‹ Nicolas NicklebyChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Dans ce quartier de Londres où est situé Colden square, se trouve une rue en décadence , bordée de deui rangées irrégulières de grandes et maigres maisons, qui paraissent se regarder entre elles avec stupéfaction. On dirait que les cheminées mêmes sont devenues ■ambres et mélancoliques à force de n’avoir à contempler que les cheminées d'en face. Leurs faites sont fendus, lésardét et noircis par la fumée, et ri et là, un rang de cheminées plus grand que les autres, inclinant lourdement d'un côté, semble méditer de se venger d'un abandon séculaire en écrasant les habitants des galetas qu'il domine.

Newman Noggs logeait au troisième étage d'une de ces bicoques, dont le premier était occupé par M. Kenwigs, tourneur en ivoire. Sa femme, grande dame par les manières, était d'une excellente famille, ayant un onde percepteur des contribution». En outre, ses dent tilles aînées allaient deux fois par semaine à une école de danse du- voisinage; elles avaient de» cheveux d’un blond fade lissés de rubsus bleus et pcnJant en longue queue sur leur dos, et portaient <!« petits pantalons blancs k garnitures pli»sce« autour des chevilles. Pour ers râlions et pour une infinité d'autres aussi valides, mais trop longues à énumérer, madame kenwigs, considérée comme une personne de haute importance, était le sujet constant des caquets de toutes les commères de la rue, et même de trois ou quatre Maisons des rues voisines.

C'était l'anniversaire de l'heureux jour où l’église anglicane avait uni M. et madame Kenwigs, et en commémoration de cet événement, an avait invité quelques amis à souper. La société se composait d'abord de la famille et du percepteur, Ifcl Lilly wîck. Venait ensuite la jeune dame qui avait fait la robe de madame' Kenwigs , et qui, demeurant an second , sur le derrière, avait prêté son lit h l’enfant au maillot de madame Kenwigs et mh auprès de lui une petite fille pour le veiller; le cavalier qu’on destinait à cette dame était un jeune homme que M. Kenwigs avait connu étant garçon, et que le» dames estimaient beaucoup, parce qu'il avait la réputation d'un séducteur. Ajoutcr-y nn couple nouvellement marié , une soeur de madame kenwigs , un jeune homme qai passait pour avoir de* vues sur elle, une vieille dame du premier sur le derrière, et M. Noggs, qu'on invitait volontiers, parce qu’il avait été riche autrefois.

Mai* après le percepteur, le plus grand lion de la société était peut-être la fille d’un pompier; elle figurait dan» la pantomime, et avait pour le théâtre d’incroyables disposition*.

On Se mit à table à huit heures; et quand tous le* mets furent consommés, ou se hira d’enlever la nappe et de substituer aux débris du feuin les ingrédient* nécessaires juiur faire un punch.' Le grave percepteur, homme gros et replet . diuil la figure avait l'air d*èlre sculptée en bois, se dérida à cet attrayant spectacle, et les yeux de Nogg* étincelèreirt dr plaisir.

— C’est vous qui aurez la complaisance de préparer le punch, lui dit miss Petowker, la fille do pompier; mais si, pendant ce temps, Morlcena dansait un pas devant M. Lilly wick?

Ce nom de Morlcena, qui peut sembler étrange, avait été imaginé par madame Kenwigs pour désigner son premier enfant.

— Eaut-il danser, maman ? demanda la petite fille. — Non , non, ma chère, répondit madame Kenwigs, cela ennuierait votre oncle. — C’est impossible : n'est-ce pas. monsieur, que cela vous fera beaucoup de plaisir? — J'en suis persuadé, répondit le percepteur en regardant du coin de l'oeil si lu fabrication du punch avançait. — Eh bien, dit madame Kenwigs, Morleenn fera ses pas si mon oncle peut obtenir de miss Petowker qu'elle nous récite eusuite l'agohie de la femme vampire.

Des applaudissements frénétiques accueillirent celte proposition ; miss Petowker inclina la tête à plusieurs reprises pour remercier l’assemblée, et dit k son nmic d’un Ion de rrproebe .* — Von» savez que je u'ainie pas me montrer comme artiste dramatique dans les sociétés particulières. — Oui, mais ici , entre amis, vous n'êtes pas plus gênée que dans votre chambre. D'ailleurs, la circonstance... l'auniversaire... — C'est une raisou à laquelle je ne puis résister, interrompit mis» Petowker. Je serai charmée de vous consacrer mes faibles talents.

Madame Kenwigs et miss Petowker avaient arrangé un petit programme des plaisirs de la soirée; mais il était convenu que de part et d'autre, on se ferait un peu prier, pour que cela eftt Pair plus naturel. Miss Petowker fredonna nn air, et Morlcena dansa après qu’on lui eut mis de la craie aux semelles comme pour sauter sur la corde roide. Le pas était accompagné de fréquents mouvements des bras, et il fut applaudi k tout rompre.

— Si j’avais le bonheur de posséder nn... un... un enfant , dit misa Petowker en rougissant , un enfant d'un aussi grand talent, je le placerais de suite à l'Opéra.

Madame Kenwigs soupira et regarda M. kenwigs, qui secoua la tête, et dit qu'il ne savait à quoi se résoudre.

— Kenwigs a peur, reprit sa femme. — De quoi? demanda miss Petowker. — Mai», répondit madame Kenwigs, si elle reste ce qu’elle est maintenant, gare les jeunes ducs et les marquis ! — C’est parfaitement juste, dit le percepteur. — Cependant , si elle sait se tenir? observa miss Petowker. D'ailleurs on n'est pas toujours exposé à de pareils dangers, et pour ma part on me les a toujours épargnés.

M. Kenw igs répandit qu'il prendrait la chose en conridération. On conjura mis» Petowker de commencer l'agonie de la femme vamnire; la jeune personne défit ses cheveux, et se plaça à un bout de la chambre, taudis qne l'ancien ami de Kenwigs se plaçait à l'autre, pour la recevoir expimitc entre ses bras. La scène fut jouée avec un entraiu extraordinaire, et à la grande terreur des petites Kenwigs, qui faillirent tomber en défaillance.

Newman, qui était las de sa sobriété trop prolongée, n'avait pat encore pu glisser un mot pour annoncer que le punch était prêt, quand on frappa violemment à la porte; madame Kenwigs poussa un cri, s’imaginant aussitôt que l'eufant était tombé à bas du lit. — Qui e*l là ? demanda M. Kenwigs. — Ne vous alarmez pas, ce n’est que moi, dit un voisin qui logeait, ain*i que Noggs, au troisième étage. L’enfant est à merveille, car j'ai jeté un coup d'oeil dans la chambre, et il est endormi, ainsi que la petite fille; je ne crois pas que la chandelle mette le feu aux rideaux dn lit, à moins qu’il ne vienne un courant d'air. Ceit M. Noggs que l’on demandé.

— Moi ! s’écria Newman Irès-étonné. — C’est une heure étrange, n’rst-ce pas? répondit le voisin; et ceux qui vous rendent visite sont d'étranges grni. tout couverts de pluie et de boue; faut-il les renvoyer? — Non, dit Newman en se levant; combien sont-ils ? — Deux. — Et ils me demandent par mon nom ? — Par votre nom bien articulé.

Newman réfléchit quelques secondes, et sortit * la hâte, en murmuraul qu’il allait revenir de suite. Il tint parole ; car, au bout d'un intervalle excessivement court, il se rua dans la chambre comme un fou, saisit, sans un seul mot d'excuse ou d'eiplication , une chandelle et un grand verre rempli de punch, et dUparut rapidement.

— Que diable a-t-il ? s’écria M: Kenwigs.

I.es assistants se levèrent dans un grand désordre, se regardèrent avec une perplexité mêlée de crainte, tendirent le cou et écoutèrent attentivement.

Newman Nogg* gravit l'escâlîrr quatre h quatre, emportant dans fa ms nsa de le breuvage fumant quM avait arraché avec si peu de cérémonie des mains mêmes du percepteur, qui, lors de cct enlèvement imprévu, guignait le rontruu du verre avec les signes d'un sensible plaisir. Nicolas et Smike attendaient Newman, tous deux sales, surmenés, mouillés, les pied* meurtris et demi-nus, épuisés par les fatigues d’une marche longue et inaccoutumée.

Le premier soirt de Newman fut de contraindre doucement Nicolas â-avalef d'un seul trait la moitié du punch presque bouillant; pui* il en versa le reste dans le goder de '■mikr, qui n’ayant jamais de *a vie goûté rien de plus fort qu’utfe médecine apériihe, manifesta par dt-a gestes singuliers sa surprise et son ravinement durant le passage de la liqueur d»n* ion ,<**oph tige.

NICOLAS NICKLBBY.

— Voo» été» transpercé, dit Newman en passant ^rapidement U ■>»in aup l'habit qne venait d’ûter Nicolas j et je... Je... je n'ai pas même de quoi changer, ajouta-t-il en jetant un regard piteux sur ses propres vêtements.

— J'ai des bardes sèches dans ma valise, n" pondit Nicolas; si vous avei Pair si désolé de me voir , vous ajouterez à la peine que j’éprouve d'être obligé pour une seule nuit vie vous demander l'hospitalité.

Newman n'eut pas Pair moins désolé d'entendre Nicolas parler ainsi; mais son jeune ami lui serra cordialement la main, et lui assura que la confiance la plus absolue dans la sincérité de scs protestations l’avait seule décidé à avoir recours à lui; et la physionomie de M. Noggs s'éclaircit. Il s'occupa avec beaucoup d’eœ présentent de faire tontes les dispositions qui étaient en son pouvoir pour bien recevoir ses biles.

Elles furent assez simples, car les ressources du pauvre Newman n'étaient pas an niveau de sa bonne volonté. Comme Nicolas avait ménagé son argent de manière qu’il lui en restait encore, on servit un souper de pain et de fromage avec un peu de bœuf froid , et cet denrées ayant été flanquées d'une bouteille d'eau-de-vie et d’un pot de porter, on fut délivré de la crainte de mourir de faim et de soif. Il fut facile de préparer une espèce dfc Ut, Newman exigea que Nicolas changeât de vêtements, et rien ne put l'empêchet* de se dépouiller de son untque babil pour le mettre sur le dot de Smikc; puis les voyageurs partagèrent leur frugal rep.is avec plus de tali-faction que l’un d’eux du moins n'eu avait éprouve en savourant des mets plus recherchés.

Le souper fini, ils s'approchèrent du feu , que Newman Noggs arraogea de son mieux. Nicolas, qui, pour complaire à son ami, ne s’ét*it jusqu'alors occupé que de se refaire de la lassitude du voyage, l’accabla de questions sur sa mère et sa sieur.

“ Elles vont bien, répondit Newman avec son laconisme habituel.

— Elles demeurent toujours dans la Cité? — Toujours. — Et ma Bcrur? elle me marquait qu'elle allait embrasser une professiou qui lui plaisait beaucoup ; est-elle installée ?

Newman ouviit de grands veux , se contenta de répondre par un signe de tète, tt demeura la Louche béante. Nicolas crut voir daert cette pantomime une réponse favorable.

t * Maintenant écoul*x-nioi , dit Nicolas en mettant la main sur l'épaule de New man. Avant de me présenter chez elles , j'ai jugé convenable de venir vous trouver, de peur que, pour satisfaire le désir que j'ai de 1rs voir, je ne leur cause un tort qu’il me serait imfiossibie de répsrer. Quelles nouvelles mou oncle a-t-il reçues du Yorksbire?

Newmau ouvrit et ferma la bouche !i plusieurs reprises, comme s’il eût fait d'incroyables et inutiles efforts pour pirler, et finit par rester immobile et les yeux fixés sur Nicolas. — Quelles nouvelles a-t-il reçues ? répéta celui-ci : vous voyez que je suis prêt à en tend ré tout ce que la niècbauceté a pu imaginer; pourquoi me le cacheriezvous ? il faut que je le sache tit ou tird ; et à quoi bon me laisser languir pendant quelques minutes, quand vous pouvez m'apprendre de suite ce qui s’est passé? — Demain matin, dit Newman. —Pourquoi?

— Parce que vous dormirez mieux. — Je dormirai plus mal, reprit Nicolas avec impatience. Dormir ! tout harassé que je suis, malgré i’etiréme besoin que j'ai de repos, je ne puis espérer fermer les yeux de la nuit si vous ne me dites tout. — Et si je vous disais tout? reprit Newman avec hésitation. — Ert ce cas, vous pourrez exciter mon indignation ou blesser mon amour-propre; mais vous n interromprez pas mon repos, car si la scène était à recommencer, je n'y prcml rais pas d autre rile que celui que j’ai pris, et quelles iju'en soient les conséquences, je ne me repens point de nia conduite. Qu’est-êe qne la pauvreté et la souffrance comparativement k la honte d’être le plus lâche et le plus vil des hommes ? Je vous le dis, si j'étais resté calme et impassible, je me serais haï moi-même, et j’aurais mérité le mépris de tous. Oh ! le misérable !

- N icolai apaisa sa rage naissante par cette douce allusion h M. Squeers, •* racontant exactement à Newman ce qui s'était passé au château de Doibrboys, il le conjure de lui parler sans délai. Newman Noggs tira d'une vieille malle un chiffon de papier griffonné à la hâte, et I* lui remit en disant ! — Mon cher ami , il ne faut pas vous laisser aller à vos sentiments; vous ne réussirez pas dans le monde si vods premt le parti de tous ceux qui sont maltraités. Diable ! je suis fier d'apprendre ce que vous avez fait; je voudrais l'avoir fait moi-même.

Newman accompagna cette sortie d’un violent coup de poing sur la table, que, dans la chaleur du moment, il semblait prendre pour les eûtes de M. YVarkford Squeers, et il entama la question.

— Avant-hier, dit-il, votre oncle a reçu cette lettre : j'en ai pris

eepie en courant, pendant qu'il était sorti. Faut il vous la lire?

S'il vous plaît.

Newman Noggs lut ce qui suit :

• Au château de Doc boy, mardi matin.

« Moasmis ,

* Mon papa me prie de vous écrire. Les médecins doute qu'il puissent jamais recouvrer l'usage de ses jambe*, ce qui l’empêche de leuir la plume.

■ Nous tomes dans une cituation d'esprit qu'on ne saurait dépaiodra, et mon papa n'est que contusions bleus et vertes depuis la tête Jusqu’aux piés. Nous avons été forcés de le transeporter dans la cttiltM où il est encore étendu. Vous pouvez voir par là qu'il est Uieu bas.

» Quand votre neveu, nommé soumaitre à votre recommandation, eut ainsi traité mon papa et lui eut trépigné sur le cor, en tenant des propos de la répétition desquelles je ne veux pat souyer ma plume, Il attaqua maman avec une effroyable riolanse , la jetta parterre, et lut enfonsa sou peigne à plusieurs pouces dans la tête; il s'eu est fallu dé bien peu qu'il n entrât dans le crâne.

» Mou frère et moi fûmes ensuite les victimes dé sa furie, et depuis nous avons bocoup soufer, ce qui roaleureusement nous fait voir* què nous avons quelque lésion inlairne , d'autant plus qu'il n'y a pas de traces extérieures de sa brutalité. Je pousse îles cris affreux tout en vous écrivant, ainsi que mon frère, dont les gemia»eraant attiré mon attention, j'espère donc que vous excuserez mou grifonnage.

» Le monstre. aprèbavoir assouvi sa soife de sang, s'est enfui, emmenant avec lui un jeune borne d’un caractère déterminé, qu'il a egsiléà la rébellion. Comme il n’a pas été apperébendé par les constables, il est à croire qu'il est monté dans quelque voiture public. Mon papa vous prie, dans le cas où vous le verres , de laisser aller l’assassin ; car si nous le poursuivions, il ne seraitquc déporté, tandis qu'en ne i'arrêtaut pas, on est sûr qu'il sera pandu avant peu, ce qui nous épargner* de la péioeet sera plus .satisfaisant. Je suis, en attendant votre ré ponce, votre etc. F*s*r Syunas. •

PosrK-scnirieiir Je plains son ignorance et je le tnépriae. »

Un profond silence suivit la lecture de cette belle épître , ét Newman Noggs en la pliant regarda avec une aorte de compassion grotesque le jeune homme d uo caractère déterminé auquel ou" faisait alluion. Celui-ci, comprenant seulement que c'était à cause de lui qu'on calomniait et qu'on persécutait Nicolas, demeura muet et abattu.

— Monsieur Noggs, dit Nicolas après quelques moments de réflexion. il faut que je sorte. — Que vous sortiez! — Oui, que j'aille à Golden square. Je me dois* moi-mime de faire connaître la vérité; et eu outre j’ai à échanger avec M. Ralph deux mou que je suis bien aise de ne pas laisser refroidir. — Du calme, dit Newman. — Je pars, reprit Nicolas d'un ton ferme en ie préparant à descendre. — Ecoutcz-moi, dit Newman en se plantant devant sou jeune et impétueux ami. Il n'y est pas; il est absent de Londres pour trois jours; et je sais qu'il ne répoudra pas a celte lettre avant trois jours. — En êtesvous sûr? demanda Nicolas en arpeutant rapidement l'étroite chambre.

— Parfaitement sûr; il avait à peine lu la lettre quand il est parti, et I le contenu n’en est connu que de vous et de lui. — Faut-il vous en 1 croire? Ma mère et uia sœur n'eu sont pis instruites? Si je le pensais,

j'irais les trouver; il faut que je les voie; où demeurent-elles? Montrrs-moi le chemin. — Laissez-vous guider par moi, dit Newman ; n'essayez pas de les voir avaul son retour. Je connais l'homme ; n'ayez pas l’air d’avoir fait des efforts pour rallier qui que ce toit à voire cause. Quand il reviendra, allez droit à lui, et parlez-lui aussi hardiment que vous voudrez 11 a deviné la vérité, et 1a aaitauiai bien que vous et moi, soyez-en persuadé. — Vous avez de U bienveillance pour moi, et vous conuaisscz mon oncle mieux que je ne puis le connaître. Eh bien! soit.

Durant la précédente conversation, Newman s'était tenu adosaé à la porte, prêt à employer la force, s*il le fallait, pour s'opposer à une sortie. Il se rassit avec joie, et comme l’eau avait eu le te (dpi de chauffer, il prépara un grand verre de grog pour Nicolas, et mit dans un vieux pot fêlé une autre ration de grojj <iue Smike et lui partagèrent très-équitablement , pendant que Nicolas, la tête appuyée sut sa main, demeurait plongé dans une rêverie mélancolique.

Cependant la société du premier étage, après avoir écouté attentivement, et n’entcudant aucun bruit qui justifiât leur curiosité, reprit place dan . la chambre de» Kenw igs, et hasarda une multitude de conjectures sur les motif» de la disparition subite de M. Noggs. ^

— Je vois ce que c’est, dit madame Kenwigs; peut-être un eiprèé vient lui annoncer qu'il a recouvré toute sa fortune. — Ma foi, dit Kenwigs, ce n'est pas impossible. Peut-être, dans ce cas, ferions-nous bien d'aller lui demander s'il désire encore un peu de puneb. — Kcnwigs, vous m’étonnez, s’écria M. Lilly vviek d’un air sombre. — El pourquoi donc, monsieur? demanda Kenwijjsavec le respect dû h un percepteur. — Par la remarque qne vous faites, monsieur, répondit Si. I.iilywiik avec emportement : il a déjh du punrh, n’esl-ce pas? Je considère la manière dont ce punch nous a été supprimé connut hautement irrévérencieuse four la tociélé, comme éminemment scandaleuse. Peut être est-il d’usage de tolérer de semblables choses dan* cette maison . mais ce ne sont pas les manière» auxquelles j'si été habitué, et je ue me gène pas pour vous le dire. Vous avex devant vous un verre de punrh auquel vous allez porter vos lèvres, quafid tin autre arrive, et empoigne ce verre de punch sans vous en demander permission : c’est peut-être le bon genre, mais je ne le comprends pas, voilà tout ; et qui plus est, je n'ai pas envie de le comprendre jamais.

— Je suis contrarié de ce qui s’csl passé , monsieur, dit humblement Kenw igs. — Ne me dite» pas que vous êtes contrarié, repartit M. Lilly wick avec beaucoup d’aigreur; vous auriez dû l’empêcher.

NICOLAS N1CKLEBY.

La joie générale fut pralysée parcelle sortie; tou* les hôtes furent interdits de l'irritation du percepteur. Le maladroit Kenwigs attisa le feu en essayant de l'éteindre.

— Je ne pouvais penser, dit-il , qu’une chose aussi peu importante

I u'uu verre de punch vous ferait sortir de votre caractère. — Sortir e mon caractère! Que diable signifie cette impertinence? Morleena, donnes-moi mon chapeau. — Oh! vous ne vous en «liez pas, monsieur Lillywick, interrompit miss Pctowker uvec le plus séduisant sourire.

Mais M. Lillywick, sans égard pour la sirène enchanteresse, s’écria avec opiniâtreté : Morleena, mou chapeau!

A la quatrième répétition de cette demande, madame kenwigs se renversa sur sa chaise, pendant que les quatre petites filles , qu'on venait d'instruire à ce manège, embrassaient la culotte courte de leur onde et le suppliaient de rester.

SMIKK-

Diau sait depuis combien de temps il était à Bothcboys ; mais il conservait encore le linge de son troeueau primitif.

— Pourquoi reste rais-je ici, mes chères amies ? On n’y désire pas ma présence. — Oh ! point de ces paroles cruelles, mon oncle ! s'écria Madame kenwigs en sanglotant , a moins que vous ne vouliez me tuer. — Je ne m'étonnerais pas que certaines gens prétendissent que je l'ai fait, reprit M. Lillywick en jetant h kenwigs un coup d’œil plein de foreur. Jesorsde mon caractère! — Oh ! je ne puis souffrir ces regards que vous lancez à mon mari, s'écria madame kenwigs. — Monsieur Lillywick, dit kenwigs, au nom de votre nièce, réconcilions-

La société joignit ses instances à celles du neveu. La fignre du percepteur s'adoucit ; il rendit son chapeau et tendit la main.

— Cesl fini, Kenwigs, dit M. lillywick; mais pour vous montrer & quel point j'étais sorti de mon caractère, souffres que je vous dise qnc si je m'en étais allé sans explication, je n'en aurais pat moins laissé h vos enfants ce qui doit leur revenir un jour. — Morleena, s'écria la mère, mettez -vous à genoux devant votre cher oncle, et demandezlui de vous aimer toute sa vie, car c'est plutôt un ange qn’un homme, I «t c'est ce que j'ai toujours dit.

Miss Morleena s’approcha pour rendre l'hommage qu'on exigeait • d*el!e , mais Lillywick la releva et l'embrassa; madame Kenwigs se jeta dans les bras du percepteur, et un irrésistible murmure d’approbation s’éleva du milieu de la compagnie à la vue de tant de magnanimité.

La joie régnait de nouveau , lorsqu'on entendit des cris perçants , qui, selon toute apparence, partaient de la chambre où était pour le moment enchâssé l’héritier de» Kenwigs. Aussitôt madame kenwigs, pensant qu'un chat s’était glissé dans la chambre, et qu'il avait égratigné l'enfant pendant que la petite fille était endormie, s'élança vers la porte en se tordant les mains et en jetant des hurlements de désespoir : une consternation profonde s'empara de rassemblée.

— Mon enfant, mou chéri, mou adoré, mon amour d'enfant! «récria

madame kenwigs en crescendo . l«isaes-«uoi aller à lui ; lai... ai... sae... es-moi. a

Cependant Kenwigs courut h la chambre , à la porte de laquelle si reuconlra Nicolas tenant l'enfunt dans ses bras. Nicolas sortit de la chambra avec tant de vébémeuce que le malheureux père dégringole de six marches, et atterrit sur le plier voisin avant de pouvoir ouvrir la bouche pur demander ce qu’il y avait. — N’ayeaps peur, s'écria Nicolas; le voici; tout est fini, tout est passé, calmex-voui; il a'ya pas de mal.

A ces mots , il remit à madame Kenwigs l'enfant , que , dans sa précipitation, il avait emporté la tète en bas, et connu assister M. Kenw igs, qui se frottait la télé et avait l’air étourdi de aa chute.

Rassurée par cette nouvelle, la compagnie oublia des alarmes qui avaient produit les exemples les plus singuliers d'un manque absolu de présence d'esprit; ainsi l'ami célibataire avait longtemps soutenu dans ses bras U sœur de madame kenwigs au lieu de celle-ci, et l'on avait vu le digne M. Lillywick, dans le trouble de ses esprits, embrasser plusieurs fois miss Pctowker derrière la prie, avec autant de calme que s'il ne se ptsait rien de désastreux.

— Ce n'est absolument rien, dit Nicolas en s'adressant h m a d a me Kenwigs; la plite fille qui veillait l'eufant, étant fatiguée .à ce qu'il parait, s’est endormie et a mis le feu à ses cheveux. —.0 malicieuse petite créature! s'écria madame kenwigs en menaçant du doigt l’infortunce coupable, qui puvait être âgée d'environ treian ans. et qui avait la tête flambée et la figure bouleversée. — J'ai entendu ses cria, poursuivit Nicolas, et je suis accouru h temps pour empêcher la feu de se communiquer. Vous pouvez être certaine que l’enfant est sain et sauf, car je l'ai enlevé moi-même de son lit et je l'ai amené pur vous en convaincre.

Après cette briève explication, l'enfant, qni, ayant le collecteur pur parrain, s'honorait du nom de lillywick Kenwigs, fut è moitié étouffé par les caresses de l'auditoire, et serré contre le sein de sa mère avec une vioieuce qui lui arracha de nouvelles clameurs. L’allention de la compagnie se dirigea ensuite, pr une transition naturelle, vers la ptite fille qui avait eu l'audace de se brûler les. cheveux, et qui, après avoir reçu plusieurs horions des dunes les plus énergiques de la société, fut impitoyablement congédiée. Les dix «huit sous qui devaient êlre sa récompnse furent confisqués au profit de la famille Kenwigs.

— Et que vous dirons-nous, monsieur? je ne le sais vraiment paa, s’écria madame kenwigs s’adresrant au libérateur du jeune Lillywick. — Vous n'avez ps besoin de me rien dire, répndil Nicolas. Je n'ai rien fait qui mérite que vous vous mettiez en frais d'éloquence. — Satis vous, monsieur, il eût pu être brûlé vif, dit miss Petowker avec un gracieux sourire. — Ce n’est guère probable, je crois, car U 5 avait ici abondance de secours, et il en fût venu à lui assez à temps pur le préserver dn danger. — En tout cas, monsieur, vous noua prmettrex de boire h votre santé, dit Kenwigs en s’approchant de la table. — Oui, mais en mon absence. J'arrive d’un voyage fort pénible, je ferais triste figure en compagnie, et je nuirais à voa plaisirs loin de les prtager, même si je puvais me tenir éveillé , cè qui est très-douteux. Avec votre prmissioa, je vais retourner auprès de mon ami , M. Noggs, qui est remonté après s'être assuré qae cal accident n’avait rien de sérieux. Bonsoir.

S'étant excusé en ces termes, Nicolas prit gracieusement congé de madame kenwigs et des autres dames et se retira. Il avait produit sur l’assemblée un effet extraordinaire.

— Quel délicieux jeune homme! s'écria madame Kanwigs. — U est tout k fait comme il faut, ajouts kenwigs; n’est-ce ps, monsiear Lillywick?— Oui, dit le collecteur en haussant les épulesd* un air d« doute; tout h fait comme il faut... en apprence. — Il a fort bon genre assurément, ajouta miss Petowker; il y a dans son extérieur quelque chose de tout à fait... mon Dieu, quel est donc le mot? — Quel mot? demanda M«j Lillywick. — Mais, mou Dieu, que je suis bête! reprit miss Petowker; comment appelez vous la conduite dea lords quand ils brisent les marteaux des prtes, battent les agents de plice, font des dettes, etc.? — Aristocratique? suggéra le percepteur. — Précisément; ily a en lui quelque chose de très-aristocratique.

Les dames décidèrent à l'unanimité que Nicolas avait un air aristocratique, et prsonne ne s'axuant de soutenir le contraire, leur opinion triompha.

Quant à Nicolas, ignorant complètement l'impression qu'il avait produite, il s'était endormi depuis longtemps, laissant Newman Noggs et Smike vider entre eux la bouteille d'eau-de-vie; ils s’acquilèrent de cette tâche avec une bonne volonté si merveilleuse que Newman était incapble de décider si lai-mème avait toute ta raison, et s’il avait jamais vu quelqu'un d’aussi complètement ivre que sa nouvelle connaissance. .

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