en avait eu. Il introduisit les dames dans l'intérieur sombre et noir de leur futur domicile. Les chambres avaient perdu toute leur antique animation. Derrière était une terrasse qui donnait sur laTami«e; une vieille niche à chien, des os de divers animaux , de* fragments de crochets de fer et de* cerceaux de barrique en jonchaient lè sol ; maison n'y voyait pas un être vivant : c’était l'image de la décadence froide et silencienso.

— Cette maison serre et glace le coeur, dit Cathe.rine; il semble

qu'une bruine est tombée dessus. Si j’étais superstbtieuse, je serais tentée de croire que quelque crime affreux a été commis entre ces murailles, ctqtie de cette époque date l'abandon de ne lien. Que l'aspect en est sinistre ! — Au- nom du ciel , ma chère, ne parles pas ainsi , ou vous me causeriez une frayeur mortelle!— Ce sont de folles rêveries, dit Catherine en s'efforçant de sourire. — Kh bien, mon amour, je vous prie de les garder pour vous et de ne pas éveil 1er le* miennes pour leur tenir compagnie. Ponrqnoi n’avoir pas songé à tout cela? Vous êtes si insouciante! Vous auriez prié mademoiselle la Creevy de venir avec nous, ou vous auries emprunté un chien. Mats voilà comme vous agissez toujours, et votre pauvre père était comme vous. Si je ne pensais à tout...

C’était le début ordinaire des lamentations de madame Nickleby, qui comprenaient environ une douzaine de phrases compliquées, qu'elle adressait plutôt à elle-même qu'à autrui, et qu’elle débita en ce moment jusqu’à ce que la respiration lui manqua;

Newman parut ne pas y prendre garde, et les conduisit à deux chambres du premier, qu’on semblait avoir essayé de rendre habitables. Dans l’une se trouvaient quelques chaises, une table, des tapis en lambeaux . et on avait allumé du feu. Il y avait dans l’autre un vieux lit et un simulacre d'ameublement.

— Dites-moi , ma chère, dit madame Nickleby essayant de paraître satisfaite, n'cst-ce pas bien de l'attention de la part de votre oncle? Sans lai, nous n’aurions pour nous reposer que le lit que nous avons acheté hier. — C’est une bonté rare, répondit Catherine en examinant l'appartement.

Newman Noggs ne dit pis qu’il avait ramassé ces vieux meubles dans les mansardes eu à la cave, qu’il avait acheté deux sous de. lait pour le thé placé sur an plateau, qu’il avait rempli la chaudière touillée qui chantait près du feu, recueilli les bûches sur la terrasse, et mendié le charbon. Mais l’idée que ces choses s'étaient faites par ordre de Ralph le diverlit tellement qu’il ne put s'empêcher de faire craquer ses dix doigts l’un après l'autre.

— Il est inutile de vous retenir plus longtemps, je pense, dit Cm* therine. — Ne puis-je rien faire pour vous? demanda Newman. — Rien, je vous remercie, répondit mademoiselle Nickleby. — Peutêtre , ma ebère, M. Noggs serait content de boire à notre santé? dit madame Nickleby en fouillant dans son sac.

Catherine remarqua l’embarras de Newman t — Je pense, maman, dit-elle avec hésitation , que vous le blesserez en le lui proposant.

Newman Nogg» salua la jeune fille d’une manière qui jurait avec son misérable extérieur, porta sa main sur son ceeur, s'arrêta on no.

ift

NICOLAS MCKLEHV.

ment de l'air d'un homme qui a eu vie de parler et qui ne Suit par où commencer, et quitta la chambre.

Lorsque les écho* retentirent du bruit discordant de la porte qui se refermait, Catherine se sentit presque tenue de rappeler IMewraau et de le prier de rester quelques instants; mais elle eut boute d'avouer sa terreur, et le laissa s'éloigner.

Page 1