‹ Nicolas PoussinChapitre 1 sur 20 · DA | A MA SŒUR MADELEINE · texte numérisé non relu

DA | A MA SŒUR MADELEINE

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MÉCOLAS POUSSIN

"ŒUVRE de Nicolas Poussin est un mélange unique de cérébralité et de Jjaillissement d’une sensibilité des plus vives. À voir les incohérences qui existent dans beaucoup de ses compositions et ses corps qui semblent

pétris du limon de la terre parmi la masse argileuse de ses fonds, ses forêts, ses hautes broussailles graves et tristes de Paradis Perdu, on a l'impression que cette œuvre est comme une suite de la nature, qu’elle est roc et plante. Rares sont les hommes qui donnent ainsi la sensation d’avoir créé de la nature terrestre. Mais. le plus étrange c’est qu’à ce jaillissement sauvage, grandiose, vient se mêler un esprit des plus civilisés, puissamment inductif et clairvoyant, qui ordonne et règle cette force terrestre, la met au service des légendes, en fait la servante du rêve des autres hommes et, tout en les transcrivant exactement, elle demeure nue et sévère, semblable à une falaise de granit battue par la mer.

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Cette force naît en France dans un siècle qui, à bien des

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égards, lui est contraire; les autres peintres français sont presque tous des esprits déduchfs artificiels. Je n’entends pas ici par déduction la belle opération consistant à méditer du général au particulier, avec essentiellement l’aide de la sensibilité, de la pensée et d’une analyse profonde, mais cette opération réduite à un sec raisonnement cérébral ; une telle déduction est presque mécanique et, n'étant pas fécondée par les facultés que je viens de citer, elle est dépourvue d'esprit critique, source de toute création véritable, car chaque créateur fait consciemment ou non une introspection des éléments de nature qui intéressent ses recherches et en retire une certaine moelle qui, inêlée à son apport personnel, façonne l’œuvre d'art.

Une société ne subit pas son gouvernement ou ses tendances, c’est elle qui les crée. L'esprit de cénacle est une conséquence de l'esprit déductif artificiel. De fait, on voit dans notre pays, au XVII siècle, ces deux éléments croître et s'affirmer simultanément. L'esprit de cénacle était une conséquence du cartésianisme, qui lui-même subjuguait beaucoup des forces vives du siècle par ce fait qu'il était l'expression à laquelle les Français de ce temps aspiraient. Donc finie la belle poussée des cathédrales, arbres immenses surgis de l’humus même de la France, terminée l'éclosion des verrières aux couleurs de vin et d'azur ou d’un blanc diaphane comme la robe d’une épousée les mains closes tendrement tremblantes vers Dieu, fini l’art des Fouquet et des Clouet, profonde observation de l’homme rendue par l'équilibre le plus parfait et les nuances les plus fines, nuances semblables à celles du beau ciel bleu de l’Ile-de- France ou des bords de la Loire. Ce qui fait la grandeur de l'esprit français, ce par quoi il offre une gerbe de qualités odorantes et fortes comme le blé, qualités très spéciales que l’on ne retrouve en aucun autre pays, n’est plus : esprit pénétrant, exact dans ses instincts et ses déductions, observateur des nuances et reconstruisant tout en délicatesses sur des

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bases parfaitement équilibrées ; ces bases sont fécondées d’un amour également fidèle et nuancé comme le calme passage d’un beau nuage blanc sur les bords de la Seine à la douce lumière bleue. L'évolution d’une race dans le cours des siècles est semblable à celle d’un homme. Chez l’une comme chez l’autre les dons qui font sa grandeur apparaissent de temps à autre; ces beautés sont souvent submergées par les influences étrangères qui développent les défauts ou les scories des beautés de cette race ou de cet homme. Au xXvirIe et au xixe siècle refleurira la merveilleuse poussée gothique avec moins d’abondance toutefois et sous une autre forme due à l’évolution de la race.

Donc, au xvII° siècle, on s'organise, ce qui est bien contraire au véritable esprit français. Perdant de vue Fouquet et les tendres châteaux de la Loire, on se prend de passion pour l'Italie. Dominé par l'esprit de classification mal comprise et de cénacle, on déduit mécaniquement que les Grecs, les Romains et les Italiens ont laissé des arts et des préceptes qui, savamment combinés et épurés ou même pris à part — en dominant toutefois cette matière par une psychologie poussée des expressions physionomiques — constituent le beau idéal. Alors naît l’Académie de cette époque, dont au xvi® siècle le Primatice et le Rosso avaient édifié les premières bases par leur art, mélange corrompu de celui de leurs grands devanciers italiens. Ce cénacle devient institution officielle et omnipotente dans la première moitié du siècle, sous Mazarin. Il reste sur cette Académie royale de peinture et de sculpture des documents philosophiques très exacts : les conférences que les académiciens faisaient régulièrement depuis Colbert sur les conditions de l’art et ses œuvres célèbres. Les titres en résument excellemment l'esprit : Conférence de M. de Champaigne le Neveu sur la Saison de l'Eté du Poussin, sous le voile de l'Histoire de Ruth suppliant Booz de pouvoir glaner dans son champ.

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