‹ Nicolas NicklebyChapitre 9 sur 52 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le lendemain matin, le premier soin de Nicolas fut de chercher nne chambre qu’il pût habiter avant que de meilleurs jours se le-

va Ment sur lui; il en trouve une dm» le maison même, loua quelques grossiers objets d'ameublement à un marchand de bric-à-brac voisin, et pays la première semaine d’avance, sur les fonds obtenus par la conversion de quelques hardes en argent comptant. Puis il te mil è réfléchir sur ses destinées futures, qui, de même que la vue qu'il avait de sa fenêtre, étaient assit tristes et assex bornées. Il mit son chapeau, et laissant le pauvre Smike arranger et déranger la chambre avec autant de plaisir que si c’eût été le plus beau des palais, il descendit dans la rue, et se mêla à la foule des passants.

En errant dans les quartiers les plut populeui de Londres, il leva par hasard les yeux vers une enseigne bleue, où était écrit en caractères d’or : Bcrsau uîm'isl os placimest. — On procure ici des places et det emplois Je toute espece. C’était une boutique à double porte, dont la devanture était garnie de rideaux de gâte. On voyait aux carreaux une longue et séduisante collection de placards écrits à la main, annonçant des places vacantes de tous les degrés, depuis celle de secrétaire jusqu'à celle de jockey.

Miss Fsnny Squecrs.

Nicolas s’arrêta instinctivement devant ee temple de promesse, et parcouru t des yeux les positions sociales en lettres majuscules qu'on y étalait avec tant de profusion. Quand il eut achevé son examen, il ht quelques pat en avant, puis en arrière, et après s'être arrêté plusieurs fois avec hésitation devant la porte du bureau général de placement, il prit son parti, et entra.

Il se trouva dans une petite pièce dont le plancher était couvert d’un tapis; dans un coin, derrière un grand bureau, se tenait assis un jeune homme maigre, aux yeux vifs, au menton proéminent; c’était celui dont les œuvres en lettres majuscules assombrissaient les carreaux. Il avait devant lui un gros registre, entre les feuillets du-

J uel étaient passés les doigts de sa main droite, et ses yeux étaient xés sur une vieille dame très-corpulenta, en bonnet garni de tulle, qu’il était facile de reconnaître pour la propriétairede rétablissement, et qui se chauffait près du foyer. Il semblait attendre les ordres de celte dame pour examiner les notes contenues dans le registre enfumé.

Comme il y avait dehors un écriteau annonçant au public que de dix heures à quatre en avait toujours des places à donner aux servantes pour tout faire, Nicolas se douta de suite que c'était ce qui attirait une demi-doutaine de jeunes filles robustes, toutes muoies de socques et d’un parapluie, d’autant plus que ces pauvret créatures avaient l'air inquiet et fatigué. Il ne devina pas aussi aisément la profeuion de deux jeunes femmes qui causaient avec la propriétaire; mais il s’assit dans un coin, pour attendre que les autres pratiques fussent servies, et la dame corpulente reprit le dialogue qu’avait interrompu son entrée.

— Une cuisinière, Tom, dit la dame corpulente en continuant à *e chauffer. — Bon , reprit Tom en tournant quelques feuillets du registre. — Cherches une ou deux bonnes plaees, Tom. — Où U y ait peu d’ouvrage , s’il vous plaît, jeune homme, dit la cliente. — Tom lisant : Madame Mauker, llunell place, offre dix-huit gninées,

et fournit le thé et le sucre. Le famille se compose de deux. personne* et reçoit très-peu de monde. Il y a cinq domestiques du sexe féminin, pas d'homme. — Oh I mon Dieu! ça ne me va paa. A une autre, s’il

vous plaît, jeune homme. — Madame Wrymug, Piratant place. Gages, doute gninées, pas de thé, pas de sucre. Famille de méthodistes... — Ah! il est inutile d’en lire davantage, interrompit U cliente. — Trois domestiques mêles, ajouta Tom d'uu ton incisif. — Trois, dites-vous? demanda la cliente. — Trois domestiques mêles , avec une cuisinière, une femme de chambre et une nourrice; les femmes sont tenues d’aller trois fois tout les dimanches à l’église des méthodistes... avec l’un des domestiques. Si la cuisinière est plus sage que le domestique, on espère qu'elle convertira le domestique : et si le domestique est plus sage que la cuisinière, on espère qu’il convertira la cuisinière. — Je vais prendre l'adresse de cette place, dit la cliente, peut-être pourra-t-elle me convenir.

Après l’avoir reçue et avoir payé des honoraires à la dame corpulente, la cliente sortit, accompagnée de son amie.

Au moment où Nicolas ouvrit la bouche pour prier le jeune homme de regarder à la lettreS, et de lui faire connaître les emplois de secrétaire qui restaient disponibles, on vil entrer dans le bureau une solliciteuse, en faveur de laquelle il se retira immédiatement et dont l’apparition excita sa surprise et son intérêt.

C'était une jeune persoune de dix-huit ans à peine, d'une taille frêle et délicate, mais admirable de gréce et d'élégance, et qui, t'avançant timidement vers le bureau, demanda à voix basse un emploi de gouvernante ou de dame de compagnie. Elis leva sou voile un instant, et découvrit son visage d'une rare beauté, bien qu’ombragé d'un nuage de tristesse; ce aue sa jeunesse rendait encore plus remarquable. Elle prit une adresse, paya la gratification d'usage, et disparut.

hile était proprement mais très-simplement mise. Son costume était tel, que, porté par une personne «louée de moins de grâces personnelles, il eût paru pauvre et misérable. Sa suivante, car elle en avait une, était une fille à la face bourgeonnée, aux yeux ronds,

— Miss Knags, dit madame Mantalmi, voici la jeaoe personne dont je vous ai parlé. •

à l'extérieur malpropre; I* rudesse de scs bras nus, qu’on apercevait à travers les trous de son chêle, et les traces de suie et de grès mal effacées qui tatouaient son visage, pouvaient la faire prendre pour une servante à tout faire, et celles qui se tenaient sur le banc échangèrent avec elle des grimaces et des regards, signe* maçonniques de la confrérie.

La servant* suivit la maîtresse, et toutes deux étaient parties avant que Nicolaa se fût remit des premiers effets de sa surprise et de son admiration. Il n’est paa aussi improbable que pourraient le croire les gens raisonnables qu'il eût été tenté de la suivre, s'.l n’avait été retenu par ce qui ae passa entre la dame corpulente et son teneur «1e livres.

. — Quand revient-cil* , Tom? — Demain matin. — Où l'avet-vous

NICOLAS NICRLEBY.

envoyée? — Ch et madame Clark. — Elle y sera bien, ai elle y entre, dit la dame corpulente en prenant une pri*e de tabac.

'loin répondit par une grimace, et désigna Nicolas du bout de sa plume.

— Maintenant, monsieur, dit la dame, qu'y a-t-il pour votre ! service ?

Nicolas répondit brièvement qu’il désirait savoir s’il y avait un ‘ emploi de secrétaire vacant.

— S’il y en a I il y en a une doutaine; n*e»t-ce pas, Tom ? — Je •uis disposé h le croire, répondit le jeune commis; et en disant ces mots, il adressa k Nicoli» un clignement d’yeux avec une familiarité qu'il pensait devoir être flatteuse, mais que l'ingrat Nicolas accueillît avec mépris.

En examinant le livre , on reconnut que la domaine d'emplois de secrétaire se réduisait h un seul. M. Grcgsbury, le fameux membre du parlement, à Westminster, demandait un jeune homme pour mettre en ordre ses papiers et sa correspondance, et Nicolas était justement l’espèce de jeune homme que M. (îregsbury demandait.

— J’ignore 1rs conditions, fit observer la dame corpulente, car il a dit qu’il les réglerait avec celui qui se présenterait; mais elles ne sauraient être mauvaises, parce que c'est un membre du parlement.

Dans son inexpérience , Nicolas trouva ce raisonnement logique et cette conclusion judicieuse; sans sc donner la peine de faire de nouvelles questions, il prit l’adresse et résolut d’aller trouver «ans délai M. (îregsbuty. Il arriva promptement chex cet éminent persounagr ; c'était un homme replet, k physionomie dure, h tête grosse, h voit forte, h manières fastueuses, ayant h ses ordres an nombre suffisant de phrases insignifiantes, enfin possédant toutes les qualités requises pour faire un excellent député.

M. (îregsbury j ita un gros paquet de papiers dans un panier d’osier placé h ses pieds, et se renversa sur un fauteuil, en écoulant les offres de Nicolas.

— Vous voulex être mon secrétaire? lui dit-il. — Je désire être employé en celte qualité. — Lh bien! que savex-vous faire? — Je suppose, répondit Nicolas en souriant, que je connais la besogne qui échoit ordinairement aux secrétaires. — Kn quoi consiste-t-elle ? — Les devoirs d’un secrétaire, repartit Nicolas, sont asset difficiles à définir. Ils comprennent, je le crois, la correspondance. — Rien. — L’arrangement des journaux et pièces diverses... — A merveille. — Parfois peut èlce il faudra écrire sous votre dictée, copier vos discours importants pour les envoyer aux journaux. — Certainement, et puis? — Vraiment, dit Nicolas après un moment de réflexion, je ne saurais présentement récapituler les autres devoirs d'un secrétaire; en général, il doit sc rendre aussi utile cl aussi agréable que possible en tout ce qui concerne son emploi, et sans dépasser la ligne que lai tracent ses occupations.

M. (îregsbury tint un moment les yeux fixés sur Nicolas, lespromena autour de la chambre avec circonspection, et dit à dcini-voix : — Tout cela est très-bien, monsieur... quel est votre nom ? — Nickleby. — "lou l cela est très-bien, monsieur Nickleby, pour ce que c'est, mais ce n'est pas assez. Il y a des devoirs que le secrétaire d'un oenonnage parlementaire ne dod jamais perdre de vue. J’ai besoin d'un t«inlu~ rier. — Je vous demande pardon , interrompit Nicolas doutant d'avoir bien entendu. — I)’un teinturier, monsieur, répéta M. Gregsbury. — Puis-je vous demander ce que cela signifie? — Je vais vous expliquer nu pensée, dit solennellement M. (îregsbury. .Mon secrétaire aura a s'instruire de la politique de toutes les cours étrangère* , telle que la reproduisent les journaux, h parcourir le» comptes rendus de toutes les assemblées publiques, tous les articles de fond , tous 1rs rapports des actes des divers corps de l'Klat, h prendre des notes sur ce qui lui paraîtra pouvoir setvir h la composition d'un discours. Cora-

renex-voas? — Je le crois, monsieur. — En outre, poursuivit

I. Grcgsbury, j'exige qu'il examine les tables imprimée» des dépeti ses du gouvernement , qu'il en tire des calculs qui puissent figurer avec avantage dans les questions de finances, de droits dfe timbre, etc.; je voudrais avoir aussi quelques docunieul» sur les désastreux effets drs payements en argent comptant et eu espèces ayant cours, avec des détails sur l’exportation du billon, et l'empereur de Russie, et les billets de banque, et toutes ces sortes de choses sur lesquelles il suffit de parler coulammeut, parce que personne n’y comprend rien. Vous entendes ?... — J’ose m’en flatter. — Voilà un rapide exposé de vos principales occupation». F.n outre, tous m’attendrex toutes les nuits dans le vestibule, pour prévoir le c%s où j'aurais oublié quelque chose, et où j’aurais besoin que mon btnlurtVr me fabriquât un nouveau discours. Par intervalles, dans les débats importants, vous vous mettre» sur le premier rang des tribunes, et vous dires à vos voisins ;

V oyez-vous ce député qui porte la main à son front, c’est M. Gregsburyr, le célèbre M. Grcgsbury, en y ajoutant tous les éloges qui vous viendront à l'esprit; et quant h voire salaire, «jouta M. (îregsbury en reprenant haleine avec précipitation, quant à votre ta aire, je vais vouait faire connaître en chiffres précis, pour éviter tout mslrntendui c’est plus que je n’ai coutume de donner; vingt francs par semaine , et voilà.

Après cette offre généreuse, M. Grcgsbury se renversa de nouveau dans son fauteuil, avec l’air d’un hotuifté qui s’est laissé aller à

un excès de libéralité, mai» qui néanmoins a pri» le parti de ne po* s’en repentir.

— Vingt franc» par semaine, ce n’est pas beaucoup, dit doucement Nicolas. — Pas beaucoup! s’écria M. Grcgsbury. — Gârdct-vous de croire, je vous prie, que cette somme soit le motif de mon hésitation; car, je l’avoue «uns honte, quelque modique qu'elle soit, elle est considérable pour moi. Mais la difficulté de ces fonctions, la responsabilité à laquelle elles exposent, rendent celle récompense bien légère.

M. Grcgsbury saisit le cordon de la sonnette. — Ainsi vous refusez? dit-il. — Je crains que ces fonctions ne soient au-dessus de mes forer», quelle que soit ma bonne volonté. — C'est-à-dire que vous n’ucceptex point, et que vingt francs par semaine ne vous semblent pas suffisants, dit M. Grcgsbury, qui sonna. Kcfuses-vous monsieur?

— Je n’ai pas à hésiter.

l.e domestique parut.

— Matthieu, ouvre» h porte à monsieur, dit M. Grcgsbury. — Je vous ai dérangé inutilement, dit Nicolas, j'en suis fâché. — Et moi •nui, répondit M. (îregsbury en lui tournant le dos. Ouvres ia porte, .Mattbiiu. — Bonjour, monsieur.

Nicolas regagna son gile d'un air triste et pensif.

Smike avait composé une espèce de repas des restes du souper de la veille, et attendait impatiemment le retour de aon ami. Les événements du matin n'avaient pas accru l'appétit de Nicolas, et il ne toucha pas au dîner. Il était assis dans l’altitude la méditation, sans avoir entamé les morceaux de choix que son pauvre camarade entassait assidûment sur son assiette, quand Newman N'oggs passa sa tête à ia porte.

■ — Vous voilà de retour. — Oui , et mort de fatigue, et, ce qu’il y a de pis, sans solution favorable. — On ne peut s’attendre à faire beaucoup en un jour. — C’est possible, mais je suis irritable, et j’ai attendu, et mon désappointement a été proportionné à mon attenté.

En disant ces mou, il rendit à N'evrman compte de ses démarches.

— Si je pouvais me procurer une occupation quelconque jusqu’au retour de M. Ralph, dit Nicolas, et si j'avais soulagé mou cœur en le confondant, je me croirais heureux. Je ne trouve point déshonorant de travailler. Dieu merci! Il m’est pénible de vivre ici dans l'oisiveté comme un animal en cage. — Il te présente un modeste emploi, dit Kt-wnian , il payerait le loyer et quelque chose en sus ; mais vous allex le ri fuser; je ne puis guère m'attendre à vous la voir accepter.— Ne suis-je pas disposé a tout accepter ? demanda Nicolas en levant les yeui : montre»- moi dan* ce v«stc désert de Londres un honnête moyen d'acquitter le modique loyer de cette chambre, et vous vertex si j'béxile à y avoir recour*.. Je me suis trop avancé, mon ami, pour faire le fier et le délicat. Toute ma délicatesse, c’est la commune honnêteté; tout mon orgueil, c’e<l le respect de moi même; je vois peu de différence entre être le subordonné d’un pédagogue brutal et manger le, pain d’un vil parvenu, qu'il soit ou nou député.

— Je ne uis vraiment pas si je dois vous dire ce que j'ai appris ce matin, dit Newman. — Est-ce ce modeste emploi doul vous me parliex tout k l’heure?— Oui. — Alor*, au nom du ciel, mou bon ami, parles; considères de grâce ma déplorable condition, et puisque je vous promets de ne faire aucune démarche sans prendre conseil de vous, dites du moins un mol’ pour me consoler.

Touché de ces instances, Newman balbutia une infinité de phrases entort liées et décousues pour arriver bdire que madame Kenwigs l’avait longuement interrogé le matin sur l’origine desa connaissance avec Nicolai, et sur la vie, les aventures et 1a généalogie de celui-ci; que Newman avait éludé ces questions de son mieux, mais que, vivement presxé et forcé dàns sa retraite, il s’était permis d’avancer que Nicolas était un professeur du plus haut mérite, victime de malheurs qu’il n'était pat libre d’expliquer, et portant le nom de Johnson. Madame Kenwigs, poussée par la réconnaismncc, l’ambition ou l’orgueil maternel, avait fini par charger Newman de proposer à M. Johnson d’apprendre aux quatre demoiselles Kenwigs 1a langue française, telle que la parlent les naturels du pays, moyennant le salaire hebdomadaire d’un shilling pur semaine pour chaque demoiselle Kenwigs, et d’un shilling en sus en intendant que l'enfant pût se mettre à la grammaire.

• Ou je me trompe fort, avait ajouté madame Kenwigs après avoir fait cette proposition, ou ce temps n’est pas loin, caron n’a jamais vu d enfant venir au monde avec tant de dispositions. — Voilà, dit Newman, j'ai fini. Cette place est au dessous de vous, je le sais; mai» je crui* que vous pourries... — (Jueje pourrais! s'écria vivement Nicolas; j’acrepte celle offre avec empressement. Dites-le sans retard k lu digue mère, mon cher aiôi; je suis piêl k commencer quand elle voudra.

Newman se hâta d'aller apprendre k madame Kenwigs eet'e bonne nouvelle, et. dans le courant du même jour, les filles du tourneur en ivoire reçurent leur première leçon.

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