‹ Nicole, CourtisaneChapitre 4 sur 9 · NICOLE, C O U K T I S A X E · texte numérisé non relu

NICOLE, C O U K T I S A X E

fréquentes en amour, je distingue, â travers ma griserie, un autre visage que celui de Paul... De larges prunelles bleues, une mousse de cheveux noirs auréolant une frimousse pâlotte, voltigent devant mes yeux... Je n'ose préciser la vision furtive à laquelle je viens d'attribuer la réalité de mes sensations...

Est-ce l'effleurement d'une pensée perverse, ou, tout bonnement, le hasard d'un souvenir obsédant?

J'ai la gorge sèche et les paumes brûlantes.

Je dis :

— J'ai soif.

Paul se penche vers le chauffeur, ordonne :

— Maxime, retournez du côté de la porte Dauphine... Vous nous déposerez au Pavillon, L'auto accélère son allure. Un vent frais cingle nos visages, chasse ma fièvre, éparpille mes impressions douteuses... Les lacs défilent devant nous; puis, c'est la route de Suresnes et sa poussière âcre. Décrivant une courbe majestueuse, Maxime introduit lentement la voiture dans le jardin du café. De toutes les tables, les regards convergent vers nous ; les hommes me dévisagent brutalement, l'air avantageux, les femmes commentent le prix de mes

bijoux, la valeur de ma limousine, et chuchotent le nom du grand couturier d’après la coupe de mon costume. Malgré cinq ans de Paris et une existence de parade, j’affronte malaisément l’admiration impertinente de certains regards : l’attention d’une assemblée me crispe d’énervement. A cette minute encore, je descends gauchement de voiture, gênée, agacée, et je file au hasard, m’asseoir à n’importe quelle table.

— Décidément, ma Nicole eût fait une mauvaise comédienne! murmure Paul, qui a suivi la scène (renouvelée de tant d’autres) d un œil exercé, et sait combien je déteste me donner en spectacle.

Je lui souris, amusée. Nous sommes installés devant le kiosque des tziganes. Leurs valses langoureuses accompagnent discrètement le charabia cosmopolite des consommateurs, le bruit de gourmettes des chevaux qui débouchent de l’avenue du Bois.

— Paul, tu ne trouves pas que la musique des tziganes a toujours un goût particulier de poudre de riz et de boisson américaine? A force de l’écouter dans les grands restaurants, on finit par reconnaître l’odeur de ses airs; tiens, cette

marche de Souza sent le Chypre, le muguet nouveau et l’alcool aromatisé des cocktails...

Mais, je m’interromps, tout à coup. Derrière Paul, à la table voisine, viennent de s’asseoir trois personnes. Un grand monsieur grisonnant, au long visage chevalin, avec cette mine éternellement ennuyée des gens qui suivent leur vie comme un enterrement. Une femme rousse, rogue, guindée, calant une taille massive sur deux hanches rebondies. Et, cachant sa figure mignonne sous un immense chapeau de paille foncée... Sylvie... Oui, Sylvie. Rencontre. Je n’ose pas dire : télépathie... Je les regarde curieusement : c’est son père, ce vieux monsieur qui a la physionomie hilare d’un spectateur, à la représentation d’un drame Scandinave ; et cette forte rousse au petit feutre tyrolien vert et jaune, à la poitrine importante, est la fameuse Fraülein... Je reconstitue, sans peine, le programme de leur journée : c’est la fête de Sylvie, ou quelque autre anniversaire. Le père a sorti la jeune fille et Fraülein; on a proposé une promenade au Bois... Mais, exécutéesans entrain, la petite réjouissance a échoué piteusement, et le temps se traîne lamentablement, entre le vieillard compassé et l’Allemande revêche, qui se

NICOLE, COÜUTJSANE

taisent à l’unisson. Sylvie a un pauvre visage chiffonné. A quoi — à qui — pense-t-elle?

Soudain, elle se penche, m’aperçoit. Un sourire vite réprimé égaye sa ligure, et, s’enhardissant, elle m’adresse un clignement de paupières, un signe imperceptible. .. en cachette du père inattentif, de Fraülein rêveuse. Ma vue semble réconforter sa tristesse. Je sens mes yeux devenir tendres, en la considérant... Je sursaute : la voix de Paul questionne :

— Tu as reconnu quelqu’un?

— Moi?... Non. Pourquoi?

— Je croyais que tu avais salué... ou souri.

Intrigué, malgré ma réponse, Paul se retourne, examine nos voisins; mais, naturellement, c’est l’homme qui attire son attention ; or, ce monsieur âgé et sévère ne lui inspire aucune défiance. Paul suppose qu’en effet, je souriais aux anges... Après avoir glissé sur Fraülein, ses yeux contemplent un moment la jolie figure de Sylvie. Il remarque à voix basse :

— Pas mal, cette petite.

Je te crois! Sylvie gofite sa glace d’une cuiller délicate avec des manières soigneuses cl précieuses de jeune chatte : elle est à croquer. Un rayon de soleil, filtrant a travers le feuil-

lage, brille dans ses prunelles, miroite au reflet de ses cheveux bruns, et dessine sur sa joue diaphane le réseau tremblant d’une dentelle d’ombres portées.

De temps en temps, elle m’épie, d’une œillade furtive. Paul aussi, paraît l’intéresser. C’est l’ami de Nicole; il la préoccupe, comme tout à l’heure le père de Sylvie éveillait ma curiosité. Nous éprouvons le sentiment de ces inconnus, qu’une minute brève rapprocha, que l’heure d’après sépara; et qui, se retrouvant, par hasard, ailleurs, rêvent mélancoliquement, aguichés et attristés, devant le mystère de leurs vies privées...

Une boucle de cheveux détourne mes pensées : mobile et rebelle, elle chatouille ma tempe, agaçante comme un vol de mouche.

Le vent l’agite, la promène, sur mon front, sur mes cils... Dieu, que c’est énervant! Je me lève.

— Paul, je vais me recoiffer ; tu vois cette mèche qui tombe... Elle m’exaspère.

Je traverse le jardin, rythmant involontairement mes pas aux temps delà musique tzigane.

J’entre dans le cabinet de toilette, orné de glaces et de portes numérotées. Et j’arrange

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