UN NOUVEAU KRACH
Puis, en sous-titre... Oli!... Non, c'est impossible?... Mais si... pourtant. J'ai bien lu :
Le banquier Landry Colin a été arrêté hier I
Effondrée dans mes oreillers, anéantie de crainte et de stupeur (môme lorsqu'il nous menaçait, un malheur semble toujours imprévu sur le premier moment), je cherche à reprendre mon sang-froid. Voyons... Je me ressaisis peu à peu. Landry a donc reçu le coup qu’il redoutait si fort... Ce qu'il s'agit de savoir maintenant, c'est la façon dont c'est arrivé... Et le dommage que subit son entourage... Je relis le Quotidien , sous l'empire d'une curiosité dévorante. Et je veux ressasser, d'un bout à l'autre, le récit de cet événement auquel je ne comprends absolument rien.
Pielaté sans bienveillance, le compte rendu de la « Combinaison Landry Colin » débute ainsi :
« La justice vient de mettre un terme aux agissements d'un banquier parisien qui, par ses procédés et sa manière d’opérer, trouvait le moyen de faire un nombre incalculable de dupes. M. Landry Colin avait fondé en 19...
une maison de banque rue Saint-Lazare. Colin s’occupait de toutes sortes d’affaires de Bourse, et avait créé des sociétés nombreuses. Favorisé par la chance, il connut bientôt une ère de prospérité. Il ouvrit des succursales à Bordeaux, Sedan, Troyes, Bourges, Amiens. Il agrandit considérablement sa maison et, l’année dernière, la transféra rue de Grammont où nous connaissons ses bureaux somptueux.
L’argent affluait de toutes parts. Voici quelles étaient ses opérations favorites... »
Suivent des explications filandreuses, bourrées de chiffres et d’expressions barbares, qui s’efforcent de développer aux yeux du public les entreprises frauduleuses de Landry Colin : irrégularités dans la formation de sociétés, dividendes lictifs, énonciations d’apports majorés... Bon sang, quel micmac! Je lis plus loin :
« ... Landry Colin avait intéressé à ses affaires le fils d’un riche industriel décédé, M. Paul B... On les rencontrait fréquemment dans le monde où l’on s’amuse... »
Une allusion à Paul, maintenant! Ah ! çà va-t-on le mêler à cette histoire ?
« ... Tandis que l’argent des souscripteurs
servait à payer les plaisirs du banquier, celuici vit se dresser contre lui un de ses actionnaires, M. Renaudel, qui s’aperçut un beau jour du danger que couraient ses fonds, porta plainte contre le banquier, et se constitua partie civile. Une information fut ouverte. M. T..., juge d’instruction, décerna un mandat d’amener. Hier matin, Landry Colin était arrêté... »
Je laisse tomber mon journal, atterrée. Que signifient ces choses embrouillées? Le Quotidien prétend que Colin aurait trompé nombre de clients, et, tout bien résumé, il n’y a cependant qu’une plainte déposée : celle de M. Renaudel. Au fait, quel est donc ce nouvel olibrius? Jamais Colin n’avait prononcé le nom de Renaudel en me parlant de ses ennemis.
Qu’est-ce qui le pousse à entrer en jeu, celuilà? Et comment se peut-il que l’attaque ne soit pas partie de Y Agioteur , de ce Bouvreuil acharné à la poursuite du banquier?
Landry serait-il réellement un financier véreux, et non un lutteur malheureux succombant sous le poids d’une haine?
Je réfléchis passionnément... Oh! Et puis, zut! Ce ne sont point des affaires à la portée des femmes.
Je me renfonce rageusement sous mes draps.
Je me redresse bientôt. D’une main vengeresse et griffante, je lacère le maudit journal qui m’apprend cette aventure inquiétante... Rien ne m’est plus désagréable qu’un réveil salué d’une mauvaise nouvelle. Dans la journée, dans la soirée, lorsqu’on possède toute sa lucidité, — bon ! Mais, au matin, quand on sort à peine de cette délicieuse torpeur du demi-sommeil, — l’annonce d’un événement fâcheux, tombant sur votre tête engourdie ainsi qu’une potée d’eau froide, prend soudain l’importance d’un acte de cruauté. Et je relève la couverture pardessus mes yeux, comme les enfants qui boudent.
Un quart d’heure après, Lucy me trouve dans cette attitude découragée :
— Madame ne se lève pas ?
— Si.
Je sors une jambe du lit ;mes pieds — larges, petits et potelés, — m’amusent toujours lorsqu’ils sont nus ; bien cambrés, ils se teintent délicatement d’ocre rose aux talons, d’ambre pâle aux chevilles... Je comprends Marie- Louise. Moi aussi, j’eusse été capable de poser, au messager m’apprenant un désastre, la légen-
claire question de l'impératrice : « Vous regardez mon pied ? » Ce matin encore, malgré mes appréhensions, je les examine avec complaisance.
Lucy m'enfile des bas de soie mauve. Soudain, j’entends la voix de Paul, venant du vestibule.
Il demande :
— Madame est dans sa chambre ?
Et paraît, au seuil de la porte. Paul est en costume de cheval ; ses bottes sont bien tirées, son vêtement ne fait pas un pli ; il porte des gants de suède d’un joli noir mat. C’est mon Paul de tous les jours... Et pourtant, sa physionomie est changée à tel point que je le reconnais à peine, et que j’esquisse un geste pour couvrir mes épaules nues, tant j’ai l’impression d’être devant un étranger... Lui, si rieur, le visage si coloré, d’ordinaire, est-ce lui, cet homme sinistre, à la figure blême, aux yeux d’angoisse, qui me fixent avec une expression d’anxiété intense?
Oh ! La sensation bizarre : je perçois, sur les traits de Paul, l’âme nouvelle, différente, qui transforme leur aspect familier sans modifier cependant une parcelle d’épiderme... Je
vois Y invisible plaquer son masque sur cette matière.
Paul ordonne sèchement :
— Laissez-nous. Madame s'habillera seule.
Et Lucy s'esquive, si vite qu’elle emporte un de mes bas par inadvertance.
Paul s'approche de moi, m'attire contre lui dans une étreinte chaste et prolongée, grave comme un adieu. Il dit :
— Tuas lu?... Tu sais la nouvelle, ma pauvre chérie ?
— Oui.
— Je suis perdu.
— Toi !
Je le regarde avec des yeux agrandis. Les menaces mystérieuses de cette affaire enchevêtrée m’apparaissent, ainsi qu’un cauchemar, en prenant des formes fantastiques de bêtes apocalyptiques: ongles crochus, griffes acérées, gueules béantes... J’ai peur.
Je questionne, cherchant à m'expliquer tout ce qui ne m'est point accessible :
— Quel danger cours-tu?... C’est Colin qui est arrêté. Es-tu responsable de ses actes?
— Oui, moralement... etaux yeux du monde.
Je passe pour son associé : je ne suis que son
commanditaire, en réalité ; car je n'entends pas grand’chose aux opérations financières.
Néanmoins, nous avons fait des affaires ensemble : je donnais l'argent, Landry l'employait. Nous exploitions en commun les mines de Green-Gity, et nous devions organiser une grande compagnie de transports... Dans l'affaire pour laquelle Colin est poursuivi à l'heure actuelle, je n’ai pas de participation directe. N'importe ! Lorsqu'un banquier est inculpé de quelque malversation, que ce soit à tort ou à raison, ses clients s'affolent immédiatement, exigent leurs fonds ; ses petites valeurs, toujours vulnérables, dégringolent aussitôt : c'est la panique, la débâcle... Colin arrêté : je suis englobé dans la catastrophe, considéré comme complice, parbleu ! Depuis hier, les actions de mes raffineries ont déjà baissé. Sais-tu à quel cours étaient les valeurs de la banque Landry Colin, il y a trois jours? La Banque Algérienne : 203 ; les Mines Green-City : 325 ; La Nationale : 228... Hier, dès l'arrestation connue, le cours tombe à 80, 50,25...
— Si tu crois que cela me renseigne! Sitôt que Ton cite des chiffres, je ne comprends plus rien...
— Les conséquences de la plainte Renaudel entraînent les faillites de nos entreprises... Eli bien! non! Je neveux pas! Moi, qui n'ai jamais accepté de proposition douteuse, qui ai vécu jusqu'ici, honoré, estimé, je n'entends point me laisser prendre pour l'associé d’une canaille : plutôt que d’entacher ma réputation, je préfère aller à la ruine totale... Il faut tirer Landry Colin du péril, coûte que coûte!
Paul se tait, absorbé, le front barré d’une ride profonde.
Il me suit machinalement dans le cabinet de toilette.
Pour la première fois, Paul me laisse procéder à mes soins de coquetterie sans m'interrompre, sans me regarder. Je puis, impunément, évoluer à demi-nue au milieu de mon élégant laboratoire hydrothérapique ; arroser ma chevelure dénouée de parfums enveloppants; brosser mes ongles d'un émail brillant; masser ma poitrine d’une main délicate, ennuager mes joues et mon cou d’une poudre invisible : nulle caresse ne vient me troubler.
Et cette abstention inconcevable, extraordinaire, de Paul, est le signe le plus grave de son accablement.
J’en suis tellement déconcertée que j’oublie de me coiffer, immobile, pétrifiée.
Affalé sur des coussins, Paul médite, le regard sombre. A la fin, il s’écrie :
— Oui, mais comment sauver Landry?...
Ses adversaires sont inattaquables. Corrompre Renaudel?...
— Corrompre!... Tu veux dire : le désintéresser?
Sans prendre garde à mon interruption, Paul continue :
— Impossible. Le pot-de-vin qu’il a du recevoir d’autre part est probablement formidable. Au dessus d’une certaine somme, on devient honnête homme, et l’on se révèle inaccessible à la trahison : elle ne rapporte plus assez.
Il gronde, exaspéré :
— Et dire que je suis sûr que Colin n’est point fautif en cette sale affaire!
— Alors, rassure-toi... Il sera impossible de le condamner.
— Tu crois ça, âme simple? Penses-tu que les juges puissent discerner quelles sont les opérations licites, et les autres? Us ne sont pas plus financiers que toi. Et quand le parquet s’avise d’éplucher les comptes d’un petit éta-
blissement de crédit, à défaut de la grosse escroquerie, il découvre souvent quelques peccadilles. 11 est si malaisé de distinguer le blé de l’ivraie, parmi ces spéculations...
— Mais, enfin... Si le résultat est le même, chaque fois, que Ton accuse un banquier : h quoi reconnaît-on son innocence?
— A ce qu’il n’est pas parti pour Bruxelles.
Lorsqu’on est coupable, on file — c’est le salut. Lorsqu’on peut se défendre, on reste — c’est la honte. Colin savait depuis deux mois qu’une information était ouverte. On ne l’a point arrêté par surprise : il aurait pu fuir vingt fois s’il l’avait voulu.
Je tords la coque blonde de mon chignon ; j’arrange avec art les boucles crépelées qui encadrent mon visage. Pourquoi négliger ce soin? Il ne m’empêche pas d’écouter les doléances de Bernard : et une coiffure réussie, ça nous console de bien des choses...
Paul reprend violemment, après un silence :
— C’est exaspérant ! Nous qui n’avons rien fait... Passer pour des malhonnêtes gens à cause de cette fripouille !...
— Renaudel?
— Mais non : Bouvreuil !
— Ilein? Bouvreuil?
Je sursaute d'étonnement. Paul perdrait-il la tête? J'insiste :
— À quel propos t'en prends-tu à Bouvreuil?... Puisque c'est Benaudel, le plaignant.
— Mon petit, Benaudel est un homme de paille. Un pauvre diable, incapable matériellement d'être l'actionnaire d'une société financière. On lui a fourré ses titres dans la main le jour qu'il porta plainte, et on lui a même fourni la somme qu'il dut verser au greffe.
Renaudel est un faux plaignant. Tout vient de Y Agioteur .
— 11 me semble que cela peut se prouver, ça. Si on déposait une contre-plainte...
— Bah! La raison du plus fort... Ce Jules Bouvreuil jouit d’une influence terrible.
— Toi aussi, Paul, tu es puissant.
— Ma seule force, c'est l'argent. Lui en a également, autant que moi. Par exemple, ce que je possède et qu'il n'a point, ce sont les scrupules : la partie est inégale. Je la jouerai quand même... Tant pis!
Je retire ma chemise pour la remplacer par une combinaison pantalon : un amour de dentelles enrubannées. Nue, je me contemple devant la
glace : j'ai un corps svelte et charnu d’Anadyomène ; une peau blanche, blonde, rosée ; une chair élastique et ferme ; les reins souples ; les seins en coupes ; les hanches pleines et le ventre plat. J’ai comme un vague pressentiment que toutes ces petites choses précieuses ont infiniment plus de valeur que les actions de la banque Landry Colin...
J’interroge Paul en attachant mes jarretelles :
— Quel intérêt eut Bouvreuil à commettre cette iniquité?
— Deux raisons majeures : la nécessité de se débarrasser d’un obstacle, et l’occasion d’un bon coup de Bourse...
— Détaille...
Paul s’embarque dans une histoire très embrouillée, cite des chiffres, emploie des expressions affolantes : report, émissions, extension économique, hausse et baisse, mines d’or : ça me produit le même effet que, toute petite, quand je prenais une leçon d’arithmétique et que je ne parvenais pas à résoudre un problème diffus; mon institutrice me bourrait la tête de termes analogues : densité, dividende, lingot d’or... Oh! Sainte terreur du calcul... Je coupe le discours de Paul :
— Je t’en supplie : parle-moi une langue que je comprenne !
Alors, lui, tout d’un trait :
— Ecoute : tu as vu, des fois, un dogue et un matin guigner le même morceau. Qu’en résulte-t-il? Bataille. C’est le vainqueur qui happe la belle viande. Eh bien, voilà! Landry Colin gênait Bouvreuil. Bouvreuil a fait coffrer Colin pour manger à lui seul la côtelette que tous deux se disputaient.
— J’ai saisi, à présent. Et le coup de Bourse? — Encore plus simple : Bouvreuil a (profité de ce qu’il connaissait le jour de l’arrestation d’avance, pour vendre les valeurs de Colin au plus haut cours, et les racheter quand elles sont tombées à plat.
— Bon ! Ça recommence à devenir inexplicable... Je croyais que c’était en faisant l’opération contraire — acheter des titres et les revendre à un cours supérieur — que l’on avait un bénéfice ?
— Pas dans ce cas. Exemple : tu vends 1.000 francs, à un monsieur, un objet qui ne vaudra plus que 10 francs après-demain. Si tu n’achètes, en réalité, cet objet que le jour où il subit sa dépréciation, tu as gagné la diffé-
rence... car, tu n’es pas tenue de le remettre immédiatement à ton client, qui, lui, doit te le payer le prix convenu.
— C’est assez malpropre, ce petit trafic !
— Plutôt !
— Si on parvenait à le démontrer, est-ce que cela ne favoriserait point Landry ?
— Colin va certainement réclamer une enquête concernant ces agissements, dans l’intérêt de sa défense. Bah! la bande de Bouvreuil trouvera bien le moyen de truquer les rapports d’expert. Quand on a un homme politique dans sa manche — et quel homme! — on a beau jeu à tenter de vilains coups.
— Quel est cet homme politique que Bouvreuil a dans sa manche?
— lié!... Léon Brochard, parbleu!
— Léon Brochard ! !
Abasourdie, je répète machinalement ce nom inattendu.
Avez vous déjà parcouru l’un de ces labyrinthes de foire dont les murailles sont peintes de figures grotesques?...
Chaque tournant nous ménage une surprise, que les détours vous empêchaient de voir, une seconde avant. Voilà tout à fait l’impression
que j'éprouve, au fur et à mesure que mon esprit s& perd dans les spirales de l’Affaire Colin.
Je songe à voix haute :
— Cependant, Landry s’est vanté à bon escient d’être protégé par Brochard , son ancien condisciple...
Paul hausse les épaules :
— Brochard a changé son fusil d’épaule...
Est-ce un fait unique? N’as-tu jamais vu un politicien passer d’un parti à l’autre? Lorsqu’une branche commence de pourrir, l’oiseau transporte son nid sur la branche voisine.
Je réfléchis. En un éclair, le nom de Léon Brochard me rappelle tous les incidents de ces deux derniers mois : sa visite chez moi, le soir qu’il fut amené par Landry; son admiration pour le tableau de Watelet; et sa déclaration ; puis, mon escapade rue de Solférino, ma légère ivresse, mon demi-consentement aboutissant à l’entière déconvenue de l’ex-Premier, si piteux avoir sous sa petite chemise... Il semblait fort amoureux, Léon Brochard. N’y aurait-il aucun espoir, de ce côté?...
Paul m’interrompt, d’une exclamation de joie profonde :
— Comme je suis heureux que ta situation te mette à l’abri de cette débâcle, Nicole !
C’est vrai : tandis que mon pauvre Bernard va s’embourber, se débattre, peut-être se ruiner, au milieu de ces tripotages, moi — grâce à sa générosité passée — je reste riche, indépendante, hors delà bourrasque.
Ton rôle ne se dessine-t-il point, Nicole, après ces paroles que Paul vient de prononcer innocemment?
Tu es bien allée chez Léon Brochard sans dessein, sans excuse, par perversité, pour défier bêtement la jalousie, sinon légitime, du moins très humaine, de ton amant. Tu peux donc risquer cette démarche, aujourd’hui que ton but est de sauver l’homme loyal et affectueux qui te fit le destin d’une Danaé, te comblant à la fois, d’or et de caresses... Ta seconde visite à l’ex-ministre sera la rançon de la première.
Ma décision est prise. Irrévocablement. J’ai achevé de m’habiller, pendant cette conversation. Je retourne dans ma chambre où Lucy, exécutant mes ordres, a déposé sur le lit le costume de serge noire et le panama entortillé de gaze bleue... Cette toilette m’évoque le gentil
programme que je m’étais tracé... Voici ma matinée gâchée : ce n’est pas encore aujourd’hui que je verrai Sylvie !
J’endosse ma jaquette, après avoir attaché la jupe trotteuse. Une cravate verte, un fauxcol éblouissant tranchant sur la sobriété du tailleur noir, et jamais je ne me suis vue plus jolie que sous ces vêtements discrets dont la simplicité met ma fraîcheur en valeur, mieux que les soies et les velours tarabiscotés du soir.
Par exemple, le panama est trop négligé pour une démarche sérieuse. Je le remplace par un tricorne de paille noire, qui me fait paraître encore plus blonde.
Paul m’a regardée, étonné; maintenant, il interroge, tandis que je boutonne mes gants :
— Tu sors?... Où vas-tu?
Je le fixe profondément, sans répondre.
Nos yeux se rencontrent, s’incrustent, s’expliquent, se gênent horriblement sans oser se détourner; une sorte d’attraction nous force à subir ce supplice de la vrille, où chacun lit sa pensée dans les prunelles de l’autre.
Paul me devine, sachant bien, lui aussi, que si l’on parvenait à détacher Léon Brochard du dan Bouvreuil, à ramener l'ancien ministre
dans le camp de Landry Colin, le procès du banquier changerait de face. Ses regards parlants signifient : « C’est chez lui que tu vas, n’est-ce pas ? »
A la fin, répliquant à sa question muette, je murmure :
— Oui!
Paul rougit, baisse la tête. Il proteste faiblement :
— Reste... Reste, Nicole.
Hélas! En disant cela, il ne peut se retenir de songer que ma tentative est notre seule chance de salut; que, malgré ses méditations laborieuses, il n’a pas trouvé une idée pratique, agencé un plan propre à être mis à exécution, pour sauver son associé... D’autre part, son amour, sa jalousie, sa dignité, se révoltent à la pensée de me voir lancée dans une louche intrigue.
Paul m’offre un pauvre visage ravagé, tiraillé, torturé d’impressions contraires.
Mon cher Bernard!... Comme je le plains et comme je l’aime, à cette minute!
Heureux, il n’était, pour moi que le protecteur, en somme ; plus délicat, plus respectueux, que ne se manifestent généralement
ceux qui remplissent ce rôle, voilà tout. Mon affection se montrait calme et fraternelle.
Malheureux, il éveille ma passion endormie, insoupçonnée. L’infinie pitié que je ressens à l’égard de cet être sincère et bon, vient de souffler sur le feu, d’allumer l’étincelle amoureuse... J’ai une fierté, un bonheur immense, à penser que je suis en pouvoir de l’assister, à mon tour...
Peut-être est-ce une sensation fugace due à mes nerfs surexcités : demain, la cendre se reformera-t-elle?
Je me penche sur Paul, je le grise d’un baiser d’amante. Il appuie sa tête contre mes seins :
— Étourdis-moi, console-moi, Nicole!
Je me dégage doucement. Je profite de ce qu'il est distrait, attendri et désemparé, pour me retirer à pas de loup.
Et je sors précipitamment de l’hôtel, je dégringole le perron, je traverse le jardin en courant, tant j'ai peur qu’il ne me rappelle...
Ironie du sort : Paul est probe et n'a jamais failli ; aujourd'hui, s'il persiste dans son lion-
nêteté, sa réputation risque d’être entachée. Et la seule ressource qu’il ait de défendre son honneur, c’est d’accepter une compromission !
Quelle admirable matinée! L'avenue des Champs-Elysées est inondée de lumière. Un vif soleil de printemps brûle mes épaules, et je dois ralentir la course folle qui m'échauffe.
Il y a deux minutes que j'ai quitté l'hôtel ; il me semble que, si je me retournais, je verrais Paul... Un voleur n'a pas plus de crainte d’être rattrapé que moi, à cet instant. Comme j'arrive à l’angle de la rue de Berri, un appel me fait tressaillir :
— Nicole !... Nicole !...
Ça y est ! Paul a dû sortir derrière moi. .le m’arrête, les jambes molles; et je fais volteface, cherchant a l'apercevoir.
Une main me frappe sur l’épaule.
— J’étais devant vous, chère amie. Pourquoi guettiez-vous de l’autre côté?
Julien Dangel me salue d’un sourire assuré.
Ses yeux sont plus bleus que jamais et il a gardé des bribes de soleil dans sa moustache aux pointes dorées. Comment ! C’est ce jeune idiot qui me hélait de la sorte... J’ai envie de le gifler.
Malheureusement, les privautés que je lui ai permises, l’autre soir, m’obligent à prendre un air aimable : c’est l’engrenage.
Julien dit, après avoir baisé ma paume, par le creux du gant :
— Je me rendais chez vous, justement.
— Sapristi!... Vous n’avez pas choisi le bon moment...
— Si. Je l’ai choisi, exprès.
Julien appuie ses paroles d’un regard drôle.
Je remarque seulement sa mine singulière. Je demande :
— À quel propos ?...
Julien interrompt doucement :
— Je lis les journaux, Nicole... J’ai appris la nouvelle, ce matin. J’ai pensé à vous, à votre ami. ..
— Qu est-ce qui vous a laissé supposer qu'il s'agit de Paul? Vous étiez donc bien au courant de ses relations avec Landry Colin? Le Quotidien ne l'a désigné que sous une initiale...
— D’abord, j'avais vu monsieur Colin chez vous, et Fréminet, me l’avait nommé comme l’associé de votre... de monsieur Bernard. Ensuite, c'est 1 z Flcimbard, mon journal habituel. Je ne sais de quelle manière le Quotidien a rapporté l'événement, mais je vous prie de croire que le Flambard , ne se prive pas de citer M. Bernard en toutes lettres...
Julien tire le Flambard de son veston et l'ouvre, juste au passage qui concerne Paul. Je lis :
« ... Landry Colin était commandité par M. Paul Bernard (fils de feu Isidore Bernard) qui, détenteur de la marque de réglisse Bernard et des raffineries Goërtz, avait ajouté, au trafic du sucre et de la réglisse, celui des poires... »
Je rejette dédaigneusement cette ordure. Je commence à m'aguerrir, et me doute que la rédaction du Flambard , a dos accointances avec la direction de Y Agioteur. Mais, irritée quand môme, je rembarre Julien :
— Alors, vous veniez me présenter vos condoléances?... En voilà une idée baroque!
Julien s'assombrit. Il riposte vivement :
— Je ne vous eusse point dérangée inutilement, le jour où vous est réservée cette peine... Ma visite avait pour but d'essayer de vous soulager, dans la mesure du possible...
.l’interprète « soulager » au sens de : « consoler. » Enervée, je brusque l'entretien :
— Mon cher ami, nous reparlerons de cela à loisir... Aujourd'hui, je suis très pressée... Une course urgente... On m'attend.
— Nicole!... Ecoutez. Deux mots, seulement. Je possède, peut-être, un moyen de vous aider.
Stupéfaite, je considère le petit Dangel. Il parait sérieux. Je me décide à entendre ses explications :
— Voyez-vous, Nicole : les auteurs, les littérateurs, ont beau passer pour des gens brouillés avec l'arithmétique, en général ; moi, j’ai du sang normand dans les veines, et cela me permet de comprendre la science des calculs compliqués. Je pense m'être à peu près assimilé l’Affaire Colin... Malgré le parti pris évident du Flambard , j'ai cru démêler que
Landry Colin ne serait pas aussi noir qu’on se plaît à le montrer, car les tripotages dont on l’accuse sont assez mai définis. Si l’instruction est bien menée, le banquier pourra s’en tirer. . . 11 s’agit d’intéresser le Parquet à sa cause. Je puis y contribuer...
— Comment cela ?
— Je n’aurai qu’à me réconcilier avec Sylvie.
— Hein?
— Son père est le juge d’instruction T... à qui est confiée l’affaire Colin. Sije retourne chez monsieur T... soit par lui-même, soit par Sylvie, j’obtiendrai de plaider la cause du banquier auprès de son juge ; au besoin, je me prétendrai intéressé à ses opérations financières, bref, je parviendrai sans doute à faire circuler un courant de sympathie en faveur de Landry Colin... On écoute plus facilement un futur gendre qu’un étranger.
Je reste effarée des révélations de Julien Dangel. Ainsi c’est justement entre les mains du père de Sylvie que se trouvait le sort de Landry : le hasard se plaît aux coïncidences ! Je comprends, maintenant, pourquoi le banquier, lors de la rencontre au Bois, examinait
si attentivement le vieux monsieur : Colin était déjà prévenu.
J’objecte malicieusement :
— Savez-vous, mon cher Dangel, que votre proposition est fort équivoque... Quel rôle joueriez- vous envers votre fiancée?
— Un rôle déloyal et malhonnête, je le reconnais. Que m’importe! Je commettrais les pires actions pour vous, Nicole, à présent que vous voulez bien que je vous aime... Je suis si heureux... Je vous adore !
Je réfléchis. Julien, se faufilant dans l’intimité du juge d’instruction, serait à même — sinon de servir Landry — du moins de surprendre une phrase échappée, un renseignement précieux qu’il me livrerait... Oui, mais Sylvie ! Elle s’imaginerait que Julien s’est épris de nouveau et sollicite sa grâce? Je ressens encore la petite piqûre au cœur... Et je déclare fermement :
— Non, je ne veux pas! Vous n’oubliez point ce que vous m’avez promis, Julien?... Je vous interdis d’aller là-bas.
Julien me regarde de cet air reconnaissant dont il accueillit ma demande, il y a trois jours... Il insiste :
— J’aurais tant de joie à vous obliger... il me semble que cela rapprocherait un peu les distances qui nous séparent : vous, riche, répandue, entourée de luxe ; moi, provincial inconnu, dans une situation médiocre...
Irrésolue, je me reproche maintenant de m’être laissé influencer par des raisons étrangères aux intérêts de Paul. Suis-je bien certaine, que, seul, le désir que l’on n’abusât point cette Sylvie aimante, en lui préparant une seconde déception, m’a conseillé un refus énergique à l’offre de Julien? Et n’y a-t-il que de la pitié pour une enfant désarmée, dans le geste qui m’incite à éloigner Julien de toute comédie?
J’abandonne au hasard le soin de décider ce qui doit arriver. Et je dis — comme on joue à pile ou face :
— Ecoutez, je suis sortie pour tenter une démarche décisive : qu’elle réussisse, et Landry n’a plus rien â redouter. Attendons... Au cas où elle échoue, il sera toujours temps d’essayer de votre côté...
Julien me dévisage hardiment, avec l’assurance que donnent, même aux plus timides, nos menues faveurs accordées. 11 n’a pas l’au-
dace de formuler une interrogation précise, mais ses yeux m’enveloppent déjà d’un regard curieux, investigateur : il se croit le droit d’être jaloux, tant la possession commence par là. Et je le sens inquiet, intrigué, à l’idée de ma fameuse démarche... Julien accepte Paul, à la façon dont un jeune homme, qui rêve de devenir l’amant d’une femme, subit la nécessité future d’un partage avec le mari . On n’envie point celui que l’on espère tromper. Mais, à la pensée d’une protection inconnue, d’un ami à moi qu’il ignore, Julien s’estime lésé. Un peu plus, et il va parler, questionner... Je lui tends une main preste :
— Adieu... 11 faut que je me sauve... A bientôt.
Et laissant planté, au milieu de l’avenue, ce beau jeune homme blond, sur qui des promeneuses se retournent parfois, je traverse la chaussée et saute dans une auto, en criant au chauffeur :
— 4, rue de Solférino !
Si Julien a entendu l’adresse, le voilà rassuré : il saura que c’est simplement de « notre » ami Léon Brochard qu’il s’agit. Et celui-là, il ne doit guère le considérer comme un rival :
dans le ministère des aventures d'amour, ils ne possèdent pas le môme portefeuille.
Pourquoi cet infortuné Dangel m'inspire-t-il une défiance incoercible? En apprenant mes ennuis, il est accouru tout de suite : c'est gentil... ou c'est habile.
Hélas! Je sais bien, au fond, quelle est la source de cette méfiance envers ceux qui prétendent m'aimer : un jour étant enfant, je me rendis malade en absorbant des fruits de belladone que j'avais pris pour des cerises. Depuis cet accidentée ne peux plus manger de cerises : à leur vue, j'éprouve une répulsion irraisonnée.
Mon premier amour m'a laissé un goût d’amertume dans la bouche : je crois que tous les autres sont empoisonnés.
Je doute de ce Julien Dangel équivoque et charmant, parce que Claudières me trompa jadis, et je cherche à sauvegarder Sylvie, cette nouvelle Nicole, plus naïve, plus douce, — mais aussi passionnée. Seule, l'affection de Paul m'emplit de sécurité : elle s'est manifestée avant de se raconter.
L'amour est une addition douteuse : il faut commencer par en faire la preuve.
Trêve de réflexions : l'auto vient de stopper devant la maison de Léon Brochard. Je m'aperçois, au moment où je paye le chauffeur, que mes mains sont agitées d'un tremblement nerveux...
Voici l'escalier aux murs ornés de glaces, aux tapis épais. Je perds la sensation du temps écoulé depuis ma première visite: il me semble qu'elle eut lieu hier... Ou plutôt, non : j'ai l'impression de la revivre en rêve. Je monte très lentement; mon cœur bat ; et, je vois, dans les hautes glaces, une jeune femme, blonde et pale, qui braque sur moi de grands yeux bleus à la pupille si dilatée, qu'ils paraissent noirs... C’est tout à fait comme l'autre fois. Me voilà sur le palier du second étage. J’attends un peu, avant de sonner.
C’est le même valet de chambre qui passe son museau glabre par la porte entre-bâillée. II est toujours rébarbatif et soupçonneux. Il laisse tomber sa question d’une bouche dédaigneuse :
— Madame désire?
Je m’introduis délibérément dans l'antichambre, écartant le domestique du bout de mon gant. Effaré, il s’efforce de protester, une réelle inquiétude enrouant sa voix :
— Mais, monsieur ne reçoit pas, ce matin...
11 m’a bien défendu de... Il est très occupé.
— Mon ami : fermez la bouche, et ouvrez la main.
Je glisse un louis dans la paume qu’il tendait pour me repousser. Au contact du métal, le valet de chambre s’amadoue; sa face sourit, tordue d’un rictus servile. Il avoue, jouant l’affliction :
— Je veux bien annoncer madame : seulement, je crains que madame ne soit renvoyée...
— Ça, c’est mon affaire. Dites à monsieur Léon Brochard que je tiens à le voir absolument, au sujet d’une question de toute importance... Je ne partirai pas, si je n’ai pu lui parler.
Ma décision impressionne le domestique. Il me fait passer au salon sans oser de nouvelles objections; il a constaté en moi les deux qualités des supérieurs : je sais commander et je sais payer.
Néanmoins, je l'entends grogner à voix basse, avec un haussement d'épaules significatif :
— Zut! après tout... Ils se débrouilleront... Moi, je m'en lave les mains.
Seule, je tâche de rassembler mes idées, d’apprêter mes phrases, mes arguments.
Voyons, il sera bon de rappeler à Brochard que Colin fut son ami jusqu’aujourd’hui... (Pourquoi ce valet de chambre paraissait-il embarrassé à ma vue ?...) Je me montrerai coquette, irrésistible... (pourtant, il ne peut savoir déjà les ramifications qui me rattachent à l’affaire Colin ; alors, à quel propos était-il persuadé que son maître me consignerait sa porte?...) Je serai assez habile pour reconquérir le charme dont j’avais possédé un instant l’ancien ministre...
Sapristi! Mes réflexions tourbillonnent, se précipitent, dans une confusion fâcheuse. Je mélange toutes mes impressions, et suis en mauvaises dispositions pour l’entretien qui se prépare. O mes nerfs, mes terribles nerfs !
Comme on me fait attendre longtemps!...
Je me lève. Je circule à travers la pièce. Je soulève un petit bronze de Chéret, exposé sur la cheminée, et je le contemple machinalement, incapable de décrire ce que mes yeux regardent.
Ah! Enfin... La porte de gauche s’est ouverte. Je me retourne, et j’aperçois...
Un pyjama bleu et jaune, brodé de fleurs d’or et d’oiseaux noirs; des pantoufles de satin violet; et la tête de Léon Brochard, toute blanche, tout ébouriffée, émergeant de cette mascarade sino-japonaise...
Ramenant pudiquement son vêtement sur son sein, d’un geste de sénateur romain, Brochard murmure :
— Mande pardon, chère madame... Cette tenue... sors de mon lit.
De son lit, à onze heures et demie? Moi qui le croyais si matinal ! Je baisse les yeux pour ne plus voir le merveilleux pyjama à ramages. Pourrai-je réprimer mon fou rire intempestif 9 Hélas! Oui : je n’ai qu’à penser à Paul.
Et c’est très gravement, presque humblement, que je prends la parole, après m’être assise en face de Léon :
— Excusez-moi, monsieur, de vous déranger ainsi : à J improviste. . .
— Du tout, chère amie : une jolie femme ne me dérange jamais.
Il a répondu cela sur un ton banal, avec la galanterie courtoise et réfrigérante des hommes
indifférents. Je le fixe, d’un coup d’œil perçant : il m’épie, les prunelles guetteuses, le sourire railleur, méchant, quasi hostile... O vieux félin aux griffes tendues : tu me sens à ta merci, et ta rancune se délecte à l’avance, dans l’espoir de me faire expier ta déconvenue du mois dernier ! Attends un peu, tu vas te prendre à ton propre piège.
Je croise mes jambes l’une sur l’autre, et ma jupe collante accentue ce mouvement. Je détache un bouton de ma jaquette, pour dégager ma poitrine, mes seins pointant sous le devant de batiste transparente. Et j’implore, avec cette voix douce, traînante, voluptueuse, dont les femmes mendient les cadeaux ou les caresses :
— Dites, monsieur Brochard, vous ne vous doutez pas du motif de ma visite? Vous ne voulez pas m’aider à l’expliquer?
— Ma foi, chère madame, j’ignore absolument... Je ne devine point ce qui vous amène. La dernière et unique fois que vous vîntes sous mon toit, je ne pus guère soupçonner que vous seriez assez bonne pour vous y présenter de nouveau... Et le plaisir de cette surprise m’empêche de l’interpréter.
Vieillard perfide et vindicatif, que la lutte sera pénible avec toi, et la victoire dure à remporter !
Je dompte mon irritation frémissante, et je continue, forçant mon accent de douceur :
— Oh ! mon cher monsieur Brochard... Vous ne parviendrez pas à me faire supposer que vous soyez de ceux qui perdent la mémoire de leurs amitiés. Vous avez trop de générosité pour pratiquer les oublis opportuns...
— Mais pas assez pour chasser les souvenirs inopportuns, chère madame.
Mes doigts crispés éraillent la tapisserie de mon fauteuil. Je me contrains à rester souriante. Je poursuis :
— J’irai droit au but, monsieur... J’ai appris l’arrestation de Landry Colin, ce matin, en ouvrant le journal... J’ai éprouvé une commotion... Landry Colin est mon ami, monsieur :
je l’estime donc innocent... Victime de quelque machination... politique, financière, que sais-je! Ces choses compliquées ne sont point de mon ressort... Mais, ce qui est bien du domaine de la femme, c’est cette intuition qui ne trompe pas, et nous dirige vers l’endroit où nos prières seront entendues, comme un chien
court sur la bonne piste... J'ai tout de suite pensé à vous, monsieur Brochard. Je vous avais jugé secourable, bon, juste, loyal...
— Bah !... Vous avez une singulière façon de prouver aux gens le cas que vous faites de leurs qualités !
— Monsieur... Oh! monsieur... Vous ne me pardonnerez jamais ce... déjeuner?
— La digestion fut un peu lourde.
— Monsieur Brochard, vous qui êtes si galant : vous n’absolvez point la faute en faveur de la pécheresse ?
J’ose me pencher à portée de ses lèvres, et lui offrir un irrésistible visage... Il se recule. Il examine complaisamment ma figure, mes formes, mon attitude abandonnée. Il a un sourire admiratif et ironique pour répliquer finement :
— Votre beauté nuit à votre cause, chère Nicole : plus la tentation est séduisante, plus le mécompte fut cruel.
— Monsieur Brochard !
Ma voix devient suppliante. Je pose ma main brûlante sur son genou. Léon me considère avec des yeux moins froids, mais reste... passif. L’admirable maîtrise de soi ! Cet homme
m’étonne : je ne l'aurais pas cru si fort. Où est la sénilité libidineuse du vieux viveur concupiscent et grotesque? Malgré le pyjama bleu et or, malgré les babouches améthyste et les blancs cheveux en désordre, l’ancien ministre recommence à m’imposer un certain respect, grâce à sa louable résistance : je ne puis l’attribuer qu’à sa force de caractère.
Un peu rouge, j’essaie d’aborder un autre terrain :
— Ne parlons plus de moi, ni de mes torts.
Landry Colin... Monsieur Brochard... Landry Colin est votre ami...
— Permettez !
— Oh ! Vous pouvez bien le confesser, allez!
Puisque personne ne nous écoute. N’est-ce point lui qui nous a présentés l’un à l’autre? Vous paraissiez enchanté de son amitié, ce soir-là... monsieur Brochard, au nom de cette amitié, je vous adjure de prendre la défense de Landry Colin !
— Mon Dieu, chère Nicole, écoutez l’aveu cynique d’un vieil homme qui connaît les hommes : si Colin fut mon ami, j’ai double raison de le lâcher ; le défendre serait me compromettre. Et soyez sûre qu’à ma place, il
en ferait de même. Notre protection est une fille d'auberge : elle offre son gîte au passant qui a les poches pleines, mais ferme la porte lorsque le vagabond lui tend sa besace. Et la pitié dupuissant à l'égard de son prochain, c’est une espèce d’assurance à intérêts composés.... Ecce homo !
— Ali!... Colin vous avait bien jugé !
— Tiens! Tiéns! Tiens !
Je m'arrête, saisie par l'accent moqueur dont Léon Brochard souligne ma maladresse.
Alors, excédée du rôle que je m’étais tracé, jetant le masque inutile, je me lève, hautaine, l’œil arrogant ; dominant l’ex-Premier de toute ma taille longue, souple, svelte, aux rondeurs aguichantes, aux courbes harmonieuses, et je m’écrie d’une voix sèche et mordante — de ma voix sincère :
— Franchise pour franchise, tant mieux, après tout! Vous soupçonnez bien le mobile — le vrai — qui m’amène ici, hein, monsieur Brochard?... Si je vous avais prêté l’intention d’assister Landry Colin, me serais-je imposé le devoir de plaider sa cause ? Pour une raison qui m’échappe, vous semblez vous être désintéressé soudain de votre ancien ami... Or, je
viens vous demander, en grâce, de me porter secours à moi ... De faire rendre justice à Landry, pour moi ... Vous avez le pouvoir de tout obtenir. Et si j’ose tenter cette démarche, c'est que mon geste n'est point aussi vilain qu'il en a l'air... Personnellement, les éclaboussures de l’Affaire Colin ne sauraient m'atteindre... Ma sollicitude envers Landry n'a pas de motif égoïste...
— Vous parlez par énigmes.
— Bref, je ne mendie pas, moi. Et... et...
quand je sollicite, quand je brigue une faveur d’importance, c'est à la façon de quelqu’un qui propose un... troc. Si vous l'acceptez, je suis prête à... à vous payer.
— En monnaie de sphinge?
— Monsieur Brochard!...
Anxieuse, honteuse, j’attends mon arrêt.
Mon sang se précipite avec un afflux violent qui picote mes joues empourprées. Je glisse un regard timide sur Léon Brochard : il sourit, impitoyable, ses yeux pétillent d’une joie mauvaise, ses mains pianotent gaiement sur le canapé. Aucune émotion : je suis perdue.
Ah! ça, fut-il changé en glacier, cet homme de braise, depuis le jour où je l’ai quitté?
Je n’ai pas d’étonnement à l’entendre répondre, sarcastique :
— Trop tard, chère madame. Il eut fallu vous y prendre autrement. Léon Brochard n’est pas de ceux que l’on berne impunément lorsqu’on n’a pas besoin d’eux, quitte à les rappeler au moment propice : « Psitt! viens ici, mon ami, à présent, tu peux m’être utile. » Vous vous êtes comportée d’une manière joliment malhabile, chère amie... Malgré votre esprit, petite Nicole, vous n’étiez pas assez forte pour vous mesurer avec un vieux routier du pouvoir, et la ruse de Landry Colin a échoué...
Croyez-vous que je n’ai pas senti, dès le premier jour, où Colin voulait me mener? Je le connais, mon camarade... Il vous avait choisie comme atout de son jeu — la dame de cœur — ; mais , dès l’apparition de votre museau rose, j’ai feint de me livrer, d’être l’heureuse victime de ce charmant guet-apens... Car, je vous ai passionnément désirée, madame. Un moment, vous m’aviez pris, subjugué... Il ne tenait qu’à vous de me posséder entièrement, de me forger une chaîne solide, avec ces jolis doigts fuselés... J’étais presque amoureux de vous... Mais, le jour du fameux déjeuner :
quelle douche! Ah! vous vous entendez à soigner les gens, vous! J'ai été guéri du coup.
Vous rappelez-vous? J'ai crié : « Oh ! la petite rosse... Je m'en souviendrai !... » Je me suis souvenu.
Léon Brochard s'anime peu à peu, plus verbeux, moins prudent; il parle, il parle, légèrement fébrile :
— Alors, vous vous imaginez que je me suis jeté dans la bagarre, par simple plaisir de recevoir des horions certains et de guigner des bénéfices improbables?... Voyons, regardez-moi, mon enfant : je suis vieux, fini ; je n'ai plus d’ambition, saturé d’honneurs, gorgé de jouissance, gavé d’argent... Quel eût été mon intérêt, si je me fusse occupé de l’affaire Colin, sans autre pensée?... Je n'éprouve ni désir, ni cupidité. Savez-vous ce qui m'attend, demain?... Quelque imbécile ira divulguer dans une rédaction ma soi-disant participation à l’arrestation du banquier Colin... Votre ami Bernard commanditera probablement une feuille de chou afin qu'elle répande ces bruits flatteurs, ainsi qu'une foule d’insinuations du même genre... Les journaux socialistes suivront avec ensemble... Je vois d’ici leurs
« manchettes » : Le scandale Bouvreuil -
Renaudel-Brochard... Le Gouvernement trempe dans toutes les canailleries » ... Des polémistes me traiteront de crapule au cours d’un article à trois sous la ligne... Un député radical et millionnaire — l’un de ceux qui arrivent à la Chambre, dans leur auto de cinquante mille francs, pour réclamer l’impôt sur le revenu et pleurer la complainte du pauvre prolétaire, en suant à grosses gouttes sous leur pelisse fourrée de zibeline — interpellera, au sujet de ces « faits qui déshonorent la troisième République »... Et vous croyez, qu’à mon âge, je me fusse donné tous ces tracas pour avoir le bonheur de me faire engueuler à la tribune par le citoyen Jacasse?... Non, madame. Le monde dira : «Léon Brochard a usé de son influence afin d’aider Jules Bouvreuil à se débarrasser de Landry Colin. » Les journaux publieront :
« Brochard et Bouvreuil ont machiné l’arrestation d’un banquier incriminé, avec l’intention de spéculer sur la baisse »... Eh bien î le monde et la presse se tromperont, madame, Léon Brochard se soucie autant de Bouvreuil que de sa première bavette. Léon Brochard est assez riche pour dédaigner les coups de Bourse.
S’il avait suivi son impulsion, il n’efit pas levé un doigt, dans le but de faire arrêter ou non le banquier Landry Colin... Et si Léon Brochard se mêle aujourd’hui de cette affaire, si Léon Brochard abandonne son ami, affronte les campagnes de presse et les menées de ses adversaires politiques : c’est simplement pour avoir la joie de voir une petite femme capricieuse s’humilier devant lui ce matin, madame. Oui. Ne souriez pas d’un air incrédule, ne criez pas à l’invraisemblance... Au palais blasé, il faut la saveur d’un piment nouveau : j’ai ouï dire qu’un prince chinois anoblit son cuisinier parce qu’il avait le secret de servir chaque jour un mets inconnu... Moi, je vendrais mon âme pour réveiller mon goût, perdu à force d’être rassasié. Et qu’était-ce qu’un banquier de plus ou de moins sur le marché, qu’une affaire à ajouter aux Panamas et autres isthmes, qu’un peu d’énergie à dépenser, d’intelligence à montrer, d’honneur à risquer — dites, chère amie, qu’était-ce tout cela, en regard du plaisir délicieux de vous tenir la, frémissante, tremblante, implorante, et devons déclarer bien tranquillement : « Non, madame, trop tard. Vous êtes exquisement jolie, mais je ne veux pas de vous.
A chacun son tour : c'est ma revanche. » ...
Hein! Quelle petite vengeance délectable...
un peu mufle, je l’avoue, bah! qu’importe...
Et vous doutiez-vous — l’après-midi où vous m’avez si gentiment bafoué — que vous signiez, sans y prendre garde, le mandat d’amener Landry Colin, belle Nicole?
Je reste pétrifiée, figée sur place, sentant à peine les banderilles dont il me louaille. Le terrible politique... Ainsi, il avait tout soupçonné, tout pénétré : et les desseins de Landry Colin, et ma démarche, ce matin !
Est-ce drôle!... Bien que mes projets s’écroule nt par sa faute, quoiqu’il me cingle de railleries cuisantes, je ne ressens nulle haine à l’égard de cet homme : je l’admire trop. M’a-til habilement roulée, ce fin Brochard ! Je l’estime surtout de m’avoir si superbement résisté. Et la faillite de mes charmes m’inspire presque de la vénération pour l’impertinent Léon : je me croyais invincible... et il triomphe de moi — de lui !
Je le contemple — froid, calme, persifleur — sans parvenir à comprendre ma défaite...
Soudain, un remue-ménage se fait, dans la pièce voisine. Je n’y prêterais aucune atten-
lion, si Brochard n’avait tourné la tête avec inquiétude. J’ai comme la perception d’un petit mystère... L’ex-ministre rougit; le bruit s’accentue... Tiens, tiens, tiens !...
Brusquement, la porte s’ouvre. Et une voix rauque, voilée, aux inflexions canailles, s’écrie :
— Eh bien, voyons, chéri! On ne briffe donc pas, aujourd’hui?... Sais-tu qu’il est une heure moins le quart?
Une amusante petite femme surgit de la chambre à coucher. Dix-huit ans, pas de corset, à peine de chemise ; des bras potelés, des jambes effilées, une poitrine charmante ; et la plus drôlette frimousse de jeune ribaude de Montmartre : des yeux de chatte, une rousse crinière de lionne, un nez retroussé et une bouche en cerise... Pas mal, l’aventure de Léon Brochard ! M’apercevant, elle pousse un cri :
— Oh ! pardon...
Et la gamine se sauve, verrouillant à double tour sa peur et sa nudité.
Je me retourne vers Léon Brochard, souriante, ironique; reconquérant mon audace et ma présence d’esprit. J’ai compris. L’héroïsme de l’astucieux politique est moins inexplicable. Je me rappelle, ïi présent, les
hésitations du valet de chambre... Léon, sortant de son lit... Je puis savourer sans restriction la vanité d’avoir déchaîné, à moi seule, ces luttes compliquées d’intérêts contraires, suscitées par Brochard rien que par dépit de m’avoir vue lui échapper... Une bouffée d’orgueil m’en cache momentanément les conséquences désastreuses... Car, enfin, la résistance de Brochard, maintenant, n’a plus de cause humiliante pour moi... Lui-même l’explique de bonne grâce :
— Dame ! Vous comprenez, chère amie :
malgré mes belles et fermes résolutions, malgré mon âge... Devant vos attraits, votre séduction, j’aurais pu faiblir... Alors, j’avais pris mes précautions.
Je suis rentrée chez moi dans un état indescriptible de dépit, d’énervement, de colère... et d’hilarité !
Tout de suite, j’ai demandé :
— Où est monsieur?
— Monsieur est parti peu après madame, a répondu la femme de chambre.
Paul a quitté Fhôtel sans attendre mon re-
tour? Pourquoi? Une vague inquiétude est venue m’assaillir.
J’ai voulu revoir Paul immédiatement, savoir le motif de son départ précipité : il devait, logiquement , rester ; anxieux de connaître au plus tôt le résultat de mon entrevue avec Brochard.
Et je vais par exception le relancer à son domicile particulier, rue Spontini. Après diverses cérémonies, un domestique inconnu m’introduit enfin auprès de Paul : c’est bien ici qu’il s’était rendu, en sortant de ma maison.
Paul Bernard arpente son cabinet, silencieux et préoccupé, les sourcils froncés, la bouche nerveuse. Il dit :
— C’est toi? d’une voix morne, inexpressive, et continue à marcher de long en large, sans un mot.
Je reste interdite. Je suis presque intimidée par ce mutisme sévère. 11 me regarde aussi froidement que si nous n’étions pas seuls. Et cette absence de questions!... Comment lui narrer mon équipée? Je combine une histoire fantaisiste où les détails vrais se mêlent aux circonstances qui auraient pu être, et je résume brièvement mon invention :
— Paul... Je suis allée chez qui tu sais... Je l’ai prié, supplié d’intervenir en faveur de Landry Colin...
(Paul mâchonne sa moustache, sombre, l’air fâché.) J’ajoute, avec un peu de malice et de confusion :
— Mais, je n’ai pas eu le courage d’accomplir mon sacrilice... jusqu’au bout. Je m’étais imposé une tâche au-dessus de mes forces... Et j’ai dû revenir bredouille.
— Vrai?...
Paul m’interroge , joyeux soudain , la physionomie éclairée d’un bon sourire. 11 s’exclame :
— Ah \ que je suis heureux!... Vois-tu, j étais dégoûté... Je me reprochais de t’avoir laissée agir... Je te détestais presque.
— Mais Paul... Songe que tout est à recommencer! Mon échec brouille encore les cartes... Nous sommes vaincus, perdus...
— Quelle veine !
24 mai. — Lî Affaire Landry Colin . — Le financier Landry Colin a été extrait hier de la Santé et amené au cabinet du juge d'instruction. Son défenseur l'assistait et a déposé, en faveur de son client, une demande de mise en liberté provisoire. Le juge n'a pas fait droit à cette requête.
28 mai. — L Affaire Landry Colin . — On disait hier au Palais que de nombreuses personnes allaient être impliquées dans cette affaire.
3 juin. — L'Agioteur. — A propos de l'Affaire Colin. — Nous mettons le public en garde contre les allégations de certains
de nos confrères, lesquelles ressortissent moins de 1 information que de la campagne de presse.
4 juin. — La Vie de Paris. — A la suite d’une note injurieuse parue au sujet de l’Affaire Colin, M. Robert Valin, secrétaire de la rédaction à la Vie de Paris , a envoyé ses témoins à M. Yves, rédacteur en chef de X Agioteur. Une rencontre à l’épée a été décidée.
Ces découpures de journaux, que je relis ce matin avec une âpre jouissance de torture — comme on laboure ses mâchoires lorsque l’on souffre d’une névralgie dentaire, pour détourner son mal par une douleur plus aiguë — ces articles m’évoquent toutes les journées affreuses les soirées mornes, les nuits agitées et les aubes aux réveils anxieux, que j’ai passées depuis l’arrestation de Landry Colin.
Tout le monde parle de X Affaire Colin , aujourd’hui. On dit : X Affaire, sans ajouter de nom ; ainsi l’on désigne les grands procès qui, de dix ans en dix ans, passionnent momentanément l’opinion publique, puis s’effacent de nos mémoires inconstantes, par un oubli stupéfiant. Qui peut citer, sans se tromper, le nom de 1 héroïne d’une cause judiciaire et politique à
laquelle les Parisiens de mil neuf cent trois s’intéressèrent ardemment?
Qui se souviendra même d’une affaire vieille de quatre ans?
Le Temps roule son flot d’immondices comme la Seine charrie ses épaves: il n’en reste rien, le courant passé.
Parfois, un homme exhume l’un de ces scandales .d’antan afin d’éclabousser la pourpre d’un puissant : tel celui qui ramasse un caillou gisant depuis longtemps au fond du fossé, pour le jeter entre les jambes du passant. Alors, les hommes, tout étonnés, essaient de reconnaître, de rapprendre leurs passions d’hier, devenues étrangères.
Demain, l’Affaire Colin ira rejoindre ses aînées, au delà du Léthé. Mais, hélas ! en attendant l’heure, elle jouit d’une redoutable actualité: c’est la question du jour. Et le moment présent est tout.
Le passé nous fait pleurer. L’avenir nous fait rever. Seul, le présent nous fait vivre. Il s’agit de lutter contre ce terrible aujourd’hui.
Me rappelant une phrase de Léon Hrochard, qui, prononcée dans la colère, me fut un conseil inconscient et profitable, je suggérai à Paul
Fidée de commanditer une feuille quelconque, dont la polémique favorable à Landry Colin « apporterait le vérité et la lumière » selon le cliché consacré.
Notre choix s’arrêta sur la Vie de Paris, quotidien honorable et suranné, soutenant encore, de ses piliers quinquagénaires, une façade un peu lézardée. Paul s’aboucha avec le directeur de ce journal ; les entrevues eurent lieu à mon domicile, terrain plus discret que la rédaction, ou l’hôtel de Paul.
Je reçus le directeur de la Vie de Paris, vieillard souffreteux et silencieux, qui s’affaiblit peu à peu, en proie à l’une de ces maladies lentes, qui vous tuent d’épuisement, passé la soixantaine. Bientôt, le pale personnage ne fut plus qu’un nom, imprimé en tète de son journal, et la puissance effective revint tout entière à Paul.
J’appris à connaître et à apprécier, avec Robert Valin, rédacteur en chef de la Vie de Paris, le type du journaliste par excellence.
Sympathique, spirituel, actif et avisé, Robert Valin décèle une grande culture littéraire dans sa conversation et une intelligence intuitive dans l’exercice de sa profession.
C’est un homme vigoureux, autoritaire et bourru, dont la franchise conquiert J’estime des honnêtes gens et la haine des imbéciles. Léger, jouisseur, généreux, incapable de calcul, apportant une bravoure têtue à défendre ses opinions, il est de vraie souche gauloise, et son tempérament bien français d’artiste viveur et insouciant, tranche heureusement sur notre génération d’êtres mercantiles.
Je l’aimai beaucoup, dès le premier jour.
Quand Robert Valin — un peu débraillé, le veston flottant sur ses larges épaules, la lavallière bleue effilochée, nouée négligemment sous le faux-col étincelant — entrait chez moi pour se concerter avec Paul, qu’il nommait gouailleusement le « patron », le sachant bien son véritable directeur, je me sentais tout de suite réconfortée. Robert, avec la finesse malicieuse de ses yeux gris, l’entregent de ses manières, l’astuce de son laisser-aller bon enfant, et la façon dont il organisait la campagne de presse contre Bouvreuil et Y Agioteur 9 m’inspirait confiance. Physiquement même, sa force semblait le désigner comme un appui.
Depuis une quinzaine, l’attaque fut menée rondement, quoique sourdement. Suivant l’ ins-
truction pas à pas, la Vie cle Paris a paru ne s’en prendre qu’à Renaudel, mais, grâce à ses allusions, à ses sous-entendus, le journal est parvenu, sans désigner une seule personnalité, à mettre les noms de Jules Bouvreuil et de Léon Brochard dans toutes les bouches. D’où la réplique de X Agioteur, et le duel des deux journalistes terminé par une blessure au poignet que reçut l’adversaire de Robert Valin : M. Yves...
C’est pelotonnée au fond de la Victoria qui me promène languissamment aux Acacias, que je repasse- mentalement ces derniers jours ; les découpures du Quotidien , de V Agioteur, de la Vie de Paris, et du Flambard jonchent le tapis de la voiture, à mes pieds.
Le soleil de juin brûle déjà l’herbe des pelouses. 11 fait particulièrement chaud, cette année.
Julien Dangel n’a pas donné signe de vie depuis notre dernière rencontre : je suis très surprise. Je m’étais habituée à ses visites réitérées, volontiers importunes : le repos qu’il me laisse me semble un phénomène extravagant.
Tout à coup, j'aperçois l’allée des Poteaux, à ma gauche. Julien... Les Poteaux... Je pense subitement à Sylvie... Elle m’avait dit qu’elle venait ici, tous les matins... J’aurais plaisir à la rencontrer.
Je descends de voiture. J’envoie le cocher m’attendre à la porte Dauphine, et je traverse la chaussée. Le ciel est bleu comme un matin de Provence ; la bande sombre des arbres lointains forme un rideau violet sur lequel se détachent, plus près, les pointes vertes des arbrisseaux. Foulant la terre jaune, des chevaux trottent, la croupe luisante, emportant un cavalier au torse de bois ou une amazone ballottée.
Je serais heureuse que Sylvie fût là. Sa grâce fraîche, son jeune esprit, ses manières douces reposeraient ma pauvre tète surmenée. Je n’entendrais plus parler émission, chantage, interpellation à la Chambre, banqueroute frauduleuse ou rapports d’experts, avec elle !
Je m’engage sous la voûte feuillue de l’allée pleine d’ombres vertes. La route se teinte d’un reflet d’émeraude, allonge son ruban brun olivâtre où, çà et là, se plaque un rond de soleil. Il fait bon. Ça sent l’herbe et les jeunes
frondaisons. Ces pousses toutes fraîches ont sans doute une saveur piquante : j’ai envie de goûter le bout des feuilles, de mordre ces branches minces qui doivent sentir la réglisse.
Soudain, mon cœur bat: à quelques pas, une jupe beige s’étale sur l’angle d’un banc; deux petites mains pâles dansent au-dessus d’un ouvrage d’aiguille, et il me semble reconnaître le grand chapeau de paille foncée qui cache toute la figure... Je m’approche sournoisement Te m’arrête en face d’elle, souriant déjà ;
ma robe frôle la sienne et mon ombre obscurcit son travail. Elle s’interrompt, lève la tête...
Stupide, je vois une jeune fille blonde aux yeux marrons, qui a l’air très étonnée et se demande quelle est cette inconnue qui vient se placer devant son soleil.
Je poursuis mon chemin, confuse de l’erreur : cette jeune femme m’a dévisagée avec tant de surprise ! J’ai balbutié une excuse vague, comme les myopes qui saluent un bec de gaz après avoir bousculé une vieille dame...
Mes yeux boudeurs regardent distraitement les cavaliers, dont le galop retentit dans le sentier voisin; et les jambes nerveuses des belles bêtes, enlevant des mottes de terre molle au
bout de leurs sabots. Un bruit mat scande à leur passage les temps du petit Irot et du trot allongé. J'arrive à l'espèce de clairière qui réunit presque les deux routes.
Assise sur un tronc d'arbre, une jeune fille m'offre la ligne svelte d'un dos un peu étroit, moulé dans une jaquette bleue, la rondeur ambrée d'une nuque fragile où serpentent les anneaux d'un chignon noir. Le visage est tourné vers l’allée des cavaliers. Mais, je ne me leurre plus, ce coup-ci : la leçon de la minute précédente me suffit. Si je m’efforce de voir la promeneuse immobile, c'est par simple curiosité : je n'espère pas... Et, cette fois, c'est Sylvie, naturellement! Sylvie rêvant au milieu de la clairière. Je distingue maintenant son fin profil, le trait droit du petit nez grec, la longue paupière aux cils fournis, le bourrelet rose des lèvres entr’ouvertes...
Je marche sur des brindilles crissantes pour attirer son attention. Elle m'aperçoit.
Elle s'est levée d’un bond. Nous nous considérons, souriantes et gênées.
Je retrouve, sur sa figure, mon expression de plaisir embarrassé, mon regard tendre éclairé de joie lumineuse, ma bouche agitée
qui cherche des paroles d’accueil... Je suis sûre qu’elle ressent ce que j’éprouve, et cette communion de pensées met une chaleur d’entente dans l’étreinte de nos mains tendues ; nous sommes profondément amies à cette minute, car, l’instant où nous aimons le plus sincèrement un être, c’est lorsque notre égoïsme découvre en lui le reflet de nous-mème.
J’entraîne insensiblement Sylvie hors du sentier trop fréquenté : ici, je risquais d’être croisée à tout moment par des Parisiens de mes connaissances et je me soucie peu que l’on voie la jeune fille en ma compagnie insolite.
Nous voici perdues au milieu de la verdure.
Les rayons de soleil, filtrant à travers les feuilles, coulent avec des transparences de chrysoprase. La lumière scintille d'un éclat de pierreries, d’aigue-marine ou de péridot. Et parmi ces tonalités verdâtres, les yeux bleus de Sylvie s’allument d’une lueur glauque.
La pâleur uniforme de son teint ne cesse de me surprendre : Sylvie ressemble â ces esquisses de maîtres modernes où l’artiste crayonne les contours â traits brefs, touche la bouche d’un soupçon de carmin, peint minu-
tieusement les yeux, indique à peine les ombres et laisse à tout ce qui est chair la couleur naturelle du papier crème.
Quelle différence avec ma fraîcheur de blonde un peu sanguine ! si j’évoque un Fragonard, elle, est un Helleu.
Je dis, enveloppant du geste le paysage forestier :
— C’est charmant de s’appeler Sylvie, quand on apparaît dans un décor agreste. .. Si j’avais pu, je serais venue beaucoup plus tôt... Je ne vous avais point oubliée.
Elle répond simplement :
— Je me doutais bien que vous aviez des ennuis... On s’occupe énormément de l’Affaire, à la maison... Et je lis les journaux que père laisse traîner. J’ai compris certaines choses... J’en ai deviné d’autres... Un ami de papa a prononcé votre nom, un soir, au milieu d’une conversation : père lui a fait signe de se taire et m’a désignée du coin de l’œil...
Elle s’interrompt, sourit, malicieuse et puérile comme une petite fille, puis ajoute :
— Ne vous froissez pas, sije m’explique mal... Mais, au moment où père a exprimé le désir qu’on évitât de parler de vous devant sa fille,
quand j’ai songé que je vous connaissais, cependant, que j’avais été chez vous... j’ai éprouvé un plaisir tout particulier, très vif, un tantinet vilain, — ainsi qu’un enfant se réjouit à l’idée d’une niche...
J’adore la manière ingénue dont elle analyse sa perversité inconsciente, presque innocente.
Et je questionne de nouveau, en coquette qui recherche les compliments :
— Vous vous tenez si attentivement au courant du procès !... Ça vous amuse donc, l’Affaire Colin ?
— Oh! Dieu, non. Les comptes rendus sont trop embrouillés, ils s’étendent sur des sujets que j’ignore. Et je n’ai garde d’interroger mon père : il est tellement absorbé, à son retour du Palais. Non, l’Affaire Colin ne m’amuse guère... Je m’y intéresse parce que vous y êtes intéressée.
Malgré l’attrait que je trouve à notre causerie, à la promenade apaisante, je ne puis m’empêcher d’être désagréablement atteinte par cette dernière phrase : Ainsi, le scandale a déjà pris une telle importance que l’on cite à présent mon nom dans les discussions : je suis
intéressée à l’Affaire Colin, y représentant la vie privée de Paul Bernard !
Si je profitais du cours pris par l’entretien, pour essayer de savoir quels sont les sentiments du juge d’instruction à l’égard de Landry : malgré le secret professionnel, un homme se trahit quelquefois, sans s’en apercevoir, dans l’intimité. Et, selon l’argot des policiers, faut-il « cuisiner » la petite Sylvie ?...
L’idée m’a effleurée juste le temps de me faire rougir : employer de pareils moyens ! Une telle action serait basse, vile, lâche, même : Sylvie parlerait si facilement. Je n’aurais pas l'excuse d’une difficulté.
Afin d’oublier vite la mauvaise pensée, j’aborde un autre terrain :
— Eh bien, et le gros chagrin qui me valut le plaisir de vous connaître ? Se calme-t-il un peu?
— Au fait, j’allais oublier de vous remercier... Hein!... Voilà la nature humaine : est-on malheureux, aussitôt on se précipite pour le raconter et crier à l’aide... Mais, si c’est une joie qui vous arrive, on ne se hâte guère d’en informer les autres!
Je regarde la jeune fille avec inquiétude : ce préambule excite ma méfiance. J’ai peur des
bonheurs dont on est aussi certain; ils tiennent plus de l'ombre que de la proie. Nous nous sommes accotées au rempart d’un buisson ; des fleurettes s’accrochent, s’entremêlent aux sombres cheveux de ma jolie compagne; un rayon de soleil caresse la blancheur lumineuse de ses joues duvetées, traverse d’une clarté rosâtre les phalanges de ses mains fluettes, brille au reflet ivoirin de ses dents humides. Elle continue, en souriant d’un air assuré :
— Julien est venu implorer son pardon. Vous le saviez, n’est-ce pas? puisque c’est vous, sans doute, qui me l’avez renvoyé... Oh! madame Nicole, vous êtes si fine... Vous vous êtes bien doutée que j’ai eu le cœur gros, après mon grand élan de fierté. Et puis, ç’auraitété vexant qu’il partit ainsi... J’aurais voulu le revoir, rien que par amour-propre. Oh! certes, je ne l’aime pas comme avant, quand même... Je pense aux vilaines choses que vous m’avez dites...
— Alors, vous regardez Julien, et les vilaines choses s’effacent...
— Non, elles font un peu d’ombre au-dessus du visage. J’ai honte qu’il me plaise encore un peu, malgré l’ombre...
Elle ajoute avec volubilité, sur un ton d’excuse :
— D’ailleurs, je ne peux pas faire autrement que de le recevoir... C’est à mon père qu’il s’est adressé... d’abord. Ils se sont expliqués. Père a souri, m’a traitée de capricieuse... Et Julien a recommencé de prendre le thé, chaque soir, à la maison. Il s’est montré empressé... Dans les commencements, je lui ai tenu rigueur... Aussi, il n’ose plus trop me faire la cour... Il mêle papa à nos propos, par maintien... Il parle tout le temps de F Affaire Colin : c’est un sujet qui doit l’assommer, naturellement, mais ça lui donne une contenance...
Aïe! Voilà ce que j’attendais avec appréhension. Chenapan de Julien! Il aurait pu me consulter avant de risquer ce joli coup! Pauvre petite Sylvie...
Ah! Nicole, fausse vicieuse! Tu as beau te forger des imaginations perverses, ou t énerver au contact de cette grâce juvénile, tu n’es qu’une brave fille, au fond, puisque tu t’émeus tout simplement en sentant l’amour naïf de Sylvie et que tu l’affectionnes assez pour la souhaiter heureuse par Julien, pour maudire
celui-ci de lui jouer une comédie odieuse, — dont tu es la cause secrète.
C’est la faiblesse de Sylvie, autant que sa joliesse, qui m’attire : je voudrais l’aider à faire sa vie, — ainsi, dans la rue, lorsque je vois une frêle et gentille apprentie s’exténuer à porter un paquet trop lourd dont le poids écrase sa hanche menue, je suis toujours tentée d’aller soutenir la moitié du fardeau. Je suis forcée d’avouer que ma commisération s’atténue notablement, si la jeune passante est laide. Nous regardons plus volontiers les malheurs qui ont de beaux yeux.
Sylvie parle, de sa voie enfantine et conüante :
— Je suis touchée que vous ayez repoussé mon fiancé pour me le ramener, que vous m’ayez prouvé un tel intérêt : avant, je vous considérais comme une rivale — et si dangereuse !... Maintenant, vous devenez une amie — et si bonne! Cela comble mon vif désir d’une amitié jamais rencontrée, et aussi le penchant qui m’a entraînée vers vous dès le premier jour... J’avais d’abord eu peur du beau salon luxueux, des meubles splendidement anciens qui semblaient avoir habité un musée, un hôtel historique; peur des fleurs étranges de
serre rare, des parfums flottant dans la tiédeur de la pièce, de votre robe si bien coupée, si ajustée, qui vous habillait à la façon des femmes antiques, nues sous leur tunique de lin... Et si j’avais peur de toutes ces choses, c'est parce qu'elles me subjuguaient malgré moi, exerçant leur séduction troublante et défendue, comme c es odeurs entêtantes que l'on aspire en y puisant une délicieuse migraine. Et puis, je vous ai écoutée, regardée... Vous me disiez des paroles consolantes, d'une voix claire au timbre sympathique. Je vous ai trouvé un visage de jeune marquise, des yeux tendres, d'une douceur limpide, de ces yeux qui vous prennent le cœur, de force... Et j'ai ressenti une stupéfaction : vous étiez pourtant... et vous n'aviez pas l'apparence... Enfin, on ne pouvait pas vous confondre avec ces méchantes femmes... Alors, ça m'a produit le même effet que...
— Que si vous aviez voulu faire la connaissancé du Diable, du mauvais ange de nos vieilles croyances, aux cornes démoniaques, aux pieds fourchus, à la bosse maligne, et, qu'arrivée devant lui, vous fussiez mise en présence d'un brave diable de Méphisto incapable de nuire a un insecte? Hein?
— Oh! madame Nicole...
— Dites donc Nicole tout court.
— Je sens que je vais bien vous aimer, sans songer à ce que cette situation a de pas naturel.
— Banale, elle perdrait de son charme. Nous savourerons notre amitié ainsi qu'un bonbon mangé en cachette.
— Nous ne saurons jamais au juste quand nous nous verrons.
— Et nos rencontres furtives auront l’attrait d’un rendez-vous d’amoureux... d’un rendezvous blanc.
— Que ce sera amusant... Nicole!
— Vous m’écrirez, Sylvie... Vous me fixerez les jours de nos entrevues.
Nous babillons comme deux gamines, la bizarrerie de nos relations se pare d’innocence; nos rires frais chantent à tout propos : tels les jeunes chiens jouent avec une fusée, mordillant l’amorce traîtresse, sans se douter qu’elle peut éclater soudain.
— Puisque vous êtes mon amie, je voudrais vous demander un conseil, reprend Sylvie, plus sérieuse.
— Allons?
— Eli bien, vous qui êtes si séduisante, si spirituelle... vous qui savez Fart de plaire, comme Raphaël celui de peindre, dites-moi :
comment une femme s'y prend-elle pour garder sûrement un amoureux ?
— Oh! petite amie... Qu'il est malaisé d'exprimer en peu de mots les mille problèmes que pose cette question unique ! J’ai cherché à résumer toute ma philosophie amoureuse par deux préceptes (que je n'eus jamais la force de suivre, d'ailleurs). Les voici : « Si tu es indifférente, feins une passion que tu n'éprouves point. Si tu aimes, dissimule soigneusement ton amour. » C’est là le secret de la puissance des coquettes; celles qui parviennent à s'y plier deviennent irrésistibles... Par malheur, nous sommes, la plupart du temps, de pauvres petites bonnes femmes sans volonté dont la ruse, en amour, est beaucoup plus artificielle qu'artificieuse...
Sylvie m'écoute avec l'attention d’une enfant pieuse à sa leçon de catéchisme. Soudain, elle s'écrie joyeusement :
— Que vous êtes agréable à entendre! Je n'ai jamais passé d'aussi bons moments... Vous permettez... J'ai envie de vous embrasser.
Elle me saute au cou, spontanément, d’un élan gracieux de fillette aimante. Son jeune visage m apporte une bouffée de fraîcheur; la douceur de ses lèvres moelleuses caresse mes joues d’un baiser qui sent cette odeur de framboise, privilège des haleines adolescentes. Je serre contre moi son petit corps élastique ; nous cheminons lentement, les doigts enlacés, comme deux pensionnaires en récréation.
Sylvie bavarde, ses propos m’imprègnent d’une naïve tendresse. Et je songe à ce « cruel désir de marcher sur la neige » que chanta le vieux Coppée — devant la tentation de cette innocence...
— Iloch!
Une exclamation gutturale, une exclamation qui ri est pas jjoussée en français , je le sens, éclate derrière nous. Je me retourne. Sur la lisière du bois, Fraülein, l’épaisse Allemande, roule de gros yeux effarés, dont la faïence bleue semble prête à craquer, et agite son parapluie en interpellant son élève. Son lyrolien planté de travers, sa jupe piquée de broussailles, ses chaussures boueuses, racontent sa course, des Poteaux à ce sentier, sa recherche des traces de Sylvie disparue, contre
son habitude, de l'endroit où Fraülein l'avait laissée.
Un dialogue véhément s'engage entre elles.
Je ne comprends pas, mais je devine. L’Allemande doit gronder, dire son inquiétude, demander qui je suis... Soudain, Sylvie ordonne, d’un petit air impérieux :
— Fraülein, on parle français devant les Français, par politesse.
L'autre grommelle, coulant un regard méfiant dans ma direction :
— Fous ne serez pas si vière guand les chosses, je ragonderai à vodre bère...
Sylvie se redresse comme une couleuvre irritée. Elle menace, avec un flegme apparent: — A merveille, Fraülein... Il faudra d'abord que j'informe papa de l'isolement où vous laissez votre élève, et de votre prédilection sportive pour les garages de la Porte -Maillot, afin qu'il comprenne ces choses que vous lui raconterez...
L'Allemande écarquille les yeux, estomaquée.
Je suis aussi décontenancée qu’elle; ah! çà, on a métamorphosé ma Sylvie! Sentant sa gouvernante domptée, Sylvie s'avance vers moi, me tend une main résolue :
— Au revoir, Nicole. A bientôt.
Et, suivie de Fraülein qui baisse la tête — résignée à tout supporter plutôt que de perdre sa position lucrative, — ma jeune amie s'éloigne d’un pas décidé, bombant sa poitrine frêle avec un geste de bravade...
Oh! petites filles! petites filles! Êtres d’ingénuité, d’inconscience, de duplicité, de candeur; de science qui ne sait rien et d’ignorance qui a l’air de tout savoir... Petites filles, votre âme énigmatique est irritante et mystérieuse comme la couverture blanche d’un livre encore fermé.
— Ma pauvre gosse!... Tu vas t'abîmer les yeux, à force de pleurer...
J’ai trouvé le meilleur argument qui puisse tarir les larmes d’une femme, viendrait-elle de perdre tous les membres de sa famille et son amant, par-dessus le marché. Nadine Ziska cesse de sangloter du coup.
La mignonne danseuse passe sa visite à me confier scs craintes, au sujet de l’Affaire Colin. La débâcle financière de Landry la fait pâlir d’angoisse : elle appréhende que sa propre situation ne s’en ressente. Elle m’explique :
— Tu comprends, Landry est. mon seul ami.
Je ne sais plus de quel coté me tourner.
Elle semble se reprocher sa fidélité comme une imprévoyance. Pourtant, ce n'est pas sa faute : la jalousie du banquier la contraignait à une constance si regrettable !
Je savoure la naïve immoralité de la jolie créature. Nadine continue :
— Tu as de la veine, toi! Tout ce que tu possèdes est placé à ton nom. Landry s'est toujours mélié de moi : des petits cadeaux, des générosités superflues, mais jamais de choses sérieuses.
— Oui, tu n'avais que l'usufruit de ses largesses. Que veux-tu, ma pauvre Nadine :
dans la vie, les uns offrent un coupé de maître, et les autres une voiture au mois.
— Qu'est-ce que je vais devenir, si ça dure encore longtemps? Je n'arriverai pas à payer le loyer de mon petit hôtel de la rue Jouffroy... Je serai obligée de sortir, vêtue en pauvresse... Finies, les stations rue de la Paix...
Elle se désole comiquement. Toute fluette, son petit corps de statuette dressé contre le fond d'une tenture à ramages, Nadine, grâce à sa robe droite, à ses bandeaux bruns que fixent des épingles d’or, à son teint mat et à ses yeux de ténèbres, évoque l’ombre d’une line, d'une
précieuse vierge byzantine. Et c'est très amusant d’entendre cette fleur d’Orient se lamenter de ne plus pouvoir s’habiller rue de la Paix. Je veux la consoler :
— Réjouis-toi, Nadine ! Les couturiers t’attifaient à la manière de n’importe quelle poupée de Paris. Ta personnalité se dégagera bien mieux d’une robe sans chic. Sais-tu quelle est celle de tes toilettes qui t’avantage le plus?... Ton costume de danseuse, dans Aphrodite : ce costume qui se compose d’une ceinture sans chasteté et d’un collier de cuivre rouge... Tant que tu auras la possibilité de le porter, ne te préoccupe point des autres...
A l’idée de se promener par les rues, vêtue seulement d’une ceinture et d’un collier, Nadine est prise de fou rire. La tête renversée, la bouche largement ouverte, elle s’esclaffe, oubliant ses larmes, ses anxiétés t’aperçois le fond de sa gorge, son palais rose, un point d’or qui brille au creux d’une molaire... Rassérénée, elle se dispose à partir. Je l’accompagne jusqu’au perron. Dehors, des camelots crient : « L’ Agioteur I... Troisième édition... Demandez Y Agioteur! » J’enfonce mes dents en pleine chair, jusqu’à faire saigner la lèvre...
Des jours passent. J’ai revu deux fois Sylvie. Notre amitié devient de l’affection ; et mon affection devient je ne sais quoi...
ïjc *
Un après-midi, Julien Dangel se fait annoncer.
11 a pâli, aminci. Ses yeux me semblent plus clairs et ses lèvres mieux dessinées sous la mousse d’or des longues moustaches. Pourquoi le trouvé-je â son avantage, aujourd’hui ?,.. Parbleu, il est embelli par le charme invisible qui marque les hommes aimés. L’ombre de Sylvie fl o tte autour de lui, l’auréole de gloire. Il sourit joyeusement, et me baise le poignet en guignant le pli blanc qui se creuse au gras du bras, sous la manche de mon peignoir. 11 commence :
— Excusez-moi si je suis resté si longtemps sans vous faire visite...
(Il n’y a que les raseurs, pour imaginer ces phrases-là!) Puis annonce :
— Mais, je viens vous apprendre une bonne nouvelle.
Je fronce les sourcils; mes yeux scrutent la physionomie satisfaite de mon amoureux. Je réplique :
— Mon cher, je joue de malheur depuis quelque temps, avec les bonnes nouvelles. Une amie à moi — que vous ne connaissez pas — m’a accueillie l’autre jour par une parole identique... Et, finalement, elle m’a mise au courant d’un événement fâcheux qui m’a chagrinée... beaucoup... étant pour elle une source de chagrins.
Julien ne comprend pas, bien entendu. 11 poursuit, rayonnant :
— Oh ! moi, je suis certain que ma nouvelle ne vous mécontentera point. Ecoutez plutôt :
je suis retourné chez mon beau-père, je veux dire chez le père de Sylvie — malgré votre défense... Nicole, n’interrompez pas. Vous savez bien que je ne l’aime plus. D’abord mes efforts restèrent inutiles : il est très fermé sur ce qui concerne ses instructions, le vieux magistrat! Je m’abstins d’aller vous voir, ne voulant me présenter ici que le jour ofi j’aurais à vous informer d’une chose sérieuse. Cejour
est arrivé. A force d'intriguer, d'insister, je suis parvenu à obtenir de mon futur beau-père la mise en liberté provisoire de Landry Colin ! J’ai eu un peu de mal. Le juge l'avait déjà refusée une fois...
Julien parait déçu : je persiste à me taire ! Dame ! Moi, je ne saisis pas bien l’intérêt de Paul dans cette circonstance, et je me soucie peu que Landry soit chez lui plutôt qu'en prison, du moment que l'affaire reste la même :
c’est le sort de Paul qui m’occupe, non celui de Landry. Et .puis, je pense à Sylvie.
Julien fait une figure si désolée, que je finis par dire :
— Je suis très sensible au dévouement que vous me témoignez...
Il me regarde profondément, et répond en prenant ma main :
— Ce n'est rien, Nicole. Le dévouement compte, lorsque celui qui en est l’objet ne trouve pas les mots qui disent : merci... Mon impuissance à vous obliger comme je le souhaite, vous empêche de sentir la volonté qui m’anime... Quelle dérision !... Dès que l’on aime, on se figure qu'on va pouvoir accomplir des choses extraordinaires pour Elle ; on rêve
de catastrophes : incendie, noyade, guet-apens, où I on se voit jouant un rôle héroïque. On se croit capable de sauver la bien-aimée des plus grands dangers. On se découvre l'invincible force de Samson... Mais, un jour, arrive l'accident de l’existence courante, beaucoup plus simple que nos imaginations dramatiques ; nous nous élançons, certains du succès, pour défendre celle que nous aimons... E voici que, devant l'obstacle infime qui se dresse sur sa route, Samson s'aperçoit tout à coup que la Réalité lui a coupé ses cheveux.
— Vous êtes jeune !
J’ai à peine prononcé cette phrase que je me rappelle... Un jour, — il y a bien longtemps, — elle me fut dite textuellement par le premier homme que j'aimai, par Jean Claudières, cinglant mon enthousiasme juvénile d'alors...
Aujourd'hui — comme c'est drôle ! — c'est moi qui la laisse tomber à mon tour, sur le même ton désabusé. La vie est une grande route où s'échelonnent les âges de l'homme :
à chaque étape, nous retrouvons les relais de nos aînés ; et c'est â ce moment seulement que nous comprenons ce qu'ils étaient. Moi, j'ai rattrapé déjà les distances sans avoir atteint
leurs années : j'ai dû courir plus vite...
— Quelquefois, continue Julien, ma folle cervelle d'auteur échafaude une tragédie...
Vous êtes attaquée devant moi par un ennemi, un jaloux dont le revolver se braque sur votre poitrine ; je me vois me jetant entre vous et l'agresseur ; je sens, presque réelle, l'atroce et divine sensation de la balle qui me frappe comme un coup de fouet et traverse mes chairs brûlées en déchirant les muscles... Je crois mourir pour vous. Alors... je me réveille, et je suis navré de constater que « cela n’est pas arrivé »...
— Mais c’est du sadisme sentimental, ça, mon cher...
— Nicole, je vous parle tout bêtement avec mon cœur, et c’est votre esprit qui me répond.
— Mon esprit fait la grimace les jours de migraine, et j’ai mal à la tête, ce soir.
— C’est vrai, vous êtes pâle.
Julien se penche sur moi sous prétexte d’examiner le cerne de mes yeux ; ses prunelles luisent, sa bouche tremble ; son visage est trop près du mien ; ses narines vibrantes m’envoient un souille chaud qui me déplaît; ses mains insidieuses descendent le long de
ma robe... Et comme je me sens réellement indisposée, sa fausse sollicitude m’irrite doublement. Voilà bien où s’éprouve la véritable affection. A sa place, Paul s’inquiéterait, voudrait me soigner : celui-là ne songe qu’a son plaisir. Je dis brutalement :
— Laissez-moi, vous m’embêtez !
— Nicole !
— Je ne vous comprends pas. Ces rêvasseries exaltées ne s’accordent guère avec vos actes. Votre sensiblerie amoureuse vous pousse à souhaiter recevoir d’inutiles, d’illusoires coups de revolver : elle ne vous inspire donc aucune pitié envers la pauvre enfant que vous trompez si vilainement?
— C’est prodigieux : ce que ma fiancée vous intéresse ! Il n’y a que les femmes pour s’occuper ainsi de gens qu’elles ne connaissent pas. Nicole!... Vous n’avez jamais aimé, si vous n’admettez point le charme qui hyperesthésie nos facultés en faveur d’un seul être, et nous laisse froid devant les plus grands désastres, pour nous émouvoir à l’extrême d’une larme coulant des paupières adorées...
Je pense infiniment plus, en ce moment, à Landry Colin — qui m’est indifférent — à Paul
Bernard — que je déteste — et cela, parce que leur parti est le vôtre, qu’à cette Sylvie que vous me jetez tout le temps à la tète !
— Je vous montre le chemin de votre avenir. A quoi bon vous acharner ici? Ma vie est faite ailleurs.
— Vous jouez un jeu de coquette. Pourquoi m’avoir e n c o u ragé ?
— J’étais méchante à ces instants-là; aujourd’hui, je m’efforce de parler comme je dois.
Oh! Julien, comment parviendriez-vous à discerner les raisons incohérentes qui se heurtent dans ma tète et me guident à tort et à travers : je ne m’y retrouve pas moi-même. Je songe trop aux choses... La seule minute où une femme est capable de se comporter avec logique, c’est lorsqu’elle agit sans réfléchir. Je désire à la fois vous éloigner d’elle, parce qu’elle serait malheureuse avec vous, et vous ramener sincèrement auprès d’elle, puisqu’elle se désole quand vous n’ètes pas là...
— Encore un coup, que signifie cette sollicitude étrange pour une inconnue?
— Ma répulsion à vous voir accepter si légèrement une situation fausse... et malhonnête...
— Puis-je me juger : je ne pense qu’à vous.
Peu m’importe ma conduite à l’égard des autres.
— Mauvaise excuse. Savez-vous ce que j’arrive à supposer, Julien ?
(Je toise ce blondin sec dont la passion détonne, exprimée par ces lèvres pincées ; il a le regard d’acier des arrivistes, le front dur de l’ambitieux.)
— Je suppose, monsieur Dangel, que la dupe de votre comédie n’est peut-être pas cette petite Sylvie... mais, au contraire, votre humble servante.
— Que voulez-vous dire, Nicole?
— Que l’on voit souvent des jeunes gens parfaitement avisés courtiser la Chèvre-Aventure, cependant qu’ils regardent mûrir dans leur potager le chou confortable du beau mariage.
— Nicole ! êtes-vous aveugle pour vous méprendre à ce point-là? Méfiante! Vous cherchez un calcul dans ma folie même. Mon amour m’a fait commettre des sottises, et ces sottises vous paraissent astucieuses. Vous ne sentez donc pas que j’aime pour la première fois et que je me suis livré à jamais? Depuis que vous
m’êtes apparue, je n’ai pu approcher une femme sans répulsion, fût-elle belle comme vous-même.
— Et il y a plus de trois mois que vous me connaissez?... Je vous plains.
— S’il vous déplaît que j’aie renoué mes relations avec la famille T..., consolez-vous : Sylvie doit partir bientôt pour Trouville. Nous voici donc séparés, puisque je passe l’été à Paris...
Julien s’interrompt subitement. Un domestique vient d’ouvrir la porte du petit salon, et annonce avec cette voix neutre des subalternes impassibles, qui n’expriment jamais leur curiosité :
— Monsieur Landry Colin.
Le banquier entre, le visage un peu pâle; mais soigné, lustré, vêtu de neuf. Je crie malgré moi :
— Comment... Déjà?
Landry Colin me lance un regard inexprimable. Il répète sur un autre ton :
— Déjà!... On voit bien que vous ne sortez pas de la Santé, chère amie. Le temps vous a paru moins long...
— Pardon, vous ne saisissez pas : je m’é-
tonnais que vous fussiez ici, aussi lot. Comment vous portez-vous?
Le banquier s’aperçoit seulement de la présence de Julien, resté dans la pénombre. Il salue, d’un air embarrassé, ce jeune homme qu’il se rappelle vaguement avoir rencontré chez moi ou au New -music-hall. Julien se lève, prend congé, avec ces gestes empruntés des visiteurs qui se sentent de trop. Je ne le reconduis pas.
Après son départ, Landry questionne d’une voix bourrue :
— Vous ne pouviez pas me dire qu’il y avait quelqu’un?
— Bah ! Cela n’a aucune importance : c’est le futur mari de la fille de votre juge d’instruction.
— Plaît-il?
Landry ouvre de grands yeux, puis sourit :
il vient de comprendre. Un silence. Son visage s’est rembruni. J’interroge :
— Eh bien ! Landry ?
Le banquier me considère froidement, les sourcils froncés; son poing se crispe au rebord d’une table. II semble refréner une colère intérieure, et réplique d’une voix cinglante :
— Eh bien! Je suis accouru pour vous féliciter. Mes compliments, Nicole, vous avez fait une jolie besogne.
— De quelle besogne entendez-vous parler?. . . De celle que vous m'avez proposée ?
— Comment, petite malheureuse!... Je vous témoigne assez de confiance pour vous mettre un jour dans le secret de ma situation ; je vous avoue mes perplexités, mes appréhensions. Je vais jusqu'à vous révéler que l'homme qui peut seul me tirer d'affaire, semble glisser entre mes doigts, tenté par les propositions de l’adversaire ; qu'il est urgent de l'enchaîner plus solidement — l’amitié est une vieille ficelle qui se rompt si facilement! — Je suppose qu'au cou d’un viveur impénitent, le collier fragile de deux bras blancs sera l’attache de Nessus. Vous me promettez tacitement votre concours... Et pour aboutir à quoi? A exaspérer Léon Brochard à tel point (en lui jouant un de cês tours de coquette qu’un homme ne pardonne jamais) qu^il passe, du coup, à l'ennemi, autant par dépit que par intérêt.
— Qui vous a raconté?
— Que vous importe la façon dont j’ai appris ça : je le sais, voilà tout.
— Sapristi! Le régime de la Santé a dû vous rester sur l’estomac : quelle aigreur ! Moi qui m’efforce le plus possible de servir votre cause, depuis l’arrestation... Je ne comprends pas vos reproches?...
— Vous en avez de joyeuses ! Mais vous êtes donc inconsciente?... Que pensez-vous que j’aie fait, sitôt rendu à la liberté?... J’ai réuni mes principaux actionnaires — les véritables, ceux qui s’affolent de la débâcle sans avoir trempé dans les machinations de Y Agioteur — et j’ai annoncé que nous étions en mesure de satisfaire toutes les réclamations... A partir de ce matin, nous payons à bureaux ouverts, Bernard et moi... C’est la seule manière de rétablir un courant d’opinions favorables. Nous payons, nous payons ! Nous jetons l’argent par les fenêtres, pour empêcher les clients d’enfoncer la porte. Et vous me demandez ce que je vous reproche? Vous êtes en train de nous ruiner, simplement, ma petite !
— Mais, enfin, Colin, pourquoi serait-ce moi?... Je ne suis pas la cause de cela... Vous êtes injuste...
— Eh, parbleu! Si vous aviez pris votre rôle au sérieux, dès le début... Léon Brochard
restait mon allié, et rien ne pouvait m’arriver. Bouvreuil était contraint de ronger son frein ou de se briser contre le pot de fer...
— Dont j’eusse été le pot de vin? Vous réprouvez ma conduite, comme d’autres l’inconduite...
— Oh ! ma chère, n’abordons point ce terrain brûlant. Nos mœurs ne concernent que nous, et lorsqu’on est affranchi de tout préjugé, il sied mal d’entendre certains propos d’une oreille chatouilleuse... Je vousavais crue assez intelligente pour accepter une intrigue utile, inévitable à notre salut. Je dois reconnaître humblement que j’avais offensé votre dignité par mes suppositions. Et, désormais, je vénère trop voire vertu pour rien suspecter ici, pas meme la présence de ce gentil jeune homme blond, si discret, que j’ai eu l’avantage de rencontrer tout à l’heure... En voilà un qui, sans aucun doute, serait plus gracieux à voir en chemise que ce pauvre Léon Brochard !
— Insolent ! c’est à lui que vous devez votre liberté... Grâce à mes prières, je l’ai décidé à la solliciter de son beau-père...
Le banquier vrille sur moi ses yeux perçants. Il s’écrie avec vivacité :
— Alors, excusez-moi, Nicole... Je suis si surexcité : la violence l’emporte sur mon amitié... Car, n’oubliez pas que je vous aime beaucoup, chère amie. Écoutez : il faut profiter de vos relations avec ce jeune homme pour obtenir...
Je ne le laisse pas achever. Outrée, je coupe sa phrase d’une exclamation énergique :
— Ah! non, par exemple! J’en ai assez...
Adressez-vous ailleurs : les grandes maisons vous offriront leur assortiment ; ici on ne fournit pas ce genre d’article... Si vous m’importunez encore, Landry, je préviens Paul!
— Moi aussi.
— Vous dites?
— Je dis ceci... Soyez très attentive, car je parle sérieusement... On a su — comment? je l’ignore — qu’une très jolie femme, non étrangère à l’Affaire Colin, avait, il y a quelques mois, mystifié cruellement un ancien ministre. Après avoir consenti à rembarquement pour Cythère, la belle capricieuse, au moment décisif, refusait le voluptueux voyage, désenchantée par l’aspect du vieux nocher, lorsqu’il se fut exhibé en négligé. Qui a pu révéler tous les détails de l’anecdote? Ce n’est point l’héroïne,
car elle est restée anonyme, — jusqu’à présent — pour le public. C’est encore moins Léon Brochard : son intérêt l’engageait à céler cette mauvaise fortune... Alors? Une indiscrétion de valet de chambre, peut-être... Si les murs ont desoreilles,les trous de serrures ont des regards. Toujours est-il que l’histoire se chuchotait hier au Palais, dans les couloirs de journaux, et qu’on me l’a répétée, à peine étais-je sorti du greffe. La nuit dernière un chansonnier de Montmartre a failli attirer la police dans son établissement en improvisant, sur l’air de la Casquette , sa rosserie d’actualité : La liquette à M’sieu Léon !
— Mais, c’est abominable !... Léon Brochard va me haïr mortellement !
— Eh bien, ma chère Nicole!... Si vous persistez à vous montrer aussi méchante, aussi rétive, avec moi, je déclare à ce pauvre Bernard le nom de la belle inconnue dont la personnalité mystérieuse intrigue fort les bureaux de rédaction, les boites de la Butte et la salle des Pas-Perdus.
— Osez-le donc!... Je vous en défie : vous n’ètes pas encore assez vil pour ça.
Dressée face à face, nous nous mesurons du
regard, l'œil brillant, le front un peu penché — tels deux béliers avant de combattre comparent leurs forces ennemies. Mes mains frémissent nerveusement. Landry Colin est blême.
Soudain, nous entendons le grincement de la grille du jardin ; un bruit de pas sur le gravier. Je n'ai pas besoin de soulever le rideau de la fenêtre pour savoir que c'est Paul : il est l'heure de sa visite journalière.
Nous taisant, Landry et moi, nous l’écoutons monter. Le banquier a repris son masque impénétrable ;ses paupières abaissées dissimulent les prunelles aiguës, sa barbe abrite les lèvres mobiles où tremble une émotion mauvaise. Moi, je me sens faible — oh! cette migraine, — et lasse, désespérément lasse...
Dormir, ne plus penser : comme ce serait bon !
Paul Bernard entre, le visage souriant. 11 annonce presque gaiement :
— Je me suis douté que j'allais trouver Landry chez toi : il y a un mouchard en permanence à la porte !
Il ne remarque ni la froideur sournoise de Colin ni ma figure défaite ; mais continue, expansif :
— Ah! je suis content... Je suis content, Landry, que vous nous soyez rendu. Nous allons pouvoir nous défendre, maintenant que vous avez recouvré vos moyens d’action...
Il serre affectueusement la main du banquier avec sa bonne grâce d’associé loyal, plus communicatif aux heures de détresse qu’aux moments où la chance sourit. Puis, se retournant vers moi, Paul ajoute :
— Si tu l’avais vu ce matin, au milieu de nos bonshommes! Quel gaillard!... Landry était entouré, pressé, harcelé, par une poignée d’énergumènes irascibles ; hurlants, furibonds : « Nos fonds!... Vous nous avez ruinés! Nous n’écouterons pas un mot d’explication... Vous avez dilapidé nos capitaux... » Landry, impassible, gardait le silence. Naturellement, les autres étaient exaspérés : quand on défend aux gens de s’expliquer, c’est qu’on attend qu’ils se ustifient. A la fin, le plus impatient s’écria : « Mais, répondez donc, sacrebleu ! » Et Landry de riposter avec son sourire railleur : « A quoi bon? Vous m’avez prévenu que vous n’écouteriez rien. » A ces minutes-là, notre ami prend une petite voix douce qui force l’attention des pires exaltés. On le laissa parler. Alors, ma
chère amie, ce fut une scène de haute comédie : Colin n'eut qu'à ouvrir la bouche pour changer ces loups en agneaux; trois phrases suffisaient à les adoucir ; un discours les reconquit et la conclusion les enthousiasma... Bref, Landry avait retrouvé ses actionnaires fanatiques grâce à son éloquence habituelle. Il possède de véritables dons d’orateur; son auditoire est convaincu moins par ses arguments que par son organe même : on se laisse bercer au charme de son verbe comme aux sons d'une musique persuasive... C'est une belle chose que la parole !
Je ricane amèrement d'entendre Paul faire cet éloge de Landry Colin. Le banquier conserve sa physionomie fermée, butée; on dirait qu’il n'a rien compris. Paul s'avise enfin de son attitude et T attribue aux préoccupations :
— Oui, mon cher Colin, il nous reste encore une rude tâche et vous ne vous hâtez point de chanter victoire... Bah! ne nous frappons pas. Nos adversaires s'entortilleront dans leurs propres filets, à force de mensonges... Chaque jour, ils lancent quelque nouvelle invention... Quelle est cette histoire de femme qu'ils font circuler, depuis hier, pour irriter Léon Bro-
chard contre nous en lui insinuant que le potin est parti de notre journal?
Je regarde Landry Colin. Lentement, le banquier relève ses paupières, découvre ses yeux volontaires, ses yeux durs, où brille une pupille ardente. Il avance la tête avec un geste élégant et perfide de félin gracieux, et questionne, paisible :
— Savez-vous que c’estdeNicole qu’il s'agit?
— Oui, dit Paul; admirez-vous, mon cher, cet art de la calomnie à transformer un geste de dévouement en aventure équivoque? C’est pour nous, pour le ramener dans notre camp, que Nicole a tenté de séduire Léon Brochard... puis, s’est arrêtée, au milieu de son entreprise, sa pudeur de femme se révoltant contre cette démarche. Et c’est cette folie généreuse — que Nicole a risquée à l’instant où j’étais trop désemparé pour intervenir — dont on se sert aujourd’hui, en la présentant sous l’aspect d’une gauloiserie chansonnée dans les cabarets montmartrois !
(Bienfait du quiproquo : Paul, ignorant ma première visite chez Brochard, croit la seconde objet de tous les commérages.)
— Je suis furieux, continue Paul : aussi, la
Vie de Pa?'is leur ménage un de ces abatages...
La mine déconfite de Landry m'égaye un instant. Rosse, va! Je lui adresse une grimace de rancune, bientôt changée en crispation douloureuse... Mes névralgies augmentent... Que cette migraine me fait souffrir ! Des zigzags de feu traversent ma cervelle, éblouissent ma vue... Il me semble que j'ai un orage dans la tête.
J'ai eu trop de mal, tous ces temps-ci. La lâcheté, la méchanceté des gens m'ont trop souvent éprouvée. Gomme leur âme est une chose laide dès qu'un conflit d’intérêts la met à nu. Leur civilisation est une des formes de l'hypocrisie : pourquoi portent-ils des vêtements corrects, des gants ; pourquoi saluent-ils, le sourire aux lèvres, avec des paroles douces, polies, qui nous font croire à leur affection?... Puisque à la première bataille, à la vue de l'or — cette proie moderne qui remplace la chair saignante que se disputaient les primitifs — ils redeviennent les bêtes ancestrales, ardentes au combat, âpres à la curée. Leurs crocs s’entredéchirent, les ongles se griffent... Ils ont oublié l'entrave des gants et du sourire...
Oh! ce Brochard vindicatif et puissant, ce Colin sans scrupules, ce Bouvreuil inconnu et menaçant... Ces plaignants qui se vendent, ces défenses qu'on achète... Il y a des jours où l'humanité vous remonte à la gorge : on voudrait la vomir.
Je me sens vraiment malade. Un brouillard passe devant mes yeux. Et je glisse tout doucement sur le tapis, tandis que Paul jette un cri et que Landry se précipite vers moi...
— Oh ! hisse... Oh! hisse...
Les gars normands aux mains calleuses, aux yeux bleus, à l’encolure puissante, se suivent à la chaîne, tirant, entre les deux jetées, les barques fragiles qui partent pour la pêche.
Le soleil d’août flamboie au-dessus de la mer moutonneuse, luit à la pointe des vagues, et brille aux contours des nuages d’albâtre qui s’entassent majestueusement sur la gauche, menaçant Deauville d’une pluie nocturne.
Je suis assise au pied du phare ; au-dessous de moi, l’eau clapote, roulant ses galets; lûbas, la plage s’étale, plat de crème jaune où nagent les taches bariolées de quelques para-
sols. Des femmes passent, vêtues de mousseline et de piqué blanc.
Ça sentie plein air, le varech, le sel, le poisson et la poudre de riz. C’est Trouville.
J’y suis installée depuis quelques jours.
Quand le médecin m’a jugée guérie — car vraiment, je crois que j’ai failli être très malade, d’une fièvre muqueuse dégénérant presque en typhoïde, — il a conseillé le changement d’air, le traditionnel séjour à Genève, Lausanne ou Lucerne. (Il est étonnant, entre parenthèses, de constater à quel point les ordonnances de nos bons docteurs affectionnent la Suisse et les déplacements.)
Mais, aux premiers mots, j’ai bondi :
— Non, non, non! Pas la Suisse. Tout ce que vous voudrez, mais pas la Suisse. Je la déteste sans l’avoir jamais vue...
Le docteur a objecté : « Le grand air, 1 altitude, le calme, repos du système nerveux... » Mais, comment les raisonnements de cet homme sage eussent-ils pu triompher de l'entêtement de Nicole? Sans même lui répondre, je me suis tournée vers Paul :
— J'irai à Trouville ou nulle part. *
— Trouville! s’est écrié le médecin, pour
mettre cinq costumes par jour, vous surmener aux courses et au Casino, n'est-ce pas?
Paul qui me connaît bien a murmuré, faiblissant déjà :
— Oh ! Nicole est si peu mondaine !
Le docteur a jugé toute insistance superflue. Il s'en est allé, haussant les épaules. Paul l'a reconduit, un peu confus...
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Sous mon oreiller, un léger froissement de papier me rappelait, par son crissement soyeux, le contenu de la petite lettre que j’y tenais cachée :
«... Nous partons demain pour Trouville, ma chère Nicole. J’y serai seule avec Fraülein. Papa viendra nous rejoindre après les vacances judiciaires. N’y passerez-vous pas quelques semaines, vous aussi?... — sylvie. »
Quand j’étais petite, j’allais tous les étés Trouville. Aujourd’hui, j’y retrouve mon enfance au coin d’une rue; devant un trou de
sable; au creux des galets, lorsque la marée basse m’évoque la pèche aux équilles et la chasse aux crabes, sur le sable mouillé... Je m’arrête, mélancolique, à la vue d’une petite lilleenjupe courte, montrant ses mollets brunis et ses belles nattes blondes... O Nicole d’antan! Un flot de souvenirs mouillent mes paupières... Et je n’ai pas vingt-quatre ans! Cependant, la fuite du temps, l’ombre du passé, m’imprègnent déjà d’une détresse intense.
Paul m’a loué un chalet voisin du Cusino.
Puis, il est retourné à Paris, après m’avoir fait jurer de ne point lui écrire au sujet de l’Affaire ; de ne pas ouvrir un journal, de ne penser à rien, qu’au soleil, aux fleurs, à la mer ; de mener une existence animale de bète qui se repose et se réchauffe, harassée. J’ai obéi. Je vis, durant des jours, sans fournir plus d’effort intellectuel qu’un mollusque. Je me laisse flotter mollement, comme une méduse entre deux eaux.
Le résultat est merveilleux. Ma jeunesse résistante a repris le dessus ; un sang vigoureux
afflue de nouveau à mes pommettes fraîches ; mes yeux ont l’éclat lumineux du miroir que nul spectacle n’a pu ternir. On recommence à me regarder, lorsque j’arpente les planches , longue et souple, ayant une silhouette fuyante de jeune fille, dans ma robe de toile blanche.
Un mur mitoyen sépare ma villa du Casino.
La salle de théâtre se trouve à côté de ma chambre. Et comme les cloisons sont minces, je m’endors chaque soir, bercée par la complainte de Mireille qui déplore l’absence de sa mère avec un organe de soprano aigu, ou cahotée au rythme désordonné des imprécations de Don José que clame le fort ténor.
A la lin, cette musique quotidienne me donne l’idée d’entrer dans l’établissement. J’écoute un acte du Barbier de Rossini, l’éternel raseur. La salle est composée de familles bourgeoises; rien des élégances fastueuses de la rue de Paris : ce sont les parasols qui se trouvent représentés la. Des mères imposantes exhibent ces cocasses petits décolletés dont elles ont le secret (ô couturières à la journée I) ; des papas
graves lorgnent la poitrine enduite de blanc gras que bombent les jeunes figurantes ; et de frêles vierges candides lancent des œillades enflammées au blond ténor ou au baryton chevelu.
C'est la séance permise de voluptés ad usum Delphini, de libertinage familial et musical, moyennant cent sous le fauteuil.
Cette nuit, toutes les jeunes personnes se rêveront entre les bras d’Almaviva.
Pendant l’entr’acte je suis la file des spectateurs dans la direction des salons de jeu. Ici, je reconnais quelques figures. Une grande actrice, de passage à Trouville, s’acharne sur la boule avec des rires énervés de mauvaise joueuse. L’aviateur Bédard, dont le hangar est installé à Blonville, essaye une martingale méthodique sur les nombres impairs.
Et c’est aussi le lent défilé des somptueuses demi-mondaines endiamantées, qui s’attardent un instant, avant de monter au baccara, pour voir admirer leurs toilettes invraisemblablement luxueuses, leurs joyaux uniques, plaqués la plupart du temps sur des corps quinquagénaires où la vieillesse cascade en ondes gélatineuses. Ces filles me considèrent au passage,
avec un visage de connivence qui ne salue pourtant point : je suis celle qui fait bande à part. Voici Odette, la maîtresse du directeur du Quotidien; Yvonne Pearly, Famie du banquier Haffner ; Suzanne, au bras du prince Rozanoff. Elles m’ont toutes rencontrée ; elles savent mieux que moi ce que valent mes perles ; et leurs amants se sont tous occupés de l’Affaire Colin, l’un parce qu’il dirige unjournal, l’autre parce qu’il est à la tète d’une grande banque. En moins d’une minute, mon nom se chuchote à travers la salle; je Fentends voltiger, murmuré comme un chant de grillon : « Nicole, Nicole... Nicole... » Le banquier Haffner m’observe discrètement; mais, les inconnus — ceux qui remarquent que je fais sensation, sans savoir pourquoi — viennent me dévisager à trois pas, ainsi qu’une bète curieuse .
A ce moment, un vieux petit monsieur effronté se presse contre moi, l’œil égrillard, les joues allumées; ose même me parler :
— La chance vous favorise-t-elle, mademoiselle?
Je toise cet avorton impudent. Il prend ma grimace de mécontentement pour une réponse négative, et poursuit :
— Vous perdez! Ce n’est pas étonnant :
vous êtes si jolie... Heureux en amour, malheureux au jeu...
— Alors, vous devez gagner souvent, monsieur.
J’ai riposté assez haut. Mes voisins sourient. Le vieux galantin plonge dans la foule. Je me réfugie sur la terrasse.
Une nuit profonde et chaude. J’aspire avec sensualité les émanations parfumées qui m’arrivent de cette immensité bleu-sombre. O joie !... La mer est phosphorescente, ce soir... Je suis seule à la contempler... Elle semble m’offrir spécialement la danse multicolore de ses petites vagues, comme une fluide et fantastique Loïe Fuller... Encore une fois, la beauté des choses vient me consoler de la bêtise humaine.
N’importe! Je sens que je vais terriblement m’ennuyer ici...
Ce matin, j’ai eu la fantaisie de patauger au milieu des Roches-Noires, bien au delà de la jetée des Anglais, sous la falaise d’Hennequ ville. Sur la grève, c’est un grouillement
de pêcheurs de moules. Des petites Trouvilloises, la jupe retroussée, découvrant des pattes maigres et noires chaussées d’espadrilles trouées, remplissent leurs sacs, détachant adroitement les mollusques des rochers ; et, brillant dans leur frimousse hàlée, leurs prunelles d’eau claire lancent un coup d’œil moqueur vers les Parisiennes en costume de bain, venues là comme à une partie de plaisir.
Devant moi, une gamine coiffée d’un grand paillasson enfoncé, espèce de panier renversé d’où s’échappent quelques boucles brunes, s’escrime contre une moule récalcitrante, arcboutant son petit couteau à l’excavation de la pierre glissante. Elle a beau me tourner le dos, je la décrète villégiaturiste, rien qu’à la blancheur de ses jambes fines, à la cheville mince, au mollet potelé. Ses pieds trempent dans l’eau ; ils sont chaussés de cothurnes de toile ; leurs doigts flexibles apparaissent en transparence comme d’aquatiques fleurettes roses ; des branches visqueuses d’algues emmêlées les entourent d’un feuillage humide. Je commence à comprendre le poète hindou qui compare les pieds de sa maîtresse à deux nénuphars.
Soudain, la iillette lève la tête, me regarde et me saute au cou :
— Nicole !
Les bords du grand paillasson m'entrent dans les yeux, m'aveuglent. Je sens la forme d’un petit torse, nu sous la laine mouillée, se mouler contre moi... Je ne la vois pas, mais j'ai reconnu Sylvie au goût de ses lèvres fraîches.
Mon Dieu! Qu'elle paraît jeune, ainsi...
Quatorze ans. Je l’examine, l’écartant de mes mains qui tiennent les siennes. Est-elle jolie !... Avec ses cheveux dénoués, tombant en nappe brune sur les épaules ; ses grands yeux d’enfant plus bleus sous le front un peu halé; son corps délicat; ses seins menus où se plaque indiscrètement l’étoffe détrempée du costume de bain, et ses jambes pures, ses jeunes cuisses renflées... J’admire la délicieuse poupée vivante.
— Oh! j’ai sali votre robe ! murmure Sylvie d’un air de regret.
g 'Une tache d’eau s’arrondit sur la toile écrue de ma jaquette. J’ai un geste d’indifférence. Je veux lui parler... Et je lui pose de ces questions banales, comme on en fait lorsqu’on est
déconcerté par une rencontre imprévue. Mais, la haute stature cle Fraülein apparaît devant nous : l’Allemande me considère avec une stupeur angoissée, risible et touchante.
Pour elle, je suis l’inconnue entrevue un jour en compagnie suspecte, près d’une fille tapageuse qui mollirait ses jambes ; revue, un beau matin, embrassant tendrement son élève; et enfin, surgissant aujourd’hui des Roches- Noires, avec la brusquerie du hasard importun. Fraülein doit me croire spécialement créée par quelque puissance maligne, à dessein de troubler sa quiétude ; je me manifeste trop subitement à ses yeux, pour n’ètre pas d’essence plus démoniaque que terrestre. Et si l’Allemande a lu son admirable compatriote, elle m’assimile sans doute aux imaginations d’Hoffmann... Hélas ! Je la juge plutôt capable de me comparer à l’héroïne mystérieuse du roman policier dont elle tient un exemplaire entre ses gros doigts, et qui l’abreuve de littérature douteuse pour la somme modique de soixante-cinq centimes.
N’importe : la gouvernante est soumise, désormais. Sylvie lui a désigné son rôle avec l’énergie obstinée des natures frêles, la ruse
surprenante des ingénues. Fraülein entend ses intérêts : tandis que nous cheminons devant elle, retournant vers Trouville, elle contemple amoureusement le signet qui marque la page de son livre : et c’est une lettre de Paris dans laquelle son chauffeur de la Porte-Maillot lui ressasse le Thème éternel en variantes maladroites...
Sylvie met le pied sur les planches avec un bruit mouillé d’espadrilles pressées. Je m’arrête :
— Quittons-nous ici, ma petite amie : passé la Jetée des Anglais, je redeviens compromettante.
Sylvie habite une villa, près de la route d’Honfleur, au-dessus d’un parc abandonné que l’on nommait le Petit-Bois, lorsque j’étais enfant. Plusieurs fois, je vais l’attendre sur la route, la complicité de Fraülein lui permettant de sortir seule. Elle me rejoint; et nous partons en excursion à travers la campagne normande.
Sous le soleil cuisant des jours d’été, nous arpentons gaiement les Corniches poudreuses,
surplombant la plage, son ruban jaune, le trait noir des trois jetées, et les petits chalets aux tourelles pointues qui ont l’air de joujoux de bazar. Ou bien, nous foulons les gras pâturages, enfonçant dans les mottes de terre humide qui se collent à nos souliers. On y aspire une forte odeur d’herbe fraîche, de foin coupé, de luzerne et d’effluves marins. Ici, le panorama n’a pas la splendeur des contrées méridionales, du pays latin ; mais il se dégage une sensualité animale et vivifiante de cette calme et plantureuse nature qui vous inspire le goût des siestes reposantes, des flâneries câlines à deux, à l’ombre des massifs de sureaux et de chèvrefeuilles dont l’arôme entêtant vous alanguit insensiblement...
Allongée dans l’herbe, mordillant des boutons d’or et des tiges de fleurs sauvages, Sylvie parle d’amour avec sa voix claire de petite fille. Julien fait toujours les frais de nos conversations. Faut-il lui dire ceci? S’il me demandait cela, que devrais-je lui répondre? Croyez- vous qu’il m’aime vraiment, quand il agit ainsi? Et cætera...
O ce questionnaire interminable! Sylvie me traite comme une grammaire amoureuse.
Je riposte au hasard, en regardant le joli corps étendu à côté de moi. Des champs nous entourent d’une mer verdoyante qui frissonne sous le vent d’ouest ; à travers les buissons de ronces fleuries, s’aperçoivent les plaines ensoleillées où se vautrent de paisibles ruminants et vagabondent les jeunes poulains. La chaleur de l’air s’insuffle dans mes veines...
Je sens de petits chocs aux artères de mes tempes ; ma langue se dessèche ; la fièvre brille mes pommettes.
— Comme vous êtes rouge ! remarque Sylvie.
Petite sotte : ton Julien ! Si tu te doutais que mes tiroirs sont bourrés de lettres délirantes qu’il m’écrit tous les jours, et souvent, deux fois par jour, depuis mon arrivée àTrouville — tant il craint que je ne l’oublie... Des bouffées de colère contre Sylvie, contre Julien, contre moimême, viennent heurter mes bonnes résol utions.
— Embrassez-moi, Sylvie...
Ses doigts frais se nouent derrière mon cou, chatouillant ma nuque. Elle m’offre innocemment sa bouche. Son baiser est plus ardent que de coutume, car elle ne cesse de songer à son fiancé et je reçois les caresses destinées à l’autre...
Un après-midi, nous entrons dans la cour d’une ferme pour boire du cidre mousseux. Le décor rustique m’agrée médiocrement ; l’aboiement étranglé du chien à l’attache, le reniflement bestial des porcs, les immondices qui jonchent le sol, les émanations de lait suri et d’excréments qui s’échappe de l’étable... Cela rebute ma délicatesse.
Mais Sylvie s’écrie tout à coup, avec une joie exubérante :
— Oh ! il y a une balançoire !
Elle bondit vers un clos de pommiers où s’échelonnent des tables et des escabeaux qui transforment la métairie en auberge champêtre. Dans un coin, une escarpolette.
— Venez me pousser, Nicole!
Sylvie s’est hissée sur la planchette avec ses manières si irritantes de grande gosse. Et je l’aide au jeu puéril, renvoyant, comme une balle, le petit corps solide qui s’élève plus haut à chaque coup. Rythmé aux grincements de l’anneau, au sifflement de la corde tendue, le vol de Sylvie s’accélère. Un élan: la forme
légère s'approche, fouette mon visage d’un souffle d’air vif, m’éclabousse d’un flot de lingeries fraîches qui sentent la verveine et le sachet d’iris t’aperçois deux jambes mignonnes trémoussant leurs longs bas noirs dans la blancheur d’un petit pantalon sans dentelle. Je vais la saisir... La forme s’éloigne, s’élance jusqu’au sommet des pommiers feuillus, semble me fuir, disparue pour toujours...
Et ce jeu de la balançoire, c’est toute mon histoire avec Sylvie.
Un bruit de grelots tintant sur le chemin ; des cris de femmes, de gros rires d’hommes... Une élégante société envahit la ferme, robes claires et gilets blancs. La servante s’empresse. J’entends demander du lait non écrémé, du pain bis, du cidre, du fromage... Tout à coup :
— Nicole!... Tiens! mais c’est. Nicole!
L’un des hommes accourt de mon côté — veston gris, œillet rouge, panama — en faisant des gestes d’accueil et de surprise. Zut ! A mon tour, je l’ai reconnu : Fréminet, le directeur du N ew -music-hall ; et, derrière lui, voici Maud Sterling, Yvonne, Suzanne ; et le banquier Haffner; Delaunay le sportsman; un autre aussi, dont j’ignore le nom. Je reste figée sur
place, souhaitant le trépas subit de tous ces gens. Fréminet s’écrie :
— Il y a longtemps que vous êtes à Trouville? Nous, nous venons de Saint-Arnould.
Ils auraient bien dû. y rester. Je réponds sans entrain aux questions multiples. Sylvie s’est interrompue, intriguée. Perchée sur l’escarpolette, un bras étreignant la corde, une jambe recroisée sur l’autre, agitée encore d’un imperceptible balancement, ma jeune amie considère les Parisiens d’un œil curieux, tout en continuant de croquer une pomme verte qu’elle vient, d’arracher à l’arbre le plus proche. Maud la dévisage effrontément, puis m’interroge :
— C’est ta sœur?
— Non.
Sylvie descend de sa planchette. On l’entoure, on l’examine. Fréminet murmure à mivoix: « Débutante... » Je me crispe d’énervement. Je regarde Sylvie d’un air désolé : elle, silencieuse, observe ces filles parées sans discernement, qui portent des bijoux voyants, des bracelets par-dessus leurs gants, pour une promenade à la campagne. Elle écoute leurs propos légers; elle paraît songeuse et intéressée... O ces caboches de femmes encore enfants! Que
pense-t-elle en faisant cette physionomie singulière?...
Lorsqu'ils repartent enfin, s'empilant sur les coussins d’une voiture attelée de mules espagnoles, Sylvie, restée seule avec moi, me regarde longuement, reporte ses yeux vers les femmes qui s’éloignent, puis, questionne ingénument :
— Celles-là, ce sont de vraies grues, n’estce pas?
îjî *
Un jour, le père de Sylvie arrive à Trouville, s’installe jusqu’à la fin de la saison. Finies, nos belles promenades ensoleillées : la surveillance paternelle est moins fictive que celle de Fraülein. La prudence nous commande de recourir aux expédients. Et Sylvie imagine cette folie délicieuse : des rencontres nocturnes !
Sa chambre est isolée des autres, au rez-dechaussée de la villa; au surplus, son père se couche tôt pendant les vacances, s’endort vite et la croit bien trop sage pour sortir la nuit. A dix heures, Sylvie s’échappe par la fenêtre ; son ombre furtive glisse dans le jardin ; elle ouvre
lentement la grille huilée d'avance, et s'aventure sur la route sombre.
Elle guette si je suis là; son cœur bat de crainte et de plaisir comme pour un rendezvous d'amour.
Serrées l’une contre l'autre, nous descendons rapidement vers la plage, car Sylvie n'aime pas à s'attarder sur le chemin noir oix la lune nous dessine des silhouettes immenses qui accompagnent notre marche d’une danse rampante de chauve-souris. Les murs indistincts se creusent d'excavations profondes où semblent briller des yeux de chat; la masse lointaine des bouquets d'arbres pourrait très bien abriter une troupe embusquée ; parfois, un vagabond de mauvaise mine nous croise et se retourne, étonné. Sylvie frissonne d'une frayeur exquise ; elle me presse le bras pour se rassurer, et dit, devant mon sourire tranquille :
— - Vous n'avez donc peur de rien?
— Si... Que le ciel ne tombe sur ma tête.
Après avoir dégringolé une petite rue en pente, nous voici enfin sur la plage. Nous sommes environnées d'une obscurité mystérieuse et mouvante; un clapotement de vagues nous indique la mer ; do minute en minute le
phare du Havre éclaire l'eau d'un jet bleuâtre. Une sirène gémit ; une musique confuse résonne au lointain. Assises par terre, nous tendons le visage vers la brise humide; nos doigts se rencontrent dans le sable froid et fluide...
Sylvie commence tout bas :
— Savez-vous à quoi je pensais, l’autrejour, devantces personnes que vousavez retrouvées, è la ferme ?
— Oh! chère petite amie, je suis honteuse de vous avoir exposée à...
— Chut! Nicole... Vous ne vous doutez guère de ce que je vais dire... Eh bien !... C’est assez difficile, mais vous me comprendrez...
En face de ces belles créatures , riches , luxueuses, admirées, adulées par leurs compagnons qu'elles traitent pourtant ainsi que des chiens, je réfléchissais à des lectures que j'ai faites, sans bien les saisir, à des conversations que j’ai surprises, sans que l’on s'en doutât...
— Quelles lectures, chérie?
— Des contes antiques de Louys ; et puis, la Cousine Bette , et Sapho de Daudet... Je songeais à ces choses qui m’échappent lorsque les auteurs parlent de « la science amoureuse des
courtisanes » ou qu’ils dépeignent les séductions étranges, irrésistibles d’une femme, comme dans la Glu, de Iiichepin... J’ai entendu aussi des amis de mon père — un soir qu’ils me croyaient déjà couchée — s’entretenir d’un haut magistrat qui avait perdu sa position, abandonné sa famille, afin de suivre sa maîtresse... L’un d’eux s’exclamait: « Gâcher sa vie pour une gourgandine sans charmes, une fille sotte et laide ! » Alors, un autre lui répliqua: « Oui, mon cher, mais elle est si... » Et il employa une drôle d’expression que je n’ai pas retenue... Enfin, j’ai essayé, quand même, d’en chercher le sens...
— Où voulez-vous en venir, Sylvie?
La conversation glisse vers une pente inquiétante. Sylvie jette sa main sur mon épaule et reprend, un peu fébrile, sans répondre à ma question :
— Dit es, Nicole, comment se fait-il que des ‘femmes laides, bêtes, vieilles quelquefois, retiennent, ensorcellent un homme à ce point? Pourquoi, aussi, certains hommes dédaignentils les trop jeunes filles? Oh! Nicole, comme c’est embarrassant de s’expliquer toute seule les choses qu’on soupçonne à moitié... Nicole...
Vous qui savez tout... Révélez-moi ce que j’ignore... Enseignez-moi ce qu’est cet art des caresses exalté par les poètes païens; si, réellement, en effet, l’amour s’apprend comme la musique ou la déclamation... Je voudrais tant plaire à Julien !
J’allais répliquer : « Ne vous souciez pas des idées fausses, des billevesées que vous avez puisées dans vos livres, Sylvie! » mais, sa dernière phrase dissipe mes intentions maternelles. Ça m’agace, à la lin, qu’elle revienne toujours à son Julien en ma présence. Est-ce que je pense à Paul, moi, quand elle est là!...
Je m’allonge tout à fait sur la couche molle de sable fin, rampant vers elle, etje murmure :
— On ne peut pas les donner théoriquement, ces leçons-là, Sylvie...
Septembre. — Une lettre de Paul me rappelle à Paris. L’Affaire Colin va passer à la rentrée, plus menaçante que jamais ; Colin, Paul, Robert Valin se démènent sans résultat. Bouvreuil et Léon Brochard, au contraire, ont intrigué utilement. Tout le monde présume que le procès
se terminera par la condamnation du banquier. Et mon pauvre Paul, débordé, désespéré, m’écrit: « Reviens, Nicole, lime semble que tu es mon fétiche, que rien ne peut plus m’atteindre si j’appuie ma tête sur ton épaule fraîche... »
Par un crépuscule frileux, pluvieux, où la Manche, déchaînée, bave une écume grise sur sa belle robe glauque, où le ciel se tache d’ombres violettes, de nuages d’encre, je fais mes adieux à Sylvie qui reste jusqu’à la lin septembre.
Nous nous arrêtons, devant la Touques. Mes bagages sont déjà en gare deDeauville. A vingt pas, Fraülein guette les environs. Une tristesse vague me rétracte l’estomac. Sylvie, les larmes aux yeux, me regarde d’un air singulier.
— Au revoir, Nicole !
Elle me tend ses lèvres... Est-ce innocemment, cette fois?
— Comme on voit que tu m’aimes, Paul î
— Eli bien ! cela te surprend ?
Mon grand ami est assis en face de moi, à table. C’est le premier repas que nous prenons ensemble — et seuls — depuis mon retour. Je considère sa ligure loyale, ses bons yeux gris, et, sous la moustache fauve, sa bouche un peu charnue ; sa bouche saine et tendre, dont les paroles sont toujours sincères, dont les baisers les plus sensuels gardent une douceur affectueuse qui tempère l’égoïsme du male. L’habitude m’avait accoutumée insensiblement à ce visage aimant. L’absence me l’a fait oublier pour un temps. Aujourd’hui, il me semble que
je le contemple avec des yeux nouveaux — pas encore blasés de l’image familière — et la beauté morale de cetle ligure franche, généreuse, de ces regards pleins d’amour, m'apparaît, soudaine comme une révélation. Excellent garçon : je ne connais point d'être qui vaille sa simple et droite nature... Ah! Nicole... Pourquoi chercher si loin ce qui t'attendait au logis? L’éternelle sagesse de La Fontaine chante dans ma mémoire en ressouvenance de fables...
Et brusquement j'éclate en sanglots.
— Qu'est-ce que tu as, Nicole ?
Je hoquette :
— J’ai que je ne mérite pas que tu m'aimes.
— Es-tu folle?
Inquiet, Paul se lève, jette sa serviette sur un compotier et vient s'agenouiller devant moi. Il écarte mes doigts, baise mes joues mouillées, entoure ma taille de son bras musclé. 11 interroge d'une voix anxieuse :
— Es-tu souffrante, ma chérie? Pourquoi pleures-tu ?
11 m’embrasse doucement; ses lèvres sentent le champagne et le maryland. Je niche ma tête sous son menton :
— Je suis coupable envers toi, Paul; et j’ai
envie de tout te raconter pour me soulager...
— Hein?
Oh! ce sursaut, ce recul, ce regard d’homme — déliant, scrutateur, — qui s’efforce de retrouver sur son bien l’invisible trace d’une maraude... Paul, assombri, m’examine attentivement. Alors, hésitante, intimidée — telle une petite tille qui va, pour la première fois, à confesse — je narre, sans réticence, mon aventure avec Sylvie, le mois passé à Trouville... Quand j’ai fini, j’observe Paul, du coin de l’œil... lui qui s’était tant irrité le jour de ma visite chez Léon Brochard, quelle scène me réserve-t-il, après cet aveu d’une intrigue anormale où je me sais autrement fautive!... Il demande, brièvement :
— C’est tout?
— Mais... oui !
— Ah ! mon pauvre petit, tu peux te vanter de m’avoir fait peur !
Paul rit de bon cœur, délivré de ses angoisses. Je relève le front, stupéfaite. Il ajoute, haussant les épaules :
— Voyons! Ça n’est pas bien méchant... Je pensais que tu en avais commis de pires, au couvent.
— Je u’y ai jamais été mise.
Les hommes ont une manière bizarre de juger nos actes. Celui-ci n'est guère vicieux : cependant, il m'écoutait, une lueur de plaisir au fond des yeux ; il ne songe pas à la pointe de corruption que décelait ma confidence, à l'apport moral que j’engageai dans cette affaire sentimentale, mais il ne voit que le fait accompli : rien, ou presque rien. Nulle rivalité masculine à redouter (le seul point important). Et il traite cela comme une gaminerie de pensionnaire.
L'indulgence amusée de Paul m'effare. Je suis déconcertée, démoralisée.
Adam, lorsqu'il s'agit de dépraver Eve, tu t'y entends beaucoup mieux que le Malin...
Bernard explique, d'ailleurs, sa pensée :
— Tu comprends, Nicole, je te pardonnerais plutôt un faible pour cette jolie brunette à laquelle tu souriais, un jour, au Bois, qu’un llirt moins anodin... plus vexant... Son fiancé, par exemple... Ce Julien Dangel que je connais à peine et qui vient si souvent chez toi... Il te fait la cour, hein?
— Oh! Lui... Il se dit amoureux de moi...
Mais, je serais incapable de fixer la nature des
faveurs qu’il aspire à glaner sur mon passage... Décidément, le monde me dégoûte, Paul. Je voudrais me sauver dans un trou, y vivre seule avec toi et perdre le souvenir de toutes les âmes, à commencer par la mienne.
— Ta lièvre du mois dernier t’a laissé un peu de neurasthénie... Sois raisonnable...
Nicole : songe à la position où m’a placé l’Affaire Colin. Nous ne devons pas nous sauver, pour le moment, parce qu’en effet, ce serait : se sauver... À certaines heures, le mot : départ, se prononce: fuite... Je réaliserai ton désir plus tard : j’accepte de filer — non de me défiler. On prétendrait que je suis l’exemple de Brochard en lâchant Colin au tournant dangereux... Je peux rester fidèle à mes amis, moi : je n’ai jamais été ministre. Patiente, ma Nicole.. .
Je me serre contre lui ; l’étreinte de ses bras protecteurs me réconforte à cet instant où je suis désemparée... Je l’aime mieux et je l’estime moins, en le découvrant plus proche de moi que je ne croyais, aussi blâmable, aussi facile... N’a-t-il point souri, lorsque j’ai rougi? Maintenant, je ne me reproche rien à son égard : il ne s’est pas montré assez sévère pour béné-
licier de mes remords. Mais, une grande tendresse me rapproche de cet égal. Nos cœurs faillibles d’êtres moyens battent à l’unisson d’une même faiblesse...
Paul questionne :
— A quoi penses-tu?
Il est difficile de répondre franchement. Je me décide à dire la moitié de la vérité — ce qui est la meilleure manière de mentir — et je réplique :
— Je pense que les amants heureux sont bien à plaindre, parce qu’ils ne connaissent pas le degré de leur attachement. Il faut passer des heures pénibles pour se sentir profondément unis.
Paul m’attire à lui d’un geste affectueux, il est ému : j’ai glissé ma phrase ainsi qu’une pièce douteuse... Il n’en a pas vu le côté pile.
Un peu plus tard. Au salon. Nadine Ziska m’a rendu visite. Tandis que la danseuse papote avec sa grâce sautillante et pétillante d’oiseau bavard, Paul fume une cigarette, adossé à la cheminée, et nous examine tour â tour.
Perdue dansun long manteau de drap mastic, gaulée de fauve, coiffée d’une aigrette de paradis aux tons de safran, ses cheveux châtains encadrant le visage d’ambre où s’allument les prunelles de topaze brûlée, Nadine a réussi, sans intention, la plus amusante symphonie de jaunes que l’on puisse imaginer.
Moi, je porte une robe ajustée, de ce noir mat qui fait souhaiter aux blondes d’être en deuil.
Nous sommes deux poupées précieuses, posées au milieu de la grande pièce comme deux figurines sur une étagère.
Mais le sourire de Nadine est crispé, forcé, presque grimaçant : c’est le rictus même qu’elle arbore en scène lorsqu’elle désarticule ses membres fragiles pour exécuter une ligure, atroce d’efforts, qui semble toute légèreté, toute facilité aux yeux du public.
Paul s’aperçoit de cette gaieté factice. II s’informe doucement :
— Pourquoi vous contraindre devant nous, petite Nadine? Quelque chose vous tracasse... Dites-Ie carrément... Et si nous pouvons vous être utiles ?...
Nadine regarde avec méfiance cet ami de son
amant. Prudente, elle évite une confidence :
— Rien ne me tracasse, rien du tout... Seulement, j’ai passé l’été à Àix; je me suis décavée : j’ai dû rapporter à Paris ma tête de mauvaise joueuse... Eh bien! et Nicole... C’est à elle, plutôt qu’il faudrait poser votre question... Voyez sa figure à l’envers... Qu’est-ce que tu as?
J’imite l’attitude de Nadine et je riposte à côté :
— J’aurai vingt-quatre ans demain... Or, mes anniversaires m’apparaissent déjà comme un épouvantail de l’âge futur, une espèce de borne kilométrique annuelle ou je lis les distances qui me séparent encore de la première ride... Les hommes possèdent bien des dons :
l’esprit, le talent, le caractère, le prestige delà gloire... Nous autres femmes, nous n’avons qu’une richesse véritable : notre jeunesse... On aimera toujours un vieil homme illustre : on ne s’éprend plus d’une femme aux cheveux gris. Chaque fois que revient la date de ma naissance, je passe par les transes d’un avare forcé de dilapider son trésor : dans la sacoche des années, avec un cuisant regret, je jette l’or pur de mon printemps... Voilà pourquoi,
NICOLE, COURTISANE 2o9
jeune Polonaise, je fais triste mine aujourd’hui : C’est une veille d’échéance.
Paul hoche la tête, désapprobateur :
— Tu nous juges durement, Nicole... Moi, je t’aimerai toujours autant, quel que soit ton âge.
— Toi!... Tu as quarante ans; moi, vingtquatre : la proportion est bonne, momentanément. Mais je parie que, dans quinze ans, tu me tromperas avec une apprentie de la rue de la Paix, pour laquelle tu dévaliseras tous les confiseurs...
Nadine éclate de rire.
Et dire qu’au fond, l’unique préoccupation de chacun, c’est l’Affaire Colin.
Paul consulte sa montre, s’excuse :
— Vous permettez?... On m’attend à la Vie de Paris .
Nous restons seules, Nadine et moi. La jolie fille abandonne son masque d’insouciance. Les coudes aux genoux, les poings aux tempes, fourrageant ses boucles brunes, la danseuse bâille avec un miaulement de chatte énervée.
— Allons ! qu’est-ce qu’il y a? Tu ne te
NICOLE, COÜUTïSANE
délies pas de moi, j’imagine... Et ça soulage de parler de ses ennuis.
— Eh bien! Il y a que Colin est en train de me lâcher, là !
— Bah ! C’est impossible : il t’aime, Landry.
La petite danseuse sourit d’un air de ruse malicieuse qui affine momentanément sa gentille frimousse un peu niaise. Elle répond subtilement. (En amour, les femmes les plus sottes deviennent soudain d’habiles psychologues) :
— 11 m’aime, certes; mais, c’est un homme pratique avant tout, Landry. Pour l’instant, je lui suis devenue inutile, alors ça le rend moins accommodant. Comme il ne me demande plus rien, il se fâche si je lui demande quelque chose. Avec lui, c’est : donnant, donnant. Ses affaires l’empêchent de s’amuser : à quoi bon se soucier de celle qui l’amusait? C’est une dépense superflue qu’il s’agit de rayer de son budget. L’autrejour, je l’avertissais d’une dette qu’on me réclame... Sais-tu ce qu’il m’a répondu : « Fiche-moi la paix avec tes affaires, j’ai assez des miennes. A quoi te servent tes appointements? » Mes appointements !... Je touche vingt-cinq louis par mois... Dès qu’ils
cessent d’avoir envie de vous, les hommes ne sont plus que des mufles.
Profonde vérité. Je m’égaye presque en songeant au nombre de petits effets qu’engendre la grande cause Colin.
Nadine fronce ses longs sourcils châtains ; son nez mince se creuse de petites rides, entre les yeux. Je m’efforce de la distraire :
— Dine avec moi, chérie... Je te ferai boire du champagne dry... Et quand tu seras un petit peu grise, nous irons voir une pièce joyeuse dans un théâtre des boulevards...
Je veux divertir Nadine parce qu’une poupée qui rit est beaucoup mieux qu’une poupée qui pleure. La jolie danseuse applaudit ma proposition :
— Oh! oui : quelle bonne idée... Au fait, la Comédie-Parisienne rouvre ce soir, avec son spectacle d’automne... Nous assisterons à la générale...
— Mais... nous n’avons pas de places —
— Si. Je connais quelqu’un — le rédacteur en chef d’un grand quotidien — qui est très gentil et qui m’en offrira si je vais les lui demander....
— Ah! Ah! Tu as des amis dans la presse,
cachottière... Et il est joli garçon, ce journaliste ?
— Oui, na. C'est... c'est... ma liche de consolation, dans la sale période que je traverse... 11 est très bien... Aimable, généreux et si gai ! Je l'ai rencontré à Aix, cet été... Il y passait quinze jours de congé... Il m'a promenée, amusée ; il me retrouvait au baccara et me reconduisait à l'hôtej... Oh ! ce n’est pas un amant sérieux : un simple camarade, voilà tout : d'abord, il fait la cour à toutes les femmes, monsieur Yves...
— Tu dis : monsieur Yves?
— Parfaitement.
— Le rédacteur en chef de...
— ... de Y Agioteur.,, Qu'est-cequi te prend, Nicole ?
Nadine me regarde, avec ses grands yeux étonnés de gamine éternellement candide malgré les pires aventures.
Je trépigne en face d'une telle inconscience :
— Comment, petite buse, tu connais monsieur Yves et tu ne le disais pas!
— Dame ! Je suis libre, je pense. Me croistu obligée de t'avertir chaque fois que je...
— Est-il question de ça! Mais, nialheu-
reuse, oublies-tu donc que monsieur Yves est le rédacteur en chef de Y Agioteur , de Y Agioteur, entends-tu ! Le journal de Bouvreuil, l’ennemi de Landry Colin?
— Et après? Je ne peux pas lui en vouloir :
ce n’est point sa faute, à ce pauvre Yves... Il fait ce que lui ordonne le patron.
— Tiens, tu es bornée !
La stupidité de Nadine me révolte ; puis, je réfléchis que je n’obtiendrai rien de la danseuse si je l’ahuris d’invectives. Je me calme. J’interroge avec une douceur persuasive :
— Réponds-moi, chérie... Quel genre d’homme est-ce, monsieur Yves ?
— Oh! un charmant garçon... Bon vivant, beau parleur ; il n’a pas son pareil pour animer un souper... Un peu noceur, un peu buveur, par exemple... C’est comme dans la chanson : il aime l’amour, le vin et le tabac.
— Bien. Maintenant, écoute : te soucies-tu de conserver les faveurs de Landry Colin, ton hôtel de la rue Jouiïroy et tes fournisseurs dispendieux ?
— Tu parles.
— II n’y a qu’un moyen d’arriver à ce résultat : il faut que Landry, délivré de ses inquié-
tudes, retrouve le loisir de s'occuper de la jolie femme qu'il néglige momentanément.
— Hélas ! Si je l'avais, ce moyen...
— Bète ! Tu tiens peut-être une planche de salut entre tes mains et tu ne t'en doutes même pas! S'il est tel que tu le dépeins, monsieur Yves doit avoir le renseignement facile, lorsqu'il se livre à la double griserie d’un carafon de vieux cognac et d’un sourire capiteux...
D’ailleurs, les journalistes sont des gens délicieux qui conservent toute l'insouciance, la légèreté de notre belle race française... Ils valent bien mieux que les tripoteurs qui les emploient... Enfin, j'ai mon idée... Il y a quelque chose à faire, de ce côté... Je creuse un vague projet... Je ne sais si je dois nommer ceci une intuition, un pressentiment : mais, dès que tu as parlé de monsieur Yves, je me suis sentie toute fiévreuse, ainsi qu'au jeu des charades, quand on soupçonne une partie du mot sans l’avoir absolument deviné. Il me semble que j'approche d’un but entrevu à travers une espèce de brouillard...
— Nicole, je ne comprends rien...
— Ne cherche pas : tu attraperais une méningite. Contente-toi de m'obéir et tâche à ne
point gaffer : il suffit que tu m'emmènes avec toi à la rédaction de Y Agioteur et que tu me présentes monsieur Yves...
— Ben ! Moi qui supposais que tu allais me reprocher sa connaissance !
— Au contraire, mon mignon. Et sache que ta tranquillité financière dépend du succès de notre entreprise... Fais tout ce que je te soufflerai... Ne f étonne à aucun moment de mon attitude... Je t’expliquerai le reste en voiture. Partons.
Avez-vous jamais contemplé un goéland pêchant sous la tempête?... Les ailes battues par la bourrasque, les plumes ébouriffées, il plonge auxcreux des lames agitées, fouillant la mer écumante ; puis remonte à la surface, aveuglé, inondé, le bec vide et les membres las. Mais, la faim qui le harcèle le force à se précipiter de nouveau vers la proie peut-être illusoire; il disparaît sous une autre vague... Il fend l’espace, au raz de l’eau; toujours plus loin, toujours en vain...
Je me compare à l’oiseau cherchant sa pâture dans toutes les directions. Une piste imprévue s’offre à moi : incertaine, problématique...
Qui sait? Selon Nadine, ce monsieur Yves est
un bavard. Or, la parole est l’arme redoutable qui nous défend, qui nous blesse, ou qui nous livre... Souvent, une phrase imprudente devient pour notre adversaire le sésame involontaire devant lequel s’ouvrent les portes de la citadelle !... Essayons.
— Si ces dames veulent s’asseoir un instant...
Le garçon de bureau nous introduit dans une pièce sommairement meublée où sommeillent deux vieillards chauves.
Après que la voiture nous eut déposées devant l’immeuble ruisselant d’électricité de Y Agioteur, dont la façade multicolore illumine une partie de la rue bruyante où perche ce journal financier, Nadine m’a guidée à travers des couloirs compliqués, avec l’assurance d’une visiteuse habituée a la maison; de temps en temps, nous poussions une porte vitrée couverte d’indications (lettres dorées) : Administration : P r étage. Direction : 2° étage. Annonces, Publicité : 3° étage.
Au bout de cinq minutes, un jeune rédac-
teur fringant fait irruption clans le salon d’attente, réveille les deux vieux messieurs, et leur confie celte nouvelle désolante :
— Monsieur Yves n’est pas au journal pour le moment... Nous ne savons à quelle heure il rentrera... Je crois qu’il est inutile que vous l’attendiez plus longtemps, messieurs.
— Il y a trois quarts d’heure que nous sommes là... C’est la quatrième fois que nous venons et on nous dit toujours la même chose...
Les vieux geignent d’un air navré. Apitoyé, le rédacteur conseille :
— S’il s’agit d’une communication particulière... Vous feriez mieux de lui écrire...
Résigné, l’un des vieillards prend son chapeau, l’autre insiste, comiquement piteux :
— Vous lui avez bien annoncé que je suis monsieur Graindon, de Montpezat (Ardèche)?
Il me connaît personnellement...
Pauvre petit monsieur naïf qui ne remarque pas le sourire ironique du jeune rédacteur le poussant doucement vers la sortie ! Le garçon de bureau réapparaît à la porte, nous invite à le suivre d’un geste déférent.
Première constatation : rien ne ressemble à la façon dont le rédacteur en chef d’un journal
accueille une jolie femme, comme la manière dont la reçoit un ancien ministre. Pour un peu, je me croirais chez Léon Brochard.
Le garçon ouvre une portière capitonnée.
Nadine passe la première ; je la suis, le cœur battant... J'ai posé mon enjeu sur une carte inconnue : vais-je retourner un atout?
Un grand bureau clair, à deux fenêtres. Les lettres lumineuses traçant le nom d zY Agioteur, au dehors, traversent les volets d’une buée aveuglante. Des appliques électriques égaient les murs couverts d’esquisses, de gravures, d’estampes.
M. Yves s’avance vers nous.
Je le dévisage, d’un regard perçant : c’est un homme d’une quarantaine d’années; grand, mince, vêtu élégamment — complet bleu marin, cravate mordorée — il porte le monocle comme feu Talleyrand, duc de Sagan, et coiffe ses cheveux cendrés en bandeaux aplatis à la Maurice Barrés ; ses yeux d’un bleu verdâtre, un peu faux, fuient perpétuellement, ne s’arrêtant sur rien; sous la moustache line, ses lèvres s’accusent à peine, étroites, décolorées ; le menton rasé est énergique, carré, volontaire.
Oh ! Oh ! Mais voilà un masque froidement impérieux qui ne répond guère au portrait de Nadine... Et que ce journaliste correct, sec, guindé, me rappelle peu notre brave Robert Valin, son laisser-aller, ses yeux égrillards et sa bouche sensuelle... Ma jeune Polonaise n’est guère perspicace : son rapport inexact m’a bernée d’une espérance inutile! Jamais cel homme pincé ne trahira les secrets de son maître : je ne le vois point bavard, bon garçon, ami des franches lippées, moi... Sotte Nadine Ziska !
— Bonjour, ma petite chérie...
M. Yves s’approche de Nadine, lui pince familièrement les jou s. La danseuse me désigne :
— Nicole, une amie à moi.
Pour mieux me regarder, lejournaliste retire son monocle. Je puis apercevoir enfin l’eau verdâtre de ses prunelles. Il me fixe longuement, curieusement, me déshabillant du haut en bas; puis, questionne d’une voix traînante :
— Nicole... Est-ce bien vous, mademoiselle, qui portez un nom de soubrette de jadis pour mener l’existence somptueuse d’une petite souveraine d’aujourd’hui?
— Parfaitement, monsieur... C’est afin de prouver, qu’à trois siècles de distance, je n’ai fait que changer de servitude.
M. Yves persiste à vriller ses yeux dans les miens. Il poursuit, plus animé :
— On m’a dit que vous possédez un hôtel fastueux et beaucoup d’esprit... J’ai admiré l’hôtel un jour en passant avenue des Champs- Élysées... Je suis enchanté, ce soir, de pouvoir apprécier l’esprit...
Le voilà dégelé. Il commence à me produire une impression différente. Nadine se mêle à la conversation :
— Yves... Nous venons te demander deux fauteuils... Nous voulons aller à la générale de la Comédie-Parisienne.
M. Yves me jette un coup d’œil furtif, et propose presque timidement :
— J’ai une baignoire... Si vous acceptiez ma compagnie, je me permettrais de vous inviter à dîner : nous passerions la soirée ensemble?
— Comment donc : es-tu bête! Pourquoi fais-tu toutes ces manières? s’exclame Nadine.
Je ne réponds pas immédiatement, tant j’ai peur de ne savoir dissimuler ma joie. Je linis par murmurer d’un accent étouffé :
— C'est convenu, cher monsieur.
Ce succès inattendu m’étonne. Nadine auraitelle raison? M. Yves se transforme graduellement; ses yeux s’allument, sa voix s’échauffe, ses gestes deviennent frôleurs... Pourtant, je sens obscurément qu’il y a autre chose. J’ai dû toucher par hasard le ressort secret qui meut cette àme. Mais, quel est-il?
On frappe à la porte. Un garçon de bureau entre, apportant divers papiers. M. Yves rajuste son monocle, examine chaque feuille, chaque carte, en déclarant d’un air excédé :
— Oh! ces raseurs... Dites que je n’y suis pas. Je suis débordé, débordé... Pas une minute à moi. Quel sale métier!
Il décachette une lettre, la parcourt, le visage souriant; puis, sur un ton de suprême nonchalance :
— La princesse de Tréhervé m’écrit pour me remercier d’avoir rendu compte de sa fête de bienfaisance, hier... Elle m’avait prié ellemême d’insérer l’article, d’ailleurs... C’est une femme charmante.
Toi, tu viens de te démasquer. La raie des cheveux, la cravate, le monocle et, parachevant le tableau, cette façon de prononcer : « La
princesse... » J’ai trouvé le ressort. M. Yves, vous êtes un poseur : c’est par le snobisme qu’on vous prend.
A présent, je conçois le motif de son attention aiguisée dès que Nadine m’eut nommée : mon hôtel, mon prestige de femme richement entretenue, d’Aspasie moderne... 11 n’en fallait pas plus pour éveiller le désir de ce dandy journaliste. Je recouvre une lueur d’espoir : M. Yves n’est plus que la moitié d’un homme intelligent.
Le voici tout à fait libre avec moi : il rit, plaisante, jure, débarrassé de sa froideur de commande. 11 s’écrie, soudain :
— Fichtre! J’allais oublier l’heure... Je dois remettre ces paperasses au patron... Attendezmoi, jeunes déesses.
Et file rapidement. J’écoute le bruit mat du vantail retombant sur lui. Je suis seule, ou presque... Penchée vers la glace de la cheminée, Nadine époussète consciencieusement le bout de son nez avec une houppette à poudre de riz: je n’existe plus à ses yeux. Les trois portes du cabinet sont bien fermées... Sournoise, je me rapproche de la grande table encombrée. Des lettres s'étalent, tout ouvertes ;
des billets de théâtre; des épreuves d’imprimerie; la première page de Y Agioteur de demain, édition de Paris, encore humide, sentant l’encre fraîche; les dépêches des agences spéciales, collées sur leur bande de papier rose... Et dire qu’au milieu de ce fouillis, se trouve peut-être un document important concernant l’Affaire Colin!... Il me naît un cœur d’espionne... Malgré moi, d’un doigt tremblant, j’écarte ces feuilles entassées, mélangées; je cherche à déchiffrer le contenu d’un pli suspect... Un pas dans le couloir me fait tressaillir. Je saisis brusquement une revue qui traîne là, et je contemple, d’un air absorbé, son frontispice tricolore. M. Yves réintègre son bureau en poussant un « Ouf » de soulagement :
— Sacrebleu ! J’ai cru que le patron allait me garder jusqu’à demain matin... Il est d’une humeur, ce soir, monsieur Bouvreuil!
M. Bouvreuil... Comme ça me semble drôle d’entendre ce nom... Je suis chez lui, en somme... Ce peuple d’employés, ce rédacteur en chef, ces bureaux nombreux, cette grande maison étincelante dont la façade éclabousse Paris de ses lumières, tout ici appartient à cet homme, à l’Ennemi. Son comité d’actionnaires?
Quelle plaisanterie : voilà six mois que Landry Colin sape l’écorce sans parvenir à ébranler l’arbre. Je n’ai jamais mieux senti la puissance de Jules Bouvreuil qu’à cet instant : le spectacle du journal imposant où ma présence insolite m’étonne encore, m’a plus émue, volontiers, que l’arrestation même du banquier, ou les attaques réitérées depuis : ce qui prouve — hélas! — qu’à mes yeux puérils de femme, les impressions extérieures priment le reste.
La voix de M. Yves coupe mes réflexions :
— Mesdames, je vous propose d’aller m’attendre chez Boris, rue Royale... Vous réclamerez le cabinet 22 : je l’ai retenu par téléphone.. . Et je vous rejoindrai dans dix minutes ; je préfère qu’on ne nous voie pas partir ensemble... Ah! mademoiselle...
M. Yves m’entraîne à l’écart, m’avertit à demi-voix :
— Mademoiselle Nicole, je vous en préviens :
moi, je suis un type dans le genre du Régent... Je m’amuse; je m’amuse même énormément; mais, ce n’est jamais au détriment des intérêts qui me sont confiés...
— Je ne comprends pas...
— Oh! que si... Ecoutez : je n'ignore point
A-tAÂt l 4 ' 1 1 ^ -
vos relations avec quelqu’un qui touche de près un adversaire de Y Agioteur
— Nadine est dans mon cas, ce me semble :
à quel propos m’honorez-vous plus spécialement de cet aparté?
— Je jugerais inutile de dire ceci à Nadine... Vous la connaissez, Nadine : une cervelle d’oiseau-mouche... Seulement, avec vous, chère amie, qui êtes une femme spirituelle, je craindrais, — me comparant toujours au Régent — d’être obligé de faire la fameuse réponse de Philippe à madame de Sabran... Alors, alin qu’il n’y ait point d’équivoque, passons un petit pacte, voulez-vous?... Pour ne pas gâter une soirée charmante par des conversations épineuses, convenons de ne parler ni l’un ni l’autre de l’Affaire Colin... C’est entendu, hein ?
Bon! Ça débute bien. Je dissimule ma déconvenue rageuse sous un sourire enjôleur.
On frappe de nouveau. Un garçon du bureau s’introduit timidement, tandis que M. Yves tempête :
— Allez-vous enfin me ficher la paix!
L’humble subalterne, sans se déconcerter,
lui présente une carte de visite. Bourru, M. Yves
la prend brusquement, y jette les yeux... et soudain, bondissant, nous bouscule, Nadine et moi, nous entraîne vers la porte et s'exclame bruyamment :
— Nom de Dieu!... Le sous-secrétaire d’Etat tez le camp, mes petites chattes!
Je viens de rentrer chez moi. Il est trois heures du malin. J’ai la langue rêche, le palais âcre, d’avoir bu trop de champagne sec. Lucy, tout ensommeillée, me dévêt lentement en regardant d’un air stupide ma robe aux dentelles déchirées et mon corsage froissé où la souillure d’une tache de vin voisine avec la marque violacée qu’y laissa un fruit écrasé.
On dirait que je sors d’une orgie.
Une fois couchée, j’étire mes jambes lasses, mes bras fourbus ; la fraîcheur des draps me ranime. Appuyant les doigts sur mon front brûlant, j’essaie de rassembler mes idées en déroute. Je me rappelle confusément qu’il s’est passé quelque chose, cette nuit... On m’a ré-
vélé un secret... Je me sens entre les mains un moyen d’action, sans savoir au juste comment remployer... Je suis décontenancée — lel un voleur, après avoir dérobé une arme d’espèce inconnue, se demanderait de quelle manière il va s’en servir... Tachons de remettre un peu d’ordre dans tous ces souvenirs...
D’abord, le dîner. Car, ma soirée peut se diviser en triptyque : dîner — - théâtre — souper... Autant d’actes.
Premier décor. Le cabinet particulier du restaurant Boris : nous attendons l’arrivée de monsieur Yves.
D’une main experte, Nadine arrondit le col échancré de sa robe de crêpe jaune; toujours préoccupée de sa grâce physique, soignant ses atours avec une exagération maniaque, une insistance fatigante. Moi, je m’aperçois au fond d’uri miroir à dorures : étendue à demi sur le divan rouge du cabinet; immobile, le corps enroulé dans les sinuosités de la mousseline de soie noire, j’ai l’air d’une couleuvre endormie. A travers la transparence de la guimpe légère
qui les recouvre d’un voile sombre, mes seins pâles apparaissent comme deux lotus blancs sous une eau profonde. Malgré les soucis, j’ai ma figure desjours de conquêtes, ma figure qui a fait retourner les passants, le mailre d’hôtel, les garçons, et jusqu’au petit chasseur pas plus haut qu’une botte qui stationne à l’entrée du Boris. Je suis très jolie, ce soir... A quoi bon! puisque M. Yves a éventé le piège? On ne parlera pas de l’Affaire Colin... C’est-à-dire qu’on a supprimé la seule attraction du programme. J’ébauche la moue déconfite du spectateur à qui l’on vient annoncer que la danseuse étoile s’est foulé la cheville.
Enfin, la porte s’ouvre devant M. Yves qui se précipite, essoufflé. Nadine remarque :
— Ben! Il t’a plutôt re(ardé, le sous-secrétaire d’Etat.
M. Yves grogne, rancunier :
— Chameau, va! Il ne se décidait pas à démarrer... C’est à croire qu’il se doutait que je devais rejoindre deux jolies femmes après son départ !
Le journaliste s’installe, fiche son monocle sous le sourcil droit, examine la carte des vins, réclame le sommelier, fait déboucher, puis
remporter, successivement, trois bouteilles de champagne, sous prétexte que « ça pue le. bouchon » et finalement — sur notre refus indifférent à l’une et à l’autre — compose le menu avec des hésitations de gourmet.
Allons, Nicole! Souris, contre la mauvaise fortune : il n’y a pas moyen de duper ce journaliste trop maître de soi ; efforce-toi au moins de t’amuser en sa compagnie. Ce sera toujours autant de gagné.
M. Yves est de commerce agréable, je suis obligée de le reconnaître. Dès la première truffe avalée, dès le premier verre vidé, sa langue se délie; et c’est un causeur fort divertissant. Ce directeur de gazette est une gazette vivante : par lui, nous apprenons qu’Un tel, le critique dramatique, a du goût pour un comique des Folies-Joyeuses ; que Machin, l’académicien, a failli être pris en flagrant délit d’adultère dans un hôtel de la rue Pigalle ; que ce même cabinet particulier où nous nous trouvons, est le lieu habituel où un sénateur de réputation austère régale des jeunes écolières et leur fait, au dessert, un cours d’anatomies comparées. Puis, il nous confie les raisons scabreuses pour lesquelles la faiseuse d’anges de
Vincennes sera forcément acquittée; nous raconte l’aventure d’une femme de lettres, jolie par hasard, avec un critique d’art; bref, il est intarissable... Que d’indiscrétions!... Et pas une dont je puisse tirer parti.
M. Yves se familiarise de plus en plus; il lui arrive de me nommer: Nicole tout court; la première fois, il s’excuse... et continue. Ses mains pelotent franchement la croupe dure de la petite danseuse et s’égarent parfois du côté de mes dentelles... J’ai un mouvement de recul : ce n’est pas la peine de tolérer ses privautés à cet homme, puisqu’il est capable de déjouer
mes pires ruses... Aux malicieux, les mains «
vides.
Vers la fin du repas, tandis que Nadine frotte ses dents avec une écorce de citron, poulies éclaircir, M. Yves se penche sur moi et murmure langoureusement :
— Pourquoi me repoussez-vous, Nicole?
Vous ne voyez donc pas comme vous me plaisez? Vous me feriez commettre toutes les folies. ..
— Cher monsieur Yves!... Vos protestations me rappellent une anecdote personnelle... Un jour, un ami à moi s’écria, en conclusion
d’une déclaration passionnée : « Je me jetterais au feu pour vous! Je voulus l’éprouver. Cinq minutes plus tard, au moment où il allumait une cigarette, je saisis le tison enflammé et je lui brûlai, exprès, le bout des doigts... Aussitôt, mon vantard de hurler : « C’est idiot ces plaisanleries-là ! Vous m’avez fait un mal horrible... Sonnez, que l’on m’apporte un peu de vinaigre ! Et puis, je vous préviens, ne recommencez pas! » Voilà l’homme qui prétendait s’offrir à l’incendie en mon honneur : lorsqu’il se vit deux millimètres d’épiderme roussi, les invectives qu’il trouva pour me reprocher cette torture dépassèrent ses plus fougueuses déclamations d’amour !
M. Yves esquisse une grimace de contrariété, sourit à quelque pensée soudaine, et siffle entre ses dents, l’air :
« As-tu vu la casquette, la casquette... »
Je le regarde, interloquée. Le journaliste dit finement :
— Il n’était pas indispensable de me conter cette histoire pour me prouver que vous avez l’art de vous moquer admirablement des gens...
La chanson que je fredonne là vous témoigne que je me remémore un exemple notoire...
Quelle est l’allusion? Ali ! oui : La liquette...
M. Yves poursuit, très excité :
— Oh! Nicole, si vous vouliez... Combien serait alléchante une telle aventure répétée par vous-même... Il devait avoir une mine penaude, cette fois, le pauvre Léon Brochard? Il est donc bien laid dans l’intimité , notre ex-grand Ministre? On m’avait dit, pourtant, qu’il conservait des ressources étonnantes, vu son âge...
— La petite épargne.
— Nicole, conliez-moi ça... Comment votre répugnance s’est-elle manifestée? Et à quel propos ? Parce qu’enfin, une femme qui blackboule un puissant de ce monde avec tant de désinvolture, ça ne se rencontre pas tous les jours... II possède donc une particularité si repoussante, un mal secret? Répondez, Nicole... Je suis tellement curieux, intrigué!
— Je croyais que nous ne parlerions point de l'Affaire Colin, monsieur Yves.
— Il n’est pas question de l’Affaire Colin.
— L’épine n’est pas la rose, mais la rose
tient avec l’épine : prenons garde de nous piquer.
— Petite anguille! Vous vous dérobez...
— Mon cher monsieur, je constate, sans joie, votre goût professionnel pour l'interview.
— Eh bien ! Laissez-vous interviewer...
— Pourquoi perdre mes paroles? Je ne fais rien pour rien, sinon ce qui est mon bon plaisir.
— Alors, l'interview est à tant la ligne?
Quelle récompense souhaitez-vous ? Dites, je vous en supplie...
— Inutile de mendier à mes pieds, cher ami :
j'ai mes riches. Voyez: cette pauvre Nadine s'impatiente... Il est neuf heures... Demandez l’addition et partons.
Je vais m'accouder auprès de Nadine, à la fenêtre du cabinet. Dehors, c’est le va-et-vient des voitures qui débouchent de la Concorde, les roues luisantes se reflétant sur la chaussée mouillée ; l’ombre lumineuse d’une nuit piquetée de globes électriques ; la fine humidité d'une pluvieuse soirée de septembre... On respire une douce odeur fraîche...
Second décor: une baignoire grillée d’où les têtes des acteurs et des spectateurs apparais-
NICOLE, COURTISANE 28ü
sent décapitées, dans la multiplicité des petits losanges de fer qui nous séparent de la salle. Je ne perds point mon temps à l’examen de l’éternel et toujours semblable public des générales. On nous offre ce soir un spectacle coupé, spectacle assez terne de réouverture : trois pièces correctes, banales ; des comédiens passables ; intérim d’octobre, qui permettra à la Comédie- Parisienne de préparer sa saison d’hiver.
Tandis que, sur la scène, une dame effervescente expose ses griefs obscurs à un monsieur flegmatique, je suis le fil de mes idées, plus que celui dont l’Ariane dramatique qui écrivit cet acte, enchevêtra le labyrinthe de sa pièce.
M. Yves, décidément, subit mon humble prestige. Mon aventure ministérielle trotte par sa cervelle bien informée : Léon Brochard ajoute quelques parcelles d’or à l’auréole profane qui nimbe ma blonde personne aux photos reproduites dans toutes les feuilles illustrées ; l’anecdote scandaleuse augmente ma légende d’un chapitre de plus. Et c’est celui-là même dont le métier est de la raconter, qui se laisse prendre à l’histoire !
L’inlluence de l’imprimé agit sur ce grand metteur en pages ! Et ce journaliste qui, par
profession, est chargé de tenir les ficelles de la Renommée, est le premier auquel imposent les oripeaux de ses marionnettes !
Voilà bien le snobisme de la gloriole... Et quelle drôle de bête que l’homme !
Nadine regarde attentivement la scène et, de temps en temps, ponctue les tirades des acteurs de réflexions de ce genre :
— Tiens, Clarel qui porte des manches à la juive : ça va donc être à la mode, cet automne?... La petite Brévalles a mis son collier de saphirs de deux mille louis, celui du prince Poratowski... As-tu remarqué les ondulations de Marolles ? Ce doit être Lionel qui Ta coiffée...
Penché sur ma nuque, M. Yves chuchote d’une voix chaude :
— Vous ne voulez pas, Nicole, essayer d’une amoureuse camaraderie avec moi?... Vous verriez... Je suis l’idéal camarade: amoureux comme un amant et facile comme un frère...
complaisant. Jamais de scène, nulle jalousie, aucune exigence! mais, les mille plaisirs d’un seul plaisir; la tranquillité d’un divertissement sans conséquence; au besoin, la sûreté d’un bon compagnon prêt à vous servir, dans
l’ombre, d’une main forte ou d’un coup d’épaule ; les douces libertés sans gêne d’une liaison en pantoufles; bref, la sensuelle intrigue de tout repos...
— Un placement de fille de famille... Monsieur Yves, ne vous froissez pas : il me semble entendre le boniment d’un commis voyageur agent d’assurances ; pour les références, fautil que je m’adresse à Nadine?
— Nicole!... Croyez-vous, par hasard, que je n’aie eu que des grues?
— Chut ! Elle peut écouter...
M. Yves, formalisé, remet son monocle d’un geste hautain ; assure, d’un doigt discret, sa brochette de décorations. Puis, sans se rebuter, tâte une autre corde :
— Plus nous causons, Nicole, plus j’apprécie votre spirituelle rosserie... Vous possédez l’art des mots à l’emporte-pièce, des paroles piquantes, prime-sautières, irritantes, excitantes, assaisonnées au poivre de Cayenne. Il y a en vous du chansonnier montmartrois et du chroniqueur Parisien...
— Feu mon père n’a dû que me transmettre un peu de son esprit de vaudevilliste.
— Quel délicieux écrivain vous eussiez été !.. .
N'avez- vous jamais essayé ?... Cela ne vous tenterait point d'écrire?
— 11 est toujours trop tard pour mal faire.
— Vous auriez beaucoup de talent !
— Vous manquez de logique, monsieur Yves : vous me traitez de femme d’esprit et vous me voudriez femme de lettres?
— Nicole, songez que les succès de librairie, c’est la suprême coquetterie qu’une belle débutante de vingt-trois ans se réserve pour sa quarantaine. La gloire est une seconde jeunesse.
— On vieillit moins vite quand on ne travaille pas.
— Dès la première ride, votre renom vous apparaîlrait comme une liche de consolation.
— Bah!... En général, une fiche de consolation, c’est une consolation dont on se fiche !...
— Nicole... Ne dites pas cela... Vous n’y avez pas goûté... Dès qu’on a mordu au gâteau d’Apollon, on ne peut en laisser une miette... Écoutez... C’est la peur des difficultés, sans doute, qui vous fait reculer... Les commencements sont si difficiles, dans la carrière littéraire... Eh bien! Je vous propose un moyen d’aplanir la route. Tâchez de me trousser deux ou trois nouvelles sur des sujets très pari-
siens... Vous me les apporterez au journal.
Vous savez que Y Agioteur, aussi littéraire que financier, publie deux contes par jour ? Et si votre copie est bonne — au besoin, je vous indiquerai les retouches nécessaires, je vous apprendrai le « métier » — eh bien : je l'insérerai chez nous. Qu’en dites-vous, future collaboratrice ?
— Je dis que je joue de malheur, vraiment :
jadis, un ministre m’offrit les palmes; aujourd’hui, un journaliste m’offre une plume...
— Alors, Nicole?
— Je cherche le grain de mil.
Dépité, désappointé, M. Yves fronce les sourcils : son monocle tombe. Je détourne la conversation :
— Baissez donc ce grillage, monsieur Yves ; nous sommes cachés à la façon des femmes d’Orient.
Le journaliste paraît embarrassé. 11 finit par s’excuser :
— Si cela vous est égal, je préfère qu’il reste ainsi... J’ai aperçu madame Bouvreuil, tout à l’heure, dans la loge qui nous fait face... J’aime autant qu’elle ne me remarque pas... entre vous deux...
— Oh! Oh! Faut-il donc afficher des mœurs d'anachorète lorsqu’on appartient à la rédaction de Y Agioteur ? Mazette : en voilà un journal vertueux ! Elle n’entre jamais dans votre bureau, alors, la belle madame Bouvreuil?
— Elle vient rarement au journal.
— Je suis destinée à la rencontrer au théâtre, votre directrice... Je l’avais déjà vue il y a quelques mois, an New-music-hall... Elle portait de splendides émeraudes : elle les a aussi ce soir, d’ailleurs.
Je braque ma lorgnette vers madame Bouvreuil; j’ajoute au fur et à mesure que je la détaille :
— Très jolie, décidément. . . La peau blanche. . . Les épaules grasses... Quel est cet auteur qui appela la quarantaine : L’âge des épaules ?... Son coiffeur lui a trouvé une couleur de cheveux ravissante... Elle a de beaux yeux gris, des lèvres bien dessinées, un petit nez affriolant... Votre patron n’est pas à plaindre.
— Ah !
Cette exclamation sonne d’un ton bizarre. Je tourne la tête : M. Yves me regarde ardemment ; ses lèvres tremblent, s’agitent, comme sur le point de parler : elles semblent mâcher,
malaxer une phrase imprudente, pour l’empècher de sortir. Je considère avec intérêt ce front d’homme qui réfléchit : le front est un rideau baissé derrière lequel roulent toutes les pensées que nous désirons passionnément connaître ; si les paupières se relèvent, si les yeux laissent déchiffrer leur énigme, le rideau toujours baissé abrite la véritable énigme de rhomme — son invisible regard.
D’une voix sincère qui annonce enfin la confidence, M. Yves me souffle dans le cou :
— Vous la jugez vraiment jolie, madame Bouvreuil ? C’est une des femmes les plus élégantes de Paris... Eh bien!...
Mais voici que cette petite sotte de Nadine l’interrompt pour dire impérativement :
— Yves, j’ai faim. Va nous chercher des bonbons. Pas au buffet, dans la rue... Ils sont bien meilleurs... Tu demanderas des chocolats fourrés à la vanille et des drops très acidulés.
Insupportable Nadine ! Les souvenirs de son enfance populaire (Il me semble la voir, gamine en cheveux, suçant une orange au poulailler du théâtre Montparnasse) lui inspirent le besoin de manger quelque chose à tous les entr’actes. M. Yves s’est levé, docile et
grognon. Je suis tourmentée d’une irrésistible démangeaison de talocher la petite danseuse.
Ça marchait si bien : M. Yves s’abandonnait.
Maintenant le charme est envolé... La représentation s’achève, maussade. Je suis furieuse : j’ai pu écouter la pièce finale !
Troisième et dernier décor. Encore un cabinet particulier : cette fois, c’est un restaurant de nuit, place Blanche.
Nadine décortique des écrevisses tout en grignotant le reste de ses chocolats : de la bisque au praliné, pouah !
M. Yves a déjà bu le contenu d’une bouteille de champagne qu’il additionne de diverses mixtures alcooliques. Son visage blême s’empourpre graduellement; ses yeux lancent des flammes vertes comme les émeraudes de madame Bouvreuil. 11 bégaie amoureusement un tas de bêtises que j’accueille sans sourciller. Je suis forcée de boire pour le faire boire ; mais me découvrant un régime imaginaire, je mélange mon champagne d’eau de Vichy et l'horrible boisson qui en résulte me permet de
conserver mon sang-froid entre ces deux fous ; car, Nadine s’enivre également, espérant dissiper ainsi les nausées que lui procurent ses crustacés au chocolat.
Une suave musique s’élève du rez-de-chaussée, enveloppante, caressante, assourdie. Elle scande, d’un rythme étrange de valse bohème, les danses lascives que la belle Myrtif exécute devant un public de choix. J’aime à me figurer la danseuse blonde renversant son corps à demi nu : je crois voir, devant mes yeux, la ligne délicate qui part de sa cheville cambrée, contourne le mollet musclé, pour s’aller perdre au creux de la croupe arrondie.
— A quoi penses-tu? questionne Nadine à travers son ivresse.
— À cette Myrtil que nous avons regardée en bas, dans la première salle, quand nous sommes entrés... Elle est délicieusement faite : elle a l’air d’une fine statue de nacre rose... Elle danse avec une grâce...
— Si nous la priions de monter ? suggère M. Yves.
Mais Nadine se dresse d’un jet, aussi prompte qu’une vipère irritée. La jalousie professionnelle, l’émulation de l’artiste devant l’admira-
tion qu’excite une rivale, lui inspirent une vive riposte :
— Myrtil ! — Ça : une danseuse! Vous n’y connaissez rien ni l’un ni l’autre. Toi, Nicole, pourvu qu’une femme soit jolie, adroite dans ses attitudes, tu prends plaisir à ses contorsions sans te rendre compte de la science qu’elle y apporte, du travail qu’elle s’est imposé... Toi, Yves, tu es comme tous les hommes : il suffit qu’une créature vous montre plus de chair que d’habitude et vous applaudissez à craquer vos gants... Mais, la danse de Myrtil, ça ne tient pas, ça ne se discute même pas entre gens de métier ! Elle est bonne pour les cabarets de nuit. C’est une belle blonde qui a les seins durs, les fesses solides, et qui est parvenue, à force d’application, à courber sa nuque à niveau des jarrets... Un point, c’est tout.
M. Yves devient taquin lorsqu’il est gris.
Amusé par l’animation colère de la petite Ziska, il objecte d’une voix pâteuse :
— Myrtil est pourtant d'une souplesse !
— Parbleu ! C'est bien naturel : elle danse toute nue !
— Eb bien, fais-en autant, délie M. Yves.
Je pince Nadine : « Accepte, accepte, ché-
rie... » Il m’est superflu d’insister : Nadine, cramoisie d’indignation, déboutonne déjà son corsage ; lance sa jupe dans le fond du cabinet à la pointe de son soulier; arrache son pantalon d’un geste saccadé, en coiffe la tête de M. Yves — bonnet d’àne pour les vieux enfants point sages; — délace son petit corset; retire sa chemise : la tête disparaît sous la batiste enrubannée, les jambes se découvrent peu à peu, puis les aines sombres crayonnées d’ombre, le ventre mince, le torse fragile... Et Nadine, délivrée de sa chrysalide, saute sur la table où, parmi les verres, les assiettes, elle gigote et se trémousse — petite poupée d’or jaune — tel un Tanagra en ribote.
La pudeur est inconnue à cette Polonaise de llelleville ; elle se souvient vaguement, aussi, d’un conseil que je lui ai donné : de sa docilité envers moi dépend sa fortune future.
Maintenant, c’est une Danse Norvégienne de Grieg qui monte vers nous avec des sonorités aériennes, des sons filés de petite flûte, de légers frémissements de violons...
Et, sur cette musique vaporeuse, voluptueuse, vibrante : en bas, la danseuse blonde doit exhiber sa plastique incomparable. Ici, la
danseuse brune improvise une fantaisie délirante qui participe, à la fois, de la csardas, du tango et du cake-walk.
Nadine incarne le charme divin du Mouvement : ses membres se tordent, serpentent; ses muscles s’étirent; sa nuque ambrée a des ondulations félines ; la vie même s’épand de son être, tressaille au creux de ses reins, tremble aux nerfs de ses chevilles, passe en ondes frissonnantes sur sa chair hérissée. Les fausses côtes se dessinent, bombant la peau tendue, au dessous des petits seins gonflés ;les épaules fléchissent ; le ventre s’offre. Une sueur de fatigue perle au front, au duvet des aisselles, luit au pli des cuisses, coule lentement le long de la croupe ployée.
Une odeur étouffante emplit l’étroite pièce surchauffée. Ça sent le musc, la peau moite, le vin répandu, le sexe et le bouquet fané. Un malaise m’incline sur le divan, défaillante, presque pâmée...
— Qu’est-ce que vous dites de ça, mes enfants ?
Nadine, triomphante, s’arrête avec la dernière mesure de la danse norvégienne. Puis, saisissant une serviette, elle bouchonne éner-
giquement son jeune corps ruisselant, ayant de remettre sa chemise.
M. Yves, allumé, congestionné, transpirant d’ivresse et de désir, a suivi les évolutions de Nadine d’un regard lubrique pétillant de vice ; si ému, qu’il pouvait à peine parler, et encourageait la Polonaise d’onomatopées exultantes de hoquets exhilarants, en homme saoûl d’alcool et de convoitise.
Il se lève, attrape la petite danseuse, qui lui échappe et court s’enfermer dans le cabinet de toilette. (Car, dans cet asile exquisement perfectionné, il y a des lavabos particuliers attenant aux salons réservés.)
Restée seule avec M. Yves, mes pulsations plus rapides, mon énervement intuitif, m’annoncent l’action imminente. Je me sens trépidante. Et, tout à coup, cela se produit :
M. Yves titube vers moi, saisit mes mains qu’il immobilise entre ses pattes solides, et balbutie, obstiné comme un ivrogne :
— Nicole... Nicole... Je vous veux.
Je n’ai pas peur, mais je suis agacée : les choses tournent mal. Je cherche ma voix la plus mordante pour le cingler d’un coup de fouet :
— Vous allez vous exposer au ridicule d’un esclandre... Si vous ne me lâchez pas, j’ameute tout l’établissement... Et votre directeur, serait-il satisfait, monsieur Yves, d’apprendre votre aventure avec une amie intime du banquier Landry Colin ?
Malgré les fumées de Bacchus, le journaliste paraît touché de l’argument. Il médite; puis déclare gravement :
— Le patron, je m’en fous... Mais que dirait Isabelle ?
— Isabelle!... C’est votre femme?
— Non : c’est la sienne.
— Madame Bouvr !
Je m’interromps, stupéfaite. M. Yves s’est décidé à me laisser libre de mes mouvements ; tandis que je me rajuste de mon mieux, il assure machinalement son monocle d’une main tremblante et murmure — le champagne lui faisant vomir tous ses secrets :
— Oui, mon bijou, tu ne t’en doutais pas :
Isabelle Bouvreuil. Eh bien, oui! Elle est même d’une jalousie... C’est pour cela que je me cachais derrière le grillage, au théâtre... Hein ! C’est une autre conquête que Nadine?... Tu ne me crois pas... Veux-tu des preuves?
Elle m’adore... D’abord, c’est une femme à béguins, la patronne... Quand elle a épousé Jules Bouvreuil, il ne possédait pas un sou et c’est la dot d’Isabelle qui a commencé sa fortune : elle l’a choisi, simplement parce qu’il avait un mètre quatre-vingts de hauteur de taille. Et sais-tu aussi pourquoi, dans l’intimité, j’ai surnommé Isabelle : la Duchesse de Ferrare? Voici. C’est à la suite d’une confidence qu’elle m’a faite... Seulement, je te la répète sous le sceau du secret, car il n’y a que monsieur Bouvreuil et moi qui connaissions l’histoire, avec les deux intéressés, et il ne faut pas qu’elle s’ébruite jamais... Tu comprendras. Il y a trois ans, Isabelle rencontrait, chez une amie, le grand peintre Watelet... Tu as déjà vu Watelet?
— Oui, il a exécuté mon portrait , voilà six mois.
J’ai répondu brièvement ; je retiens mon souffle tant j’appréhende que la moindre chose n’arrête le bavard grisé de vin, étourdi par le Ilot de ses propres paroles :
— Alors, tu as pu constater que Watelet est un bel homme, continue M. Yves. Madame Bouvreuil tomba amoureuse folle de ce grand
gaillard râblé, chez qui les plus jolies femmes de Paris ont défilé, et pas seulement pour se faire peindre... Watelet est un malin : il affecta d’abord l’indifférence, en face des coquetteries d’Isabelle. Et te figures-tu ce que cette toquée s’avisa d’accomplir, afin de séduire entièrement son peintre?... Sûre de sa beauté irréprochable (il y trois ans que cela s’est passé : à cette époque, Isabelle n’avait que trente-sept ans) elle lui proposa de lui servir de modèle et elle s’exhiba sous ses yeux, nue comme un ver! Watelet, paraît-il, fut enthousiasmé : Isabelle révélait une académie splendide. Aussitôt, il se mit à l’œuvre ; les séances se renouvelèrent, le modèle recevant sans doute une rémunération de son goût ; bref, Watelet termina une étude magnifique d’Isabelle :
Vénus couchée , qui par malheur était d’une ressemblance frappante... et désastreuse. Le patron apprit la chose — comment? je l’ignore. — Il fit tout au monde pour entrer en possession du tableau, dans le but de détruire cette preuve d’adultère. Monsieur Bouvreuil tient àson honneur moins qu’à sa respectabilité; de plus, les opinions cléricales qu’il affiche rendraient un divorce difficile (ne parlons point de la dot
à restituer). Il offrit une somme rondelette à Watelet : malgré ses perpétuels embarras d’argent, l'artiste, se doutant du coup, l’envoya promener en le traitant de vandale. A l’idée de voir son œuvre brûlée ou lacérée, Watelet frémissait de rage. Le seul avantage que le patron put obtenir du peintre fut sa promesse de ne jamais exposer la Vénus couchée , de ne la montrer à personne et de la garder chez lui, soigneusement dissimulée. Voilà l’histoire que me conta Isabelle, durant les premiers temps de notre intimité... Cela te donne une idée du caractère de la femme... Souvent, au journal, un jour de tempête où le patron « m’engueule », ce souvenir m’aide à subir la bourrasque... L’œil soumis, l’échine pliée, je pense : « Allez toujours, monsieur Bouvreuil... Chacun supporte ses petites misères... Et vous ne crâneriez pas autant si c’était Watelet qui fut devant vous... » Car il est peureux, le patron, au fond... C’est amusant au possible, lorsqu’un hasard les place à côté l’un de l’autre, au Vernissage, de voir monsieur Bouvreuil adresser de lâches petits signes d’amitié au peintre Watelet, pour ménager, pour encourager, sa précieuse discrétion, son inestimable silence...
Mais q u' est-ce que je disais donc?... Ah! oui, tu es~certaine, maintenant, Nicole, que je n'ai pas que des grues pour maîtresses?
A bout de forces, épuisé par cette longue tirade, M. Yves ânonne, bégaie, divague... Il s'affaisse sur le divan, pantin désarticulé. Il me regarde d'un œil noyé de vague concupiscence.
Dieu ! que c'est laid, un homme saoûl ! J'entends Nadine ouvrir la porte du cabinet.
Ah! j'en ai assez. Je ramasse mes jupes, à la hâte, j'enfile mon manteau, et je me sauve, — écœurée...
— Monsieur le Directeur n'est pas là, madame. Je regrette...
— Je vous demande pardon, monsieur : à cinq heures, le patron est toujours au journal.
Le jeune rédacteur de vingt printemps qui me reçoit — ou plutôt, qui m’évince — me regarde, intimidé par mon assurance avertie, et objecte respectueusement :
— En tout cas, je crains bien que monsieur Bouvreuil ne soit pas visible... Il est si occupé!
— Je m’en moque. Dites-lui que c’est une dame qui ne vient ni pour lui proposer de la copie, ni pour réclamer un secours, ni pour solliciter une décoration ou un bureau de tabac,
NICOLE, COU n TISANE
ni au sujet de toutes les démarches embêtantes dont on peut importuner un directeur de journal, enfin !
— Madame, je vous répète qu'il est difficile... Le patron est avec quelqu’un... Voulez-vous vous adresser au rédacteur en chef?
— Nullement. Ce n’est pas monsieur Yves que je tiens à entretenir, mais monsieur Bouvreuil lui-même.
— Mon Dieu ! madame, puisque vous insistez à ce point, je vais essayer... Quel est l’objet de votre visite?
— Annoncez à monsieur Bouvreuil que je désire lui parler de son ami, monsieur Renaudel... Ah! j’oubliais... Suis-je assez distraite... Ajoutez donc que je me présente sur la recommandation du peintre Watelet...
Le jeune homme fait un signe d’assentiment et se retire, me laissant dans le salon d’attente de V Agioteur.
Pour la seconde fois, me voilà en ce journal, impatiente, anxieuse. Battant nerveusement du pied contre le barreau de ma chaise, j’use les interminables minutes à réfléchir... à ressasser les mêmes idées...
J’ai dû agir seule, tremblant jusqu’au der-
nier moment d’ètre au-dessous du rôle formidable que j’assumais, et, cependant, n’osant confier à personne le soin d’exploiter le filon découvert par moi.
Hier, j’ai risqué une première démarche :
déception, coup nul. Nouveau plan à organiser.
Que le piège préparé aujourd’hui par mes faibles moyens me semble alors enfantin !
Je me dispose à lutter, quand même. La confiance présomptueuse de Médée ne m’enhardit point, hélas ! Je ne suis pas de celles qui s’écrient, en cherchant qui les défendra :
« Moi, dis-je, et c’est assez... »
sje *
— Si madame veut me suivre.
Après une demi-heure d’attente, on daigne enfin m’introduire auprès de M. Bouvreuil.
Moins aimable envers les jolies femmes queson rédacteur en chef, le patron! M. Yves n’eût pas fait tant de façons pour me recevoir.
Vaguement intimidée, je m’arrête un instant sur le seuil du grand bureau directorial.
Debout, adossé à la cheminée, M. Jules Bou-
vreuil tripote ma carte du bout des doigts et l’inspecte, épelant les six lettres de mon nom avec un air d’ignorance parfaitement jouée.
Nicole?... Cela ne lui dit rien. Il est le seul homme de Paris qui semble ne pas savoir que je suis la maîtresse de Paul Bernard, et qui n’ait pas fredonné « La liquette à M’sieur Léon ». Renaudel? Watelet? Pourquoi cette inconnue a-t-elle accolé leurs deux noms ? M. Bouvreuil paraît véritablement à cent lieues de s’en douter; sa figure surprise exprime une incompréhension notoire. Il est bien mal renseigné, le directeur de Y Agioteur, du journal le <c mieux informé du monde entier » !...
— Asseyez-vous, madame.
M. Jules Bouvreuil parle d’une voix froide et métallique qui tinte — sèche et nette — comme une pièce d’argent sur un comptoir.
Haut, raide, maigre, il redresse sa mince tête blanche avec un geste conventionnel, une altitude de statue en redingote : il évoque assez l’un de ces bonshommes politiques de marbre, plantés au milieu des squares.
Je m’installe dans un fauteuil. M. Bouvreuil interroge, toujours glacial :
— A quoi dois-je l’honneur?...
Il cherche à m’imposer, le patron ; peine perdue : le souvenir de Léon Brochard empêche que la majesté de ce personnage n’exerce son prestige à mes yeux. Je comprends maintenant le mépris que les courtisanes rendent à leurs amants : lorsqu’on veut conserver ses illusions sur elle, il ne fait pas bon contempler l’ Humanité en robe de chambre. Je commence donc paisiblement :
— Mon Dieu ! monsieur, si vous estimez que ma visite soit un honneur pour vous, félicitez l’Affaire Colin de vous l’avoir value.
M. Bouvreuil fronce les sourcils. L’ironie est une méthode qui n’a point l’heur de lui plaire ; de plus, il eut rarement à jouter contre un adversaire féminin : il ne peut prévoir le jeu de ma lance. Il se décide pour l’attaque :
— Madame, vous avez tellement insisté que je me suis résolu à vous recevoir, bien que mon temps soit précieux... On accueille toujours une dame, par simple courtoisie... Mais si j’avais supposé que ce fût uniquement dans l’intention de m’entretenir de l’Affaire Colin, j’aurais jugé à propos de nous épargner un dérangement... réciproque.
Je rétorque avec douceur :