NICOLE, C O U II T I S A N E
été touché par votre naïve incompétence de femme et que j'ai tenu à vous remettre sur la bonne voie...
— Je n’ignore ni votre philanthropie ni votre complaisance à l'égard du prochain, monsieur.
Jules Bouvreuil me considère avec méfiance :
les éloges suspects sont les champignons douteux de la conversation : on ne sait si l'on doit les cracher ou les déguster. Je continue d'un air candide :
— Je pourrais supposer que vous m'avez reçue aussi aimablement, monsieur, parce que mes phrases à double entente (que vous n’avez point entendues) vous ont inspiré le désir de savoir qui m'envoyait ici... Mais, étant donnée la générosité de votre nature, comment m’étonnerais-je de l'affabilité avec laquelle vous m’avez répondu, alors que vous avez eu l’obligeance encore plus grande de jeter un monsieur à l’eau, rien que pour avoir le plaisir de vous faire son terre-neuve?...
M. Bouvreuil hausse les sourcils, riposte impertinent :
— Nous sommes fréquemment en butte aux visites de personnes... bizarres...
— Ne vous gênez pas de dire : déséquilibrées...
— Je vous prierai donc, madame, de vous exprimer un peu plus clairement... afin qu’il n’y ait point d’équivoque... Quelle est cette hisloire d'homme que j’aurais noyé pour le repêcher ?
— Il était une fois un pauvre diable nommé Renaudel qui n’aurait, certes, pu se laisser escroquer plusieurs centaines de mille francs, attendu qu’il ne les possédait pas. Or, cet infortuné Renaudel, dont nul ne songeait à détourner les capitaux inexistants, vous inspira une telle pitié, monsieur Bouvreuil, que vous le défendîtes au point de lui procurer les actions qu’il n’aurait eu les moyens d’acquérir ; et cela, dans la pensée charitable de devenir son champion contre un agresseur qui ne l’attaquait point. N’est-ce pas le comble de la bonté?
M. Bouvreuil se lève brusquement et appuie sur le bouton électrique pour sonnerie garçon. Il s’écrie avec colère :
— Madame, vous avez fait allusion aux gens qui vous envoyaient ici... J’ignore quel est celui qui vous a chargée de m’insulter... Si c'est un homme, il est prudent; car, il sait
qu’on ne peut répliquer aux offenses d’une femme, qu’en la congédiant.
J’arrête le directeur de Y Agioteur d’un geste négligent, d’un sourire explicite :
— Oh! monsieur Bouvreuil!... A quoi bon cette comédie entre nous?... Vous vous doutez bien, quoique vous ne me connaissiez pas — que, si je quitte ce journal sans avoir rempli la mission que je me proposais, la Vie de Paris accueillera probablement mes bavardages avec plus de bienveillance? D’abord parce que je suis l’amie de son quasi-directeur; ensuite, parce que le petit papier rédigé sur les indiscrétions du maître Wâtelet aurait un appréciable succès en guise d’écho illustré... Mais peut-être Watelet vous est-il aussi étranger que monsieur Kenaudel?
— Je ne comprends pas vos insinuations.
— Madame Bouvreuil vous renseignera très volontiers à ce sujet, elle...
M. Bouvreuil blêmit; il va s’exclamer...
Entre le garçon de bureau appelé pour me reconduire. La fureur du patron se tourne contre l’inoffensif subalterne. Il hurle presque :
— Qu’est-ce que vous venez faire ici, vous?
Qui vous a permis de me déranger?
NICOLE, COUH TISANE
— Mais... monsieur le Directeur a sonné, balbutie T homme, interdit.
— J'ai sonné, moi!
M. Bouvreuil s'éponge le front, hors de lui. J’interviens avec l'aplomb imperturbable des moqueuses :
— Parfaitement... Je vous ai vu pousser le bouton.
Le garçon de bureau m'adresse un coup d'œil reconnaissant. Jules Bouvreuil n’a plus du tout envie de me chasser. Il cherche en vain un ordre à donner et finit par grommeler :
— Ouvrez les fenêtres... On étouffe.
Le garçon s'exécute et sort rapidement. De nouveau, le tête-à-tête : décisif, cette fois.
Du courage... Vas-y, Nicole : les bouvreuils, on les fait chanter.
Je me cale au fond de mon fauteuil, bien à l’aise, tandis que M. Bouvreuil gronde, la voix troublée :
— Expliquez-vous, maintenant... Si je me détermine à vous demander la conclusion de vos menaces déguisées, ne croyez pas que ce soit par crainte... Ces procédés ne m’intimident guère. Seulement, j’aime les situations nettes. Que prétendez-vous savoir? et qu'est-
ce qu’il vous faut? Répondez franchement.
— Ce que je désire? Le retrait de la plainte Renaudel avant les débats de l’Affaire, et le non-lieu rendu en faveur de Landry Colin...
— Parbleu! c’est lui qui vous a soufflé la leçon... L’insensé s’imagine m’effrayer.
(M. Bouvreuil oublie de répéter qu’il n’est pour rien dans l’Affaire Colin.) Je déclare doucement :
— Vous vous trompez, monsieur : Landry ne m’a pas soufflé de rôle... Je suis capable de parler toute seule. La poupée parisienne est un article remarquablement perfectionné : il lui est possible de réfléchir, à l’occasion. Si c’était Colin qui m’eut fait agir, j’eusse employé avec vous son jargon de finance, j’eusse discuté des coups de Bourse plus ou moins corrects, de jeu à la baisse... Mais non. Voyez... Loin d’agiter ces questions hérissées de difficultés pour ma cervelle féminine, je vous parle de choses futiles, de belles images que j’ai admirées dans l’atelier...
— Vous allez encore mêler ma femme à ces histoires !
— Ce n’est pas moi qui vous force à le dire, au moins.
M.. Bouvreuil se mord les lèvres, honteux de l’étourderie enfantine qu’il vient de commettre. Les esprits les plus politiques ont leurs minutes de distraction. Il m’intime violemment :
— Finissons-en! Précisez vos racontars.
— Mon Dieu! C’est très simple... les oisifs fortunés occupent tous leur désœuvrement à l’aide de petites manies. L’un collectionne les timbres-poste; l’autre, les vieilles tabatières. Moi, je préfère les tableaux de maître. Or, comme je suis une fureteuse, une chercheuse, j’affectionne de préférence les œuvres rares, celles qui ont une légende embusquée derrière leurs panneaux; celles dont le cadre recèle une anecdote, ou la toile un souvenir d’amour... J’aime les peintures devant lesquelles l’amateur éclairé peut se camper, en disant à son auditoire : « A propos de ceHenner, je vais vous apprendre une chose qui me fut contée... » Donc, je découvris l’autre jour, chez mon ami le peintre Watelet, un tableau qui me parut remplir ces conditions... Dois-je appuyer, monsieur Bouvreuil?... L’étude en question s’intitule : Vénus couchée. C’est une femme nue qui...
— Ah! le drôle... Il m'avait juré... Il me le payera!
— C’est moi qui l’ai payé... Le Watelet est acquis pour ma galerie.
— Pourquoi ce misérable Watelet a-t-il accepté cette infamie, alors qu’il avait refusé de me le vendre à moi... ce tableau... Il sait, pourtant, que je lui eusse offert le triple de votre prix?
— Parce que je lui achetais son œuvre pour l’exposer, non pour la détruire, et qu’un artiste harcelé par les besoins d’argent, se reprochera moins de contribuer à une indélicatesse qu’à un acte de vandalisme. Bref — je reviens âmes moutons — j’ai eu la vanité, une fois en possession de la Vénus couchée , de livrer ma curieuse trouvaille à la publicité... Snobisme bien excusable de snobinette, n’est-il pas vrai, monsieur Bouvreuil? Mon ami Robert Valin, secrétaire de la rédaction à la Vie de Paris , m’enverra demain un photographe, un reporter... la reproduction de la Venus couchée paraîtra, aussi exacte que possible, dans un prochain numéro, accompagnée d’un papier qui fournira des explications détaillées au sujet de ses origines... Iiein! monsieur Bouvreuil,
quel beau « chapeau » pour la Vie de Paris!
Surtout qu’il se pourrait bien, hasards de la mise en pages, que le meme jour, au cours d’une chronique de modes, le portrait de l’élégante madame Bouvreuil fût publié dans une colonne voisine... Le public remarquera, sans doute, que certaines ressemblances sont quelquefois fort impertinentes... et gênantes.
M. Bouvreuil serre les poings: sa face tressaille de crispations nerveuses; il interroge d’une voix rauque :
— Qui vous a révélé cela? Je me croyais seul aie connaître, avec eux. Vous n’avez pu deviner ce secret... C’est donc cet ignoble Watelet... A quel mobile a-t-il obéi?... Il est cupide au point de vous avoir vendu ce qu’il estimait un moyen de chantage, alors?... Bah! et puis, après? Pensez-vous que j’aie peur?
Le visage du directeur de Y Agioteur se couvre d’une jolie teinte verdâtre. Il brave :
— Si votre amant fait cela, je l’attaque en diffamation. J’ai le pouvoir de...
Je l’interromps vivement et je débite, d’un ton espiègle, comptant sur mes doigts avec mutinerie •
— Oh! monsieur Bouvreuil, je n’ignore pas
tous les pouvoirs que vous avez!... D’abord, vous possédez un trousseau de clés — voire de pinces monseigneur — qui peuvent à votre gré, ouvrir les portes des prisons et fermer celles des banques. Vous avez hérité du privilège d’Asmodée qui vous permet de regarder par les cheminées d’un bâtiment voisin de la rue Vivienne (dont F architecture rappelle vaguement celle de la Madeleine) : ce qui vous dispense de la faculté de prévoir, deux jours à l’avance, les hauts et les bas — bref, tout le branle-bas qui se produira dans la grande maison. Enfin, vous connaissez le chirurgien Léon Brochard qui, par un nouveau procédé de greffe .humaine, est parvenu à vous allonger démesurément le bras... mais...
Je prends un temps — comme on dit au théâtre — avant de continuer :
— Mais... ni votre trousseau de clés, ni vos yeux de lynx, ni même l’influence de Léon Brochard, ne sauront empêcher madame Bouvreuil d’avoir posé Vénus devant un grand peintre, il y a quelque trois ans, et les Parisiens de contempler son image en lisant le récit transparent de l’aventure, après-demain matin. Anéantiriez-vous la Vie de Paris et ses
rotatives... Brûleriez-vous Paris, ses maisons et ses habitants, qu’il vous serait quand meme impossible, monsieur Bouvreuil, de saisir le furet qui, une fois lâché, se glisserait, se coulerait, prompt, agile, preste, ‘insinuant, entre les doigts serrés, sous les rainures des portes, à travers l’épaisseur des murs, pour arriver jusqu’aux oreilles attentives à son chuchotement... Car vous n’ignorez point, monsieur Bouvreuil, que toute votre puissance reste impuissante en face de cette force invincible qui s’appelle : le Potin bien parisien!
M. Bouvreuil s’est affaissé sur son siège. II finit par murmurer d’un accent lointain :
— Alors, madame, vous désirez que, réparant la méprise d’un actionnaire affolé par un mouvement de panique, je décide monsieur Renaudel à retirer la plainte qu’il déposa contre son banquier, en lui persuadant que ses accusations manquent de fondement? Le classement de l’Affaire, naturellement, s’ensuivrait...
— Vous m’avez parfaitement comprise, monsieur.
— Je sollicite de mon côté, que, pour me remercier de mon intervention, vous ayez la gracieuse pensée de me donner l’œuvre d’art
dont vous m’avez décrit le sujet d’une manière si détaillée...
— Ah! pardon... Nous ne nous entendons plus... En échange de votre parole, je vous offre le silence... c’est tout.
— Madame, vous exigez trop... Comment pourrais-je vivre avec la menace éternelle de ce tableau de Damoclès! Je suis prêt...
tenez!... à vous rembourser le prix qu’il vous a coûté?
— Inutile. Ce tableau, monsieur, est notre garantie : nous le gardons. Qui nous assure, une fois que nous en serions démunis, que l’Affaire Colin ne recommencerait point sous une autre forme? Vous avez tout intérêt à perdre Landry Colin, votre ennemi, votre concurrent, votre bête noire — qui plus est : votre victime ! Tandis que nous — je me le demande — quel avantage aurions-nous à com promettre sans raison une dame contre laquelle nul des nôtres n’a de griefs? Nous ne pourrions que pâtir de cette mauvaise action — de cette grosse faute : un secret n’a de valeur, entre les mains de celui qui le détient, qu’en tant qu’il reste ignoré. Soyez donc tranquille, monsieur !
Jules Bouvreuil me lance un regard de fauve dompté. 11 questionne, d’un air qu’il veut rendre ironique :
— Vous n’avez plus rien à réclamer?
— Mon Dieu!... si. Pas à vous, monsieur, mais à votre... à votre associé : Léon Crochard- Mon ami, monsieur Paul Bernard, se trouve presque déshonoré par cette Affaire Landry Colin où il trempa bien malgré lui... Je lui souhaite une réhabilitation. Mon bon monsieur Bouvreuil, puisque vous allez faire luire aux yeux de Colin les couleurs vertes de l’espérance, monsieur Léon Brochard ne devrait-il pas offrir à Paul Bernard le ton complémentaire, et obtenir, pour lui, un peu de ruban rouge?... En sa qualité d’ancien président du Conseil, il décidera facilement le ministre de l’Intérieur à récompenser selon son mérite, le grand industriel dont le père inventa la réglisse mauve, marque Bernard... Médailles d’or à l’Exposition de Chicago...
M. Bouvreuil me contemple avec admiration... Trois coups secs frappés à la porte l'empêchent de répondre. Et M. Yves fait son entrée... C’est Phoure où le rédacteur en chef apporte un tas de paperasses ù signer au
patron. Dès qu’il m’aperçoit, M. Yves s’arrête, médusé. Ses lèvres s’entr’ouvrent, son monocle tombe, ses doigts s’écartent... tout ce qu’il tenait dans les mains s’éparpille sur le tapis.
Je devine qu’il pense : « Eh bien ! Elle est forte celle-là ! » en trouvant chez son directeur une visiteuse aussi imprévue. Le dîner, le souper avec Nadine, les moindres incidents de notre soirée mouvementée, repassent sous ses yeux. Il se dit, stupéfait : « Qu’est-ce que Nicole fabrique ici ! » Et — bien qu’il sache M. Bouvreuil retraité depuis longtemps de la carrière amoureuse, — il esquisse un demi-sourire à l’idée que son patron me conte fleurette, peutêtre . Pour quel autre motif une Nicole frivole et fanfreluchée serait-elle accueillie dans ce majestueux cabinet de travail, austère et rébarbatif?
M. Bouvreuil m’accompagne jusqu’à la porte, et conclut, discret, mystérieux, — vaincu:
— Au revoir, chère madame, comptez sur moi... Je présenterai vos requêtes à qui de droit.
Le directeur de Y Agioteur me salue profondément.
A son tour, M. Yves s’incline devant moi,
avec une œillade de connivence. Mais, je le considère d’un air surpris, indifférent, un peu hautain, sans le reconnaître... et je sors.
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Maintenant que je suis seule, que l’auto me ramène à l’hôtel, triomphante... je puis avouer ceci tout bas : Rien n’était moins fondé que mes menaces. J’ai réussi par un invraisemblable coup d’audace.
Hier, je me présentai villa des Ternes, à l’atelier de Watelet afin de tenter une démarche hasardeuse : je comptais négocier l’achat de la Vénus couchée à force d’argent. Je risquais d’échouer. Un artiste est plus incorruptible qu’un Renaudel. Mais, dès le seuil, un obstacle inattendu, insurmontable, m’arrêta : Watelet était absent, parti la veille pour l’Egypte où il séjournerait tout l’hiver. Que résoudre? Les débats de l’Affaire Colin sont fixés ù la fin d’octobre : il fallait absolument prendre parti, de suite. Le temps pressait...
Alors j’eus l’idée fantastique, extravagante et folle, d’échafauder cet édifice de mensonges sur pilotis de nuages, à la merci d’un souflle
léger, d’un heurt imperceptible — aussi insensée qu’un enfant tâchant d’équilibrer une pile de livres au-dessus d’un frêle château de cartes...
J’ai imaginé d’un bout à l’autre (guidée uniquement par les conlidences de M. Yves) l’acquisition fictive du fameux tableau, la combinaison des photos reproduites dans la Vie cle Paris , le projet de chantage en règle...
Et vous m’avez crue, M. Bouvreuil ! Vous avez ajouté loi à mes inventions, mieux que vous ne l’eussiez fait s’il se fût agi de la réalité...
Demain, si vous envoyez chercher M. Watelet pour l'interroger, lui reprocher son rôle, ou le châtier, la nouvelle de son départ confirmera mes fables : vous penserez qu’il s’est enfui afin d’esquiver une explication périlleuse, au sujet de sa conduite à votre égard. Et d’ici que vous appreniez la vérité, tant d’événements se seront passés !... En somme, je puis chanter victoire ; et, pourtant, je n’avais aucune preuve matérielle, aucun moyen sérieux de vous contraindre à capituler... Mais, vous êtes un couard, et j’ai su vous faire peur.
Allons!... La vie est une partie de poker:
c’est à coups de bluff qu’on l’emporte.
— Monsieur Julien Danget !
Le domestique m'annonce le jeune auteur dramatique d’une voix pleine qui détaille les syllabes avec sonorité, comme s’il se doutait que ces deux noms vont connaître la gloire des colonnes Picard, succédant sur l’affiche des Folies-Joyeuses, à la mention : « Relâche pour répétitions générales . »
Devant passer à la rentrée, puis retardée par divers accrocs, la pièce de Julien sera jouée ce soir — 4 novembre — en répétition générale.
Julien Dangel, toujours timide devant moi, se présente avec sa modestie un peu empruntée ; mais son visage rayonne d’une joie intérieure,
ses pommettes s'empourprent de lièvre heureuse!... la première pièce!
Le bonheur lui va bien, à ce garçon. Il me semble plus sympathique, aujourd'hui. D’ailleurs, qui pourrait me déplaire en ce moment? Je savoure la tranquillité recouvrée après la tournure favorable prise par les événements, ces dernières semaines.
Et ma quiétude m'emplit d'une indulgence universelle.
Julien me baise les mains, fervent comme un néophyte cannibale qui adore son idole, mais qui a grande envie de la manger tout de même. Il caresse les bras, le corsage... je crie :
— Halte !
Il s'excuse :
— Pardon. Je m'oublie... Ça m’affole toujours de vous revoir... Et j'allais négliger de vous dire combienjeme suis félicité du brusque revirement qui s’est produit récemment, à propos de l’Affaire Colin!
— Oui... la plainte retirée...
— Le non-lieu rendu par mon ex-futur beaupère, continue Julien avec un sourire. Mais comment se fait-il que tout cela soit arrivé
aussi vite? Jamais on n'aurait prévu cet heureux dénouement qui s'est précipité à la manière d'un coup de théâtre.
J'ébauche un geste vague qui ligure ma totale ignorance. Et je réplique négligemment :
— Vous savez... Dans les premiers temps, j'ai bien essayé de m’en mêler... Ensuite, mon incompétence m'a rebutée... Je me suis tenue à l'écart... Aujourd’hui, je me trouve dépaysée, pour ainsi dire... Je crois que l'on a tort de tant dauber sur la magistrature : à mon avis, Colin est parvenu simplement, à démontrer sa non-culpabilité et Renaudel, craignant, à son tour, d’avoir maille à partir avec dame Thémis (en voyant le juge reconnaître la bonne foi du banquier) s’est empressé de retirer sa plainte. .. Voilà le seul mystère de la direction nouvelle où s'engagea subitement l’Affaire. Je ne pense pas qu’il y eut d’autre intrigue...
Il m’est superflu d'entasser de mensongères explications : Julien se soucie bien de cela, vraiment ! II m’a interrogée, par politesse, mais écoute à peine ma réponse : de Paris, il est peut-être le seul individu qui parle de l'Affaire Colin pour plaire à Nicole, au lieu de s’efforcer de plaire à Nicole pour entendre
parler de l’Affaire Colin. Il murmure tendrement :
— Ne m’en veuillez pas, si je ne suis pas venu plus tôt... J’ai été absorbé par la fastidieuse besogne des répétitions... Oh! ces acteurs : marionnettes têtues, pantins gonflés de fatuité, à la cervelle bourrée de son, à qui il faut entonner l’expression, le talent, l’intelligence, — de force, ainsi qu’on gave une volaille, et qui détestent d’instinct l’auteur, sans lequel ils ne seraient rien. Ce metteur en scène, toujours maniaque, qui bouleverse vos indications au nom de la tradition. Ce directeur — dont l’autorité nous serait si précieuse pour dompter ces bêtes rétives — et qu’on ne voit jamais... Borderelle dirige le Parthénon, avec les Folies-Joyeuses. Eh bien ! Allez le demander à l’un de ces deux théâtres, le secrétaire général vous répondra invariablement qu’il est dans l’autre... C’est le directeur-fantôme... Je l’ai aperçu trois fois : et encore il apparaissait pour réduire, par économie, le nombre déjà insuffisant des répétitions...
Mais, je me laisse entraîner, et je vous assomme avec mes récriminations... pardon, Nicole.
— Vous m’amusez, au contraire. J’ai du sang d’auteur dans les veines, moi... Or, j’ai remarqué que l’auteur dramatique exècre les comédiens, de cette même haine séculaire, invincible, indéracinable et systématique, que l’homme de lettres voue indistinctement à tous les éditeurs : Dans les deux cas, cette aversion ne serait-elle point simplement la rancune douloureuse de l’artiste contre l’artisan inférieur et indispensable qui adapte son rêve à la réalité? Le sculpteur n’aime jamais beaucoup son mouleur.
— Ilum ! vos comparaisons poétiques passent sous silence nombre de motifs plus matériels... Nicole, je vous apporte la baignoire que Borderelle m’a réservée pour ce soir.
— Ah!... J’irai vous applaudir... Gomment s’intitule votre pièce, déjà?
— Sous Terre.
— Tiens !
— C’est un drame chez les mineurs.
— Aux Folies-Joyeuses?
— Borderelle a perdu deux cent mille francs, la saison précédente, avec son répertoire de vaudevilles et de comédies légères... En changeant de genre, il espère ramener la veine.
— Et êtes-vous content ?
— Ma foi, j'ose presque dire oui. Je crois que ça marchera.
— Tant mieux. Sylvie se réjouira...
(J’ai prononcé son nom, avec la curiosité un peu malsaine d’apprendre de ses nouvelles.
Depuis son retour à Paris, j’ai eu la sagesse de ne point chercher à revoir ma dangereuse petite amie ; Sylvie m’a écrit deux fois; je n’ai rien répondu. A cet instant, la tentation me repossède en face de Julien).
Gomme il se tait, j’insiste :
— Mais j’y songe : Cette baignoire que vous m’offrez, ne revient-elle pas de droit à votre fiancée?
Julien fronce les sourcils et crispe ses lèvres minces.
Il m’enveloppe du regard pensif de ses prunelles couleur du temps, puis, s’écrie tout à coup, le débit saccadé :
— Ecoutez, Nicole... Il faut que je m’explique un bon coup — Après, je saurai si vous vous moquez de moi, oui ou non. Je vous aime... seulement, vous ignorez de quelle façon je vous aime, Nicole. N’étant pas aussi superficiel que vos adorateurs accoutumés, je
vous ai jugée, dès le début, je ne vous vois point femme, à la manière des femmes. Avez-
vous été enfant, fillette, jeune li lie ? Durant
ces étapes successives, il me semble que vous deviez causer cette impression de « jamais vue ». 11 est impossible, j’en suis sûr, de découvrir votre semblable de par le monde : On ne peut vous définir pareille aux autres, et je serais fort embarrassé de vous assigner une condition quelconque si je ne vous connaissais pas. Vous êtes une créature absolument particulière...
Alors, quoi d’étonnant à ce que vous viviez en marge des organisations sociales, jeune être unique et mystérieux qui paraissez avoir puisé vos éléments dans une race inconnue de la société? Le phénix est censé ignorer la loi. Donc, Nicole, je vous aime, mais je vous respecte ; je vous désire, mais je vous révère... Parce que, Nicole, vous appartenez à cette classe rare des parias aristocratiques qui s’affranchissent de nos préjugés, — les estimant inférieurs à leur essence... Tel l’aigle méprise la montagne — puisqu’il plane au-dessus des sommets. Je sens profondément que vous ôtes
— pardonnez-moi la banalité de l’expression
— une honnête femme, Nicole. Et ce que les
autres nomment vertu ; vous, plus altière, vous l’appelez : fierté!
Parbleu ! Les divagations de ce petit Dangel s’ expliquent tout naturellement : Dépouillées de leur fatras néo-romantique, elles signifient simplement que, dans l’esprit de Julien, je suis de celles qui ne marchent pas ; et ce fait lui inspire une notable considération pour moi. Ne m’a-t-il point trouvée toujours rebelle à ses tentatives? C’est la meilleure preuve de ma conduite à ses yeux. Dans sa fatuité, l’homme pense de la femme qui lui résiste :
<( Du moment que je ne l’ai pas eue, c’est que personne ne peut l’avoir. »
Il n’y a que ceux qui nous ont possédées qui ne nous- croient plus inabordables.
Julien poursuit son discours :
— Je souhaite que ma conviction soit par-^ tagée par tous ces gens qui se méprennent à votre sujet, comprenez-vous, Nicole? Je veux que l’on honore la femme que je respecte.
Alors, j’ai imaginé ceci. Vousavezreçu les multiples présents qui se puissent dispenser aux favoris de la chance. L’un met son pouvoir à vos pieds, l’autre sa fortune ; vous devez rarement désirer en vain ce que l’homme est à
inôme de réaliser. Du premier jour où je vous ai contemplée, j’ai rêvé, j’ai ambitionné à mon tour de vous apporter ce tribut de vassal, en vous offrant ce que nul ne vous eût encore offert. Ali! quelle jalousie, quelle haine de votre entourage, de votre décor, j’ai conçues en quelques minutes!... Je regardais autour de moi avec l'œil envieux du fidèle indigent qui voit le temple rempli d’ornements somptueux et ne sait par quel hommage manifester sa foi... Ce soirlà, j’ai évoqué plusieurs fois la jolie légende du Jongleur de Notre-Dame... et puis, le temps passa... Je travaillai; l’un de mes espoirs se précisa... Cette pièce reçue... des relations formées depuis : un critique dramatique m’affirmait, avant-hier, que la presse me serait très favorable. Enfin, Nicole, je ne suis plus le librettiste anonyme qui rougissait dans le voisinage de votre luxe. J’ai la promesse d’un avenir de succès, la certitude des recettes immédiates des Folies-Joyeuses ; ma position est assurée ; demain, peut-être, lorsqu’on prononcera le nom de Julien Dangel, quelques personnes le reconnaîtront — sans me connaître... Alors, Nicole, ce nom qui est ma grande espérance, l’unique bien que je ne dédaigne pas ; ce
nom — qui sait? — apprécié un jour ou l'autre... Dites, voulez-vous l'accepter, Nicole, puisque c'est la seule chose que j'aie à vous donner?
— Vous... vous voulez m'épouser?
— Certes.
— Ben, et Paul?
— On se marie bien avec une divorcée. Ma Nicole aimée, j'ai l'honneur de vous demander votre main.
— Ah! zut...
Je suis suffoquée. Un peu plus, j'allais ajouter foi à ses protestations exaltées, à ses louanges hyperboliques, les portant au compte d’un enfantillage de ce grand gosse de vingt-sept ans. Et ce n'était qu'un suprême calcul du à sa caboche admirablement organisée! Jusqu'au mariage !... Le petit arriviste ne craignait point d'affronter cela, afin de servir son ambition.
J'éprouve une jouissance âpre à le cingler de mon indignation gouailleuse :
— Pas mal, mon cher. La déclaration...
Fuitt! exquise... Le plan... excellent. Par malheur, vous avez négligé les limites d'âge. Passé vingt ans et avant cinquante ans sonnés, les femmes d'aujourd'hui ne sont plus assez naïves pour commettre de ces sottises. Vous épouser!
Mais j'aime mon amant, monsieur. Je F aime même énormément, depuis que je me suis aperçue que c'est le seul honnête homme que j’aie jamais rencontré. Vous épouser !... pardi, vous aviez pensé que je tomberais dans vos bras lorsque après m’avoir fait toucher mon déshonneur du doigt entre les lignes de votre beau discours, vous auriez la mansuétude de m’arracher à ma position irrégulière! Vous me donniez votre nom — ce nom roturier (car, vous n’ètes même pas vicomte de Courpière) :
Que voulez-vous que j’en fasse, mon cher Dangel? J’ai cent mille francs de rentes (ce léger détail vous est connu). Or, apprenez qu’à ce prix-là, on peut toujours s’acheter de l’honorabilité : le marchand vous enveloppe cette denrée avec des parchemins authentiques pardessus le marché... Quelle honte! Je ne vous croyais guère capable d’en arriver là. Qu’on ne paye pas ses dettes ; que l’on quitte vilainement une femme ; qu’on risque des opérations plus ou moins équivoques; qu’on oublie de légitimer ses bâtards en les laissant mourir de faim, ou qu’on manque à la parole donnée :
voilà la menue monnaie tolérable, qui a cours au taux de l’indélicatesse humaine. Mais il est
deux actions infamantes que le monde n’excusera point : 1° Se laisser aflicher au cercle ; 2° Épouser une femme ouvertement entretenue par un autre. Vous raisonnez comme un novice : Votre habile combinaison vous eût attaché le boulet sous forme de lingot d’or... Si encore, vous étiez mon protecteur, si je m’étais éclipsée quelque temps ; on fermerait les yeux sur cette union... Dans les conditions présentes, elle vous discréditerait inutilement. Il faut bien que l’essence s’en soit un peu évaporée, pour que le monde pardonne à un homme l’odeur de son argent. Et vous prétendiez m’aimer!... Ça ne vous a pas empêché d’encourir mon mépris, de risquer cette lâche proposition...
— Nicole !
— Moi qui me figurais avoir fait l’épreuve de toutes les turpitudes en coudoyant les acteurs de l’Affaire Colin!... Vous m’avez détrompée; vraiment : Il y a encore plus vil que ça... Ah! Tenez... partez. Je ne puis vous regarder sans évoquer ces visions de la rue — silhouettes furtives, quartier désert. — Le gas, trop joli, croisant la fille qui lui glisse la dime d’amour. Je divague d’écœurement... Allez-vous-en... je vous dis !
Julien, pétrifié, m’a écoutée, sans un geste, sans une parole. 11 a imploré seulement :
(( Nicole! »... d’une voix d’agonie, tout à l’heure. Son visage a pâli, du front au menton ; ses yeux se sont voilés; et il dodeline un peu de la tète comme un homme qui vient de se cogner. Ses paupières se ferment à demi, avec une expression intense de lassitude douloureuse... Bon comédien! son masque de souffrance est touchant par sa délicatesse affinée ; son air de frêle chose blessée ; sa faiblesse alanguie, presque féminine.
II se lève enfin, d’un effort pesant. Il cherche ses gants, son chapeau ; heurte une étagère, renverse un bibelot, avec la hâte maladroite des gens pressés, troublés. II balbutie confusément :
— Vous avez pu supposer... que moi !... par intérêt... qui vous adore... Ah! je ne pourrai pas supporter...
Et puis, d’un geste brusque, il semble faire : « A quoi bon ! » Je reste impassible.
Alors Julien fonce sur la porte ainsi qu’â la rencontre d’un obstacle et se précipite au dehors, dans le désordre affolé d’un vaincu en déroute...
— Un four !
Voilà les mots qu’on chuchote en bâillant à la sortie des Folies-Joyeuses.
Nous venons d’assister à l’échec de Julien :
sa pièce est tombée misérablement, accueillie par le silence poli d’un public excédé.
'■ L’ours du jeune Danget possède le défaut suprême : il est ennuyeux.
Apitoyée, je plains le jeune arriviste : quelle déception pour lui qui fondait tant d’espoir sur son drame !
Je me le représente, là-bas, sur la scène, à l’abri de quelque portant, essuyant les reproches rageurs du directeur ; les jérémiades de ses
interprètes déçus ; jusqu’au mépris du régisseur et du chef machiniste...
Julien me semble moins vil, grâce à l’assaut que subit son ambition : il rachète sa bassesse, puisque la douleur ressentie l’ennoblit malgré lui.
Le nimbus gris du désespoir est une auréole plus divine qu’un nimbe de pourpre. Et l’insuccès d’un effort mérite toujours notre tribut de commisération.
Escortée de Paul et de Landry Colin, je descends l’escalier du théâtre.
Les visages qui nous entourent expriment tous cette lassitude revêche que nous procure un spectacle fastidieux. Seule, la physionomie de Landry est rayonnante.
Depuis sa victoire, Landry Colin jubile. Il me sait la cause de son triomphe et me marque une sympathie attendrie, une espèce d’admiration étonnée : je n’ai pas reculé devant un acte de chantage, moi, si rétive à ses conseils pernicieux ! Le banquier est sincèrement surpris que je me sois, tout â coup, rabaissée à sa hauteur. Sa gratitude est justifiée, d’ailleurs : depuis que Bouvreuil a cessé ses hostilités, Landry voit sa situation s’améliorer de jour en
jour. Ses valeurs remontent. Ses clients reprennent confiance. Colin reconquiert cette heureuse influence qui le poussera peu à peu jusqu'à la haute banque.
Soudain , sous le péristyle des Folies- Joyeuses, nous nous trouvons nez à nez avec le ménage Bouvreuil qui assistait également à cette générale.
déconsidéré la belle directrice de T Agioteur: dire que cette blonde créature fut la toute petite pierre d’achoppement — le caillou — qui se dressa comme un obstacle dérisoire et triomphant contre la gigantesque Machine qui se croyait capable d’écraser des rochers. Il suffit que M. Bouvreuil redoutât un scandale menaçant son foyer respecté, sinon respectable, pour que cet homme — indifférent aux accusations politiques — cédât devant la peur d’une historiette intime sur le point d’être dévoilée (elle aussi) aux regards d’un peuple en gaieté. Et craignant d’être surnommé le « Mari de Phryné », M. Bouvreuil empêcha que Landry Colin ne fût cité devant l’ Aréopage.
O Nicole! Femme amoureuse que servirent les amours d’une autre femme, tu souris
orgueilleusement, Nicole, si petite cause d’un si grand effet...
Landry Colin. Le directeur de Y Agioteur...
Rencontre très parisienne, griffonnerait un reporter.
Les deux ennemis se toisent, dignes, hautains, — extrêmement gênés, au fond. Puis, les yeux de M. Bouvreuil se fixent sur moi. Je soutiens hardiment son regard, une moue railleuse entrouvrant mes lèvres. Alors, prodige...
Effaré, perplexe, un peu inquiet, s'abandonnant à ses instincts de léporide, le directeur de Y Agioteur hésite un instant — soulève lentement son chapeau, et... me salue !
Landry Colin a peine à réprimer son hilarité.
Derrière nous, j’entends madame Bouvreuil questionner avidement son mari :
— Qui est-ce?... Qui est-ce?
La richesse sobre de ma robe de panne mauve, le diamant qui scintille sur ma poitrine, ont aguiché la curiosité de la dame.
Je donnerais bien une boucle de mes cheveux pour savoir ce que lui aura répondu Bouvreuil...
Nous voici rentrés à l’hotel, après cette soirée peu divertissante. Paul, qui m'a raccompagnée, s’est jeté sur un fauteuil, dans ma chambre, et lutte contre l’engourdissement causé par trois heures de plaisir maussade.
— A quoi penses-tu, Nicole?
Paul m’interroge, en sentant mes yeux braqués sur lui. Je dis lentement:
— Je songe à une nuit analogue, voilà huit mois environ, où, sommeillant au fond de ce même fauteuil, tu attendais mon arrivée... Le soir où tu m’appris la maladie de ta femme et votre départ pour l’Allemagne... Le décor pareil nous donne l’illusion d’avoir rêvé tout ce qui s’est passé depuis... Huit mois î Gomme c’est peu de chose dans toute une vie!...
Gomme c’^est énorme, cependant... Le temps a l’air de couler sans incident, au fil des heures... Et puis, soudain, un seul jour fournit autant d’événements qu’une année entière ; il semble rattraper de l’existence en retard, abattre la besogne négligée par les semaines d’inertie, les bonnes semaines de trêve... Et quand, au
bout des mois, on fait le bilan de ces jours actifs, on constate, effrayé : « Mon Dieu ! Il a suffi d’une période aussi courte pour amener de tels changements ! »...
» O Paul !... Je crois avoir vieilli de plusieurs années à la fois, pendant ces huit mois.
— Sois sûre, Nicole, que cela n’empêcherait point une dame quadragénaire — qui ne mûrit que de quinze jours dans le laps de deux semaines — d’échanger sa façon de vieillir contre la tienne.
— Moqueur !
Le trille aigu d’un timbre électrique ponctue mon exclamation. C’est au dehors: on sonne chez moi !
Nous nous regardons, étonnés. Paul hausse les épaules :
— Bah! un gamin attardé qui s’amuse à la grille... ou un noctambule en goguette.
La sonnerie persiste, irritante comme un appel de téléphone.
— Ah ! çà, ils sont assommants ! grogne Paul.
Ouvrant l’une des persiennes avec brusquerie, il se penche à la fenêtre et menace, au hasard, le perturbateur invisible :
— Attends un peu que j’aille te tirer les oreilles !
Mais j’entends grincer la grille. Des pas crient sur le gravier. Deux ombres s’avancent sous le clair de lune. L’une d’elles profile une silhouette familière : François, mon concierge. Il s’est levé, réveillé par le bruit. Paul qui l’a reconnu également crie :
— Qu’est-ce que c’est?
François, à moitié endormi, répond la voix traînante :
— C’est un cocher de fiacre qui vient chercher madame, de la part de monsieur Dangel...
Paul se tourne vers moi, abasourdi :
— A deux heures du matin?... Eh bien, il en a des idées, celui-là! Qu’est-ce qu’il te veut?
— Descendons toujours : le cocher s’expliquera. 11 a dû fournir une raison plausible puisque François lui a ouvert la porte !
Une vague appréhension m’envahit d’une sensation de froid au bout des doigts, à la nuque. Je crains d’être à l’une de ces minutes où il arrive des « choses ». J’ai conscience de l’imprévu qui s’approche.
L’imprévu, cette fois, se manifeste sous l’apparence d’un vieil automédon — face gonflée,
regard atone, paupières bouffies — qui pénètre dans le vestibule, son fouet à !a main. Après avoir écouté nos questions d’un air obtus, il ouvre la bouche et débite son récit avec l’abondance de gestes, l’importance exagérée que prennent les gens du peuple lorsqu’ils sont impressionnés et enchantés — dans leur grossière sensibilité — de se trouver mêlés à un drame :
— Voilà... Il pouvait bien être vers les une heure, une heure et demie du matin... Je venais de déposer rue Richer deux clients que j’avais chargés à la sortie de Vaudeville... Je m’en retournais, tranquillement... quand tout à coup, je m’entends appeler d’une rue voisine :
« Cocher... Hé! cocher... » Moi, je m’amène, et j’aperçois une bonne qui me fait signe, à la porte d’un hôtel meublé : « Vite, donc... C’est pour un type qui vient de se suicider et qui veut revoir une dame, avant de mourir... »
— Oh!... Paul... C’est Julien Dangel.
— J’entre dans la maison. La patronne m’écrit l’adressesur un bout de papier — et je me rends jusqu’ici pendant que la bonne va prévenir la police... Les deux femmes semblaient affolées... Elles étaient seules, justement.
— Est-ce qu’il est grièvement blessé?
— Ah ! Je n en sais rien, madame. Moi, n estce pas, on m a dit de me dépêcher et de vous demander, de la part de monsieur Dangel, si vous voulez que je vous y conduise... J’ai fait la commission, vu que la patronne de l’hotel m a remis trois francs d acompte. Je vous répète ce qu on ma raconté... J’en ignore le reste.
Je suis figée de stupeur. Auprès de moi, Paul réfléchit, fronçant les sourcils. François s’est écarté, par discrétion. Et, venant des étages supérieurs, j entends un bruit de verrous tirés, de portes ouvertes, de galopades dans les couloirs ; — des domestiques apparaissent sur 1 escalier, attirés au soupçon d’un fait insolite.
— Allons-y, décide Paul, mû par sa générosité autant que par le désir d’échapper aux curiosités de la valetaille.
Avec une inconscience de somnambule, je jette une écharpe sur mes épaules; je suis Paul, machinalement.
Ça peut donc arriver, ces histoires tragiques qu on lit distraitement, à la cinquième page du journal, avec l’impression que cela se passe dans un milieu inconnu, lointain, distant du nôtre? Me serais-je doutée qu’au cours de ces
notes prises au jour le jour, je me verrais entraînée, par la vérité môme, à relater un de ces récits sanglants qui défraient les feuilletons populaires? Est-ce possible que nous, les êtres d’une certaine classe aisée, luxueuse, aux instincts d'indifférence, de scepticisme, d'élégance, — nous soyons éclaboussés par l’un des événements sinistres — meurtre, suicide, acte criminel — dont nos regards incrédules parcourent le texte, à la rubrique « Faits divers » ?
Et voici que — pour corser mon sentiment de l'anormal, de l’inusité, — à la question de Paul :
— Où nous menez-vous, cocher?
L'homme réplique, en jetant cette adresse
qui ne serait point déplacée dans un roman policier d'Oscar Méténier :
— Rue de la Boule-Rouge !
Julien a tenté de se tuer... Pourquoi? Un vague remords me rappelle la scène qui s’est déroulée chez moi : aurait-il été sincère ?
Aurais-je été trop dure? Serais-je la cause...
Et puis, soudain, cette idée lumineuse, rassurante, apaisante : le four de Sous Terre !
Cette chute piteuse dès la générale, sans cabale, sans parti pris, ne pouvant laisser l’espérance d’un revirement heureux, ne suffisait-elle pas à décourager à ce point un garçon ambitieux, mais faible, artificieux mais exalté?
Je rumine mes conjectures, tandis que le fiacre nous cahote à travers un dédale de rues *
noires.
Paul rompt le silence, demande d’une voix énervée qui veut rester calme :
— A quel motif attribuer ce suicide?
Il me semble entendre l’écho des phrases que je pensais.
J’avance :
— La déception d’un échec humiliant l’explique...
— Allons donc! Un homme ne renonce pas à la vie pour une pièce ratée !
— Tu ne saurais discuter cette question...
As-tu l’âme d’un buveur de gloire?... Quels qu’ils soient — politiciens, gens de plume, gens de théâtre — ces êtres-là viennent au monde boursouflés d’orgueil... Ce sont presque des malades : ils ont une hypertrophie de la vanité comme d’autres ont le cœur gras...
Qu’on les pique au bon endroit et ils s’écroulent à la façon d’une baudruche crevée...
— Quel ton acerbe... On croirait que tu t’efforces de masquer la véritable raison de ce drame bizarre...
— Paul ! Que signifient tes paroles?
— Ecoute, mon petit, tu n’as jamais joué les Agnès: aussi je n’imagine pas que tu sois naïve au point de te persuader que si je me
suis déterminé à courir chez monsieur Dangel en pleine nuit, ce soit dans Tunique intention de répondre à son appel? Ce n’est guère la coutume que nous accompagnions notre maîtresse jusqu’au lit d’un monsieur, fût-ce même son lit de mort... Je t’avouerai que la compassion n’est que l’accessoire, dans ma décision... Mais je veux savoir. Et la meilleure manière de savoir, c’est: voir...
— Savoir quoi?
— Tes véritables relations avec ce Julien, plus intimes que je ne les supposais... Ta participation à son suicide...
— Oh ! Paul ! Tu oses émettre des horreurs pareilles... N’as-tu donc plus confiance en moi?
— Si je n’avais plus confiance en toi, Nicole, je ne t’interrogerais pas. Seulement, les agissements de Dangel te compromettent : réclamer, à tel moment, ta présence à son chevet, c’est s’arroger un droit étrange...
— Paul...
— 11 était fiancé, cerne semble, Julien Daugel... 11 eût dû prononcer le nom d’une autre, en cette circonstance.
— Tu sais bien qu’il m’a toujours fait la cour.
— Le marivaudage s'accorde mal avec la tragédie. Le flirt à houlette ignore l'usage du poignard, et c'est à la gravité de son acte que je porportionne l’amour de ton Céladon.
Bon ! la jalousie de Paul est éveillée, maintenant. Julien m'inspire alors une aversion suprême à la pensée que sa folie heurte mon bonheur, et que je dois me défendre contre les soupçons blessants en prenant sa bassesse même pour argument, en piétinant sa réputation — sa mémoire... Qui sait?
Et c’est à l'intérieur de ce vieux fiacre qui sent le cuir et le tabac de caporal — ô contraste dérisoire du décor où se meuvent nos passions ! — que se livre ce débat angoissant pour moi : les phrases sortent de mes lèvres avec une facilité prodigieuse ; je trouve des arguments qui m'étonnent ; je prouve clairement à Paul que les desseins de Julien ne visaient que ma fortune ; qu’un affront remporté chez moi et la chute de ses quatre actes ont mis le comble à la surexcitation désespérée de ce jeune arriviste impulsif. Enfin — Paul convaincu — mes lèvres reviennent à leur fonction naturelle, et je ne m'étonne plus des arguments qu'elles infusent à celles de Paul...
Notre baiser cesse quand s'arrête le fiacre.
— Tu le savais, toi, que Julien Dangel habitait rue de la Boule-Rouge? fait Paul.
— Non : il a demeuré dans le Quartier Latin, jusqu'à présent... Je n'y comprends rien.
Nous descendons. Devant l'entrée obscure d'un hôtel de piètre apparence s'agitent des ombres indécises.
Paul s'avance le premier, impatient. Cher ami... Je devine son arrière-pensée : apaisée, mais non pas rassurée, sa défiance calcule que, sur le lieu même du drame, grâce à la mise en scène émouvante d’un suicide, à la blessure peut-être grave, l'un de nous se trahira ; que Julien ne s'observera plus ou que je m'abandonnerai au premier mouvement...
Paul est reçu dans le vestibule par une grande femme blonde, dépeignée, un peu pâle, qui chuchote quelques mots, rapidement. Quand je les rejoins, elle se tait tout à coup, et, malgré sa discrétion professionnelle de commerçante, me dévisage d’un regard intrigué, insistant. Je m'adresse à Paul :
— Eh bien ?
— Il est mort.
Paul m'a dit cela brusquement — exprès. On se trompe en croyant qu'un événement funeste nous atteint d'autant plus vivement qu'il est annoncé à l'improviste. Le choc même de l'inattendu nous frappe d'une sorte de stupeur, d'insensibilité momentanée. Au contraire, les ménagements, les précautions — laissant prévoir la nouvelle avant qu’elle soit exprimée — nous préparent à l’accueillir avec tout le sangfroid qui nous est nécessaire pour souffrir sciemment (s’il s'agit d’un malheur qui nous touche), sans que la brutalité du coup soudain fasse sombrer notre douleur dans l'anesthésie de l’hébétude.
Et, bien qu’en apprenant la mort de Julien, je ne ressente pas des émotions aussi violentes, j’ai néanmoins cette impression d'incrédulité devant une catastrophe, qui nous porte tout d'abord à alléguer l’impossible en face de l’irrémédiable. Il me semble que « ça n’a pas pu arriver ».
La blonde fanée — qui est probablement la tenancière de l’hôtel — nous donne des détails à voix basse :
— Si je m'étais doutée d’une histoire pareille!... Un jeune homme qui avait Pair si
posé... Un suicide dans ma maison : c'est capable de me faire perdre ma clientèle.
— II y a combien de temps qu'il logeait ici ?
— Mais, monsieur, il est venu hier soir...
cette nuit. Nous ne le connaissions pa:;. Ce jeune homme s'est présenté vers minuit... Nous fermons très tard, la plupart de nos pensionnaires étant de ces dames des Folies-Bergère... II a demandé une chambre... Il paraissait très fatigué... II a payé d’avance pour un jour en prévenant qu’il s'en irait demain matin ; ensuite, il a réclamé de quoi écrire... Un peu après, il a sonné pour qu'on lui monte une bouteille de Porto. Je lui ai envoyé la bonne qui n’a rien remarqué de particulier ; seulement, comme elle l’examinait avant de sortir (sans doute par curiosité), il lui a dit qu’il attendait une dame qui viendrait probablement le retrouver... Et puis, on ne s'est plus occupé de lui. Je sommeillais en bas, dans le bureau... La bonne était à côté. Quand mes pensionnaires rentrent accompagnées, elles se font toujours servir quelque chose... Tout à coup, il était peut-être une heure du matin, j'entends une détonation. Je dormais à moitié... Comme
à la sortie des théâtres, il passe beaucoup d'autos par ici, je pense : « C'est un pneu qui a éclaté, dehors. » Mais cinq minutes après, une autre détonation, suivie d’une troisième. La bonne accourt en criant : « Madame... madame... Ça vient d’au-dessus! » Mon sang ne fait qu’un tour. Nous restons là, sans oser bouger. Je ne sais pas combien de temps c’aurait duré, si madame Marthe n’était pas descendue de sa chambre, hurlant : « Il y a quelqu’un qui est en train de faire un malheur, à côté : c’est épouvantable ! » Nous nous sommes décidées alors à remonter avec elle ; je tremblais, mes jambes flageolaient. On a frappé à sa porte ; et puis, nous sommes entrées. Ah! le pauvre jeune homme... Il râlait. Il était couché de travers, la chemise ouverte... La peau aussi blanche que celle d’une femme... Il tenait encore son revolver dans la main droite... Et sur sa poitrine, un peu à gauche, il y avait un petit point sombre de chair brûlée, pas plus large qu’un confetti, d’où s’échappait une seule goutte de sang, toute brune. Quand je me suis approchée, il a dit faiblement : « Je voudrais la revoir une dernière fois. » J’ai demandé : «Qui? » — « L’adresse est sur lalettre», qu’il m’a répondu,
montrant la table. II insistait, il s'en donnait la lièvre... Alors, je l'ai calmé : « On va la chercher tout de suite. » J'ai recopié l'adresse de madame. Et pendant que la bonne filait au commissariat, nous nous sommes installées au pied du lit, madame Marthe et moi. Elle l’a fait boire. Moi, je claquais des dents, j'avais peur et envie de me sauver... je sentais la mort. Il se plaignait, il gémissait. A la fin, il s'est douté qu'il allait passer. Il a murmuré : « J'étouffe! » Madame Marthe l'a questionné : « Pourquoi avez- vous essayé de vous supprimer? » Il a trouvé le courage de sourire : « Pour un coup d’essai, il me semble que j'ai réussi. » Et puis, il a ajouté, en s'adressant à moi : « Quand elle sera là, vous lui remettrez ma lettre, n'est-ce pas?» Et puis, le commissaire est arrivé... La police dans ma maison!... J’ai quitté la chambre pour les recevoir, lui et le médecin... C’est pendant ce temps que le jeune homme est mort.
On a trouvé la carte d’un monsieur de sa famille, d’un magistrat, dans son portefeuille... Et comme on ne sait pas où il habitait, ce monsieur Dangel, on est allé prévenir son parent. Voilà la lettre, madame.
L'hôtelière s'exprime avec une volubilité sur-
prenante : son récit copieux a duré à peine cinq minutes.
Je m’aperçois que Paul ne l’écoute plus. La ligure tendue, les paupières baissées, une lueur aiguë filtrant à travers les cils, mon ami observe avidement, quelque chose dans ma direction, vers ma taille... Mes yeux suivent son regard, afin de comprendre... Et je vois, entre mes doigts ramenés à la ceinture, la petite enveloppe jaune que m’a donnée la patronne de l’hôtel et que j’ai prise machinalement : la lettre de Julien! Je pénètre la pensée de Paul... Je l’entraîne doucement h l’écart : « Lisons-la. » La communauté que j’affirme à cet instant me vaut un sourire reconnaissant, et c’est d’un œil moins soupçonneux, sinon curieux, que Paul, serré contre moi, parcourt ces lignes désordonnées tracées par une main fébrile :
« Ma chère aimée,
» Ne m’en veuillez pas si je vous dis, sans amertume, que je me tue à cause de vous. J’ai besoin de m’expliquer, avant le silence définitif. Peut-être alors me croirez- vous, Nicole... Vous m’avez toujours repoussé. Mon amour vous a paru la marque d’une fatuité déplacée,
mon respect, la ruse d’un calcul abject. Vos paroles railleuses accueillaient mes aveux sincères ! O Nicole ! il semble que vous me regardiez dans l’eau d’un miroir concave dont les reflets eussent déformé mes sourires en grimaces. Nicole, sceptique Nicole, aurez-vous confiance enfin, si je vous répète : « Je vous aime » à l’heure où j’ai décidé de mourir?
» Ah ! cette scène d’aujourd’hui, quand, souhaitant vous offrir la meilleure preuve d’amour qu’un homme peut donner à celle qu’il adore, je fus assimilé par vous à ces ruffians dont regorge votre monde... Vous faire comprendre ce que j’ai souffert! Est-ce que je savais seulement si votre luxe vous appartenait? Vous enlever à Paul Bernard, c’était, pour moi, vous arracher à votre décor, — et l’argent en faisait partie... Ma Nicole... Depuis que vous m’avez chassé, je me suis sauvé n’importe où, errant au hasard, dans Paris et dans mes souvenirs.
J’ai traversé des rues connues que je ne reconnaissais plus ; j’ai croisé des êtres brumeux, grouillants, agités, tels ceux qu’on entrevoit dans le brouillard des rêves... J’ai bousculé des gens qui m’ont injurié, incapables de sentir qu’une détresse les heurtait. Ainsi l’on
jette un coup de pied au barbet crotté... Les foules sont impitoyables pour les chiens et les cœurs perdus. Ça gène la circulation... Je suis passé devant une horloge à un moment : elle marquait onze heures du soir ; j’ai constaté avec stupeur qu’il y avait près de cinq heures que je marchais ainsi, ressassant ma douleur et mon amour... J’étais sorti de votre hôtel par les Champs-Élysées, et, à présent, sans savoir comment, je me trouvais dans un quartier tout i\ fait ignoré de moi : rue de Dunkerque...
Après, je me suis orienté en parvenant à la gare du Nord. Là, j’ai avisé une colonne des théâtres, et c’est à cet instant seulement, que je me suis rappelé que l’on représentait ce soir la générale de ma pièce, que je n’y avais point songé encore, et que ça m’était égal de ne pas y assister... Alors, j’ai compris quelle place vous teniez dans ma vie, Nicole... Puisque tout m’était devenu indifférent, hors vous. Mes projets, mes espérances ! J’ai éprouvé un effroi indicible : il m’a semblé que ce petit fait biffait mon existence d’un Vixil implacable. Pourquoi faut-il, dites, Nicole — vous dont la seule caresse que je connus fut un baiser volé sur votre nuque, en contrebande — que vous me
possédiez tout entier, plus que la plus chère maîtresse?... J’ai tâté, à travers mon veston, le browning qui ne me quitte pas , j’entendais encore la voix chaude que vous aviez prise en me déclarant votre amour pour M. Bernard!...
J’étais arrivé rue La Fayette, devant l’immeuble d’un grand journal ; j’ai enfilé une étroite ruelle noire ; je suis entré dans une petite rue où nichent plusieurs hôtels meublés. Et je me sentais si las, j’avais tellement hâte d’accomplir mon projet, que, sans avoir le courage de regagner mon domicile, je me suis arrêté là, à bout de forces, décidant de finir mes jours sur un lit anonyme où tant de couples avaient dû jouir, où aucun n’avait su aimer... Hein, Nicole, chère moqueuse Nicole, vous devez penser que, pour un ex-revuiste, c’est faire amende honorable au genre sérieux que de donner deux drames dans la même soirée? A évoquer votre malicieux esprit, je sens mes yeux qui s’embrument. Adieu, ma Nicole, souvenez-vous que je vous aimais bien et que je n’étais pas un malhonnête homme.
)> JULIEN DANGEL. »
Nous avons lu tous deux et nous continuons
à regarder la lettre, sans rien dire. Enfin, Paul rompt le silence :
— Pauvre gosse!... Il m’attendrit. Gomme il t’aimait... Sa lettre est belle. Elle ine plaît doublement : elle révèle si clairement ton attachement pour moi, chérie !... Quelle était cette preuve d’amour qu’il t’avait offerte, hier?
— Elle va te stupéfier : il m’a proposé de m’épouser !
Paul fronce les sourcils d’un air mécontent:
sa pitié s’envole du coup. Moi, je songe... Malgré mon affliction, malgré la crainte de profaner une mémoire... La raisonneuse Nicole agite mille réflexions. Est-ce entièrement vrai, ce que m’écrit Julien? Est-ce que moi, si j’étais auteur dramatique et que l’on jouât ma première pièce, je n’oublierais pas toutes les femmes de l’univers, le soir de la générale, pour me précipiter au théâtre, avec une anxiété joyeuse et frémissante? Pense-t-on à ses affections dans ces moments-là? L’Art et l’Ambition nous possèdent d’une irrésistible et frénétique ingratitude. Que nous importe notre maîtresse au bras d’un amant? Que nous importe l’ami que nous piétinons? 11 faut que notre égoïsme éclate au nom d’un orgueil créateur. Et je me demande
si Julien n'a pas assisté à la représentation de Sous Terre, n'a pas connu son échec avant de mourir?... Et s'il ne me l'a pas caché afin de me susciter un remords plus grand?... Ou dans le but de finir en beauté, préférant le personnage d'amoureux désespéré à celui d'auteur infortuné... Oui, sa lettre est belle. Mais qu'elle reste littéraire et parfaite de forme pour un dernier adieu, à l’heure suprême ! Cette argumentation logique, ces métaphores... Le miroir concave, les chiens et les cœurs perdus, le vixit implacable... Trop de style.
La négligence est la franchise épistolaire de l'amour ou de la douleur. On ne garde pas le souci du pur français, quand on souffre. Une femme de lettres de mes amies, maîtresse d'un grand romancier, me disait un jour : « Je suis sûre qu'il m'aime sincèrement : il fait des fautes de syntaxe dans les lettres qu’il m'envoie. » Elle avait raison.
Je doute... plus subtile que Paul. Je doute... Julien était destiné à m'inspirer une éternelle incertitude.
— Voulez-vous le voir? questionne la tenancière de l'hôtel en se rapprochant de nous.
Une curiosité ardente et froide à la fois me pousse à répondre :
— Oui.
Nous montons, derrière la femme. .le m’étonne et me blâme de ma lucide indifférence : n’ai-je donc point de cœur que je ne me sens aucun émoi? D’inlimes détails me sautent aux yeux. Ainsi, je remarque, sur la tête de notre guide, la boucle blonde d’un faux chignon qui, à chaque marche, voltige au rythme de l’ascension et menace de se détacher. Et je pense obstinément, avec une insistance maladive :
« Tombera-t-elle? Ne tombera-t-elle pas? »
La chambre. Une de ces pièces banales et voyantes de maison meublée. Les tentures rouges, les meubles pauvres ; mais une vaste armoire à glace et un lit obscène à force d’importance. Locatis précaire des filles de promenoirs, que ces oiseaux éphémères transforment en nid de rencontre. Où Julien a-t-il échoué!
Un homme noir et barbu : le docteur. Un homme grognon et moustachu : le chien du commissaire. Dans un coin, deux sergents de ville somnolents. Une fille en tablier : la bonne de rhôtel. Et une grande femme brune, très maquillée, la bouche ensanglantée, les yeux
crayonnés — un type d’Espagnole des fortifs.
Madame Marthe, sans doute. Tout ce monde s’écarte à notre entrée. Ma robe bruissante, le pendentif de diamant que j’ai oublié de retirer, font sensation : quel effet doit produire sur ces gens une toilette qui a réussi à impressionner la superbe madame Bouvreuil !
Je marche vers le lit, ma main crispée au coude de Paul. Mes yeux agrandis contemplent le cadavre. Entièrement enseveli sous le drap qui évoque le linceul prochain, Julien repose, le visage seul découvert. Son aspect est calme et rassurant. Je me figurais sottement que j’allais subir l’effroi du sang répandu, de la face crispée, des yeux révulsés. Rien de sembable. La tête blonde de Julien Dangel s’abandonne mollement sur l’oreiller. Ses traits sont affinés ; une détente les harmonise et les rajeunit. Le jeune homme est redevenu adolescent ; le charme de la vingtième année pare ce visage pur, cette bouche délicate où les deux pointes de la moustache se posent avec une grâce d’ailes blondes; cette peau douce; ces paupières veinées de bleu ; toute cette figure séduisante de gentilhomme d’une autre époque où, demain, la lente pourriture de la putréfac-
Lion commencera à dessiner une tôle de mort.
Sale chose que la décomposition lorsqu'elle détruit une beauté.
J’interroge le pâle sphinx endormi. Quelle était la pensée qui a fui à jamais ton front rigide, petit Julien équivoque et complexe, peut-être vrai, peut-être faux, mais toujours ambigu, qui ne pus me dire le secret de ton âme obscure?... En dépit de tes efforts, je sentais sous tes phrases un je ne sais quoi d’inexplicable et d’inexpliqué... Malheureux être, parti pour le pays noir, ton sommeil même est énigmatique.
Un léger parfum d’iris et de verveine me fait tourner la tête : Sylvie vient d’entrer avec son père.
Sa présence inconcevable en un tel endroit me laisse deviner toute la scène : après avoir trouvé sa carte dans le portefeuille de Julien, on a envoyé un agent prévenir le juge T... le prenant pour un parent du suicidé. A l’arrivée indue du policier, Sylvie, réveillée, a dû assister à la scène qui suivit, apprendre le drame, et, folle de douleur, supplier son père de remmener tout de suite... Le père aura cédé, malgré son caractère sévère, parce que les pères, quel
que soit leur esprit, sentent toujours leur cœur s'émouvoir aux larmes de leur seconde chair.
La petite se précipite sur le lit avec un cri atroce, une longue plainte rauque de bête.
Ses mains s'attachent aux cheveux dorés, sa bouche se colle à la joue inanimée. Son désespoir hoquette en sons inarticulés qui me font mal. Que son attitude contraste avec mon insensibilité d’étrangère : voilà la véritable amante ! Si c'était elle qu'il eût choisie!... Pourquoi faut-il que l’amour se trompe si souvent d'adresse? Elle adorait l'homme qui prétendait se détruire à cause de moi, et ce fut également mon lot, jadis, de m’éprendre d’un indifférent...
Sylvie gémit, en passant ses doigts sur les paupières closes :
— Julien !... Ses beaux yeux bleus... Dire que je. ne reverrai jamais plus ses beaux yeux bleus !
Je soupire profondément. Sylvie m'aperçoit, se redresse d’un jet, me lance un regard égaré, et clame violemment :
— C’est vous qui me l'avez tué ! Mauvaise Nicole... Sans vous, il serait vivant, il m’aime-
rail... Vous me l’avez pris... Gomme vous prenez tous ceux que vous voulez... Je vous déteste, je vous exècre... J’ai menti quand j’ai dit que vous me plaisiez... Je voudrais vous voir devenir affreuse, hideuse... Mauvaise! Mauvaise ! Mauvaise ! Mauvaise !
Oh ! Les yeux de haine de cette enfant!...
Quelle leçon pour vous, tendres curieuses qui feignez des perversités passionnées ; je ne vous souhaite pas de recevoir un de ces regards-là, en paiement de vos caresses sans blessure !... Dérision des féminines amours ; devant l’homme, il n’y a point d’amies : il n’y a que deux rivales. Un chagrin profond me déchire lame... Mais je me roidis — par lierté. Je souffre, car je me reproche le mal que j’ai causé involontairement à cette innocente Sylvie... Et je déplore que mon souvenir ne soit plus rien pour elle, en face du défunt victorieux...
Indigné, scandalisé, le père de Sylvie intervient, saisit sa fille qui lui échappe, frémissante et sanglotante.
Alors, s'approchant de Paul :
— Je vous en supplie, monsieur, implore le magistrat, faites cesser cette scène pénible... Emmenez votre compagne.
Paul, docile, m’entraîne doucement. Oh !
grave et redoutable juge d’instruction, vous qui avez tenu un instant les destinées de Landry Colin et la réputation de Paul Bernard entre vos mains toutes-puissantes, vous seriezvous douté, austère magistrat, qu’unjour, dans une chambre d’hôtel louche, le hasard vous jouerait le tour de vous placer en posture si humiliante vis-à-vis d’un acteur de l’Affaire Colin?
Vous priez aujourd’hui un homme que vous avez failli impliquer hier dans votre dossier accusatoire...
Ainsi tourne la boule ronde. Et tous les efforts des humains aboutissent à se jucher à l’extrémité d’une planche mobile, mal équilibrée sur son point d’appui, et à pratiquer ce jeu de la bascule qui divertit jadis leur enfance.
La bonne de l’hôtel nous indique la sortie du corridor, elle grommelle entre ses dents :
— En v’ià, un aria!... 11 y a des types qui sont sans gène. 11 pouvait bien rester où il était, ce client-là. Quand on a envie de se supprimer, il vaut mieux faire ça chez soi !
Nous échangeons, Paul et moi, un regard d’ironique pitié. Triste regret que suggère
NICOLE, COUllTISANE
l'anéantissement, d'une vie : le dérangement ennuyeux causé à des étrangers : « Il vaut mieux faire ça chez soi! »... .le le compare avec ma propre indifférence... Avec la distraction du public d'hier, lorsque les journaux lui apprendront la fin de Julien : « Tiens ! Il s'est suicidé ce jeune auteur qui avait écrit une pièce assommante »... Avec l'amour de Sylvie, sans doute... Les pleurs de vingt ans, c'est de la pluie d'avril : il chauffe du soleil derrière le nuage,..
Que notre mort compte peu, aux yeux du prochain. Ah! Si Dieu existe, si l’immortalité de l'âme n'est point une pieuse superstition, le plus grand châtiment que leur puisse imposer la malédiction divine est de contraindre les disparus à voir tout ce qui se passe sur terre — après eux.
— Est-ce que monsieur et madame me rechargent?
Nous nous retournons ; le cocher nous avait suivis. Une curiosité macabre — vautour qu’attire la charogne — a entraîné cet homme â monter avec nous pour regarder le <c macchabée ». Maintenant, l'intérêt commercial l’incite â nous offrir ses services. Paul tire un louis de
son gousset, le tend au cocher en le congédiant : — Non, merci. Vous pouvez repartir.
Mon ami se rapproche de moi, propose d'une voix bizarre :
— Nicole... Ces émotions ont dû te briser...
Il est une heure, avancée et tu habites loin... Nous avons besoin de nous reposer... Si nous terminions la nuit ici?
Je le considère, stupéfaite. Paul n'a pas Pair fatigué du tout,; il a plutôt la vivacité fébrile de quelqu'un qui se prépare à satisfaire une lubie. Il questionne la bonne :
— Avez- vous une chambre libre?
La bonne adresse un sourire engageant à ce monsieur qui donne vingt francs à la fois aux gens sans se faire rendre la monnaie. Elle s'empresse d'ouvrir une porte — avoisinant presque la chambre funèbre.
Nous voici à présent dans une pièce toute semblable : les mêmes meubles fanés, la même armoire h glace, le même lit à baldaquin d'indienne pompadour. Paul, surexcité d’une émotion singulière, m’étreint brutalement :
— Nicole... Nicole... Comme tu sais les ensorceler... Dire qu’il s'est tué de ne t'avoir pas eue !..,
NICOLE, COUItTISAVE
Ali!... sa voix basse, voilée, assourdie, me renseigne... ainsi que ses yeux brillants et ses lèvres tremblantes...
Paul vient d’éprouver, foudroyant comme une révélation, cette instinct égoïste, invincible et magnifique de la Nature — naissant alin de reproduire, plantant une graine à la place où la fleur a été cueillie — qui, devant le spectacle de la mort, nous inspire un furieux besoin de vivre — et d’aimer.
L’emblème de la puissance, de la jouissance et de la destruction, s’incarne en mon corps fragile. C’est l’humanité tout entière, avec ses appétits divers, ses exigences cruelles, que Paul croit posséder à cet instant. A mes lèvres offertes, il puise lentement la vie même... à mes seins dressés, il renouvelle le rite profane du premier appel de l’être vers sa première subsistance... ses morsures passionnées, meurtrissant ma chair tressaillante, symbolisent la lutte des races... et, stimulé par la pensée du cadavre proche, son désir, labourant ma substance créatrice et meurtrière qui suscita l’œuvre de mort — engendre peut-être une autre vie.
O joie tristement voluptueuse de l’homme, où ses spasmes de plaisir et son épuisement
évoquent l’apparence haletante d’une agonie...
Au matin, nous nous réveillons dans une chambre minable. En plein jour, le tapis et les tentures prennent un aspect fripé, fané, souillé, de lieu public où la liberté du passant salit n’importe quoi et crache n’importe où. Les draps ont une teinte isabelle assez douteuse. A travers la cloison, une voix éraillée de noceuse appelle :
— Marne Emilie!... Ben, voyons, marne Emilie !... Y a une heure que je réclame mon café au lait.
Paul, honteux de son caprice, me regarde un peu confus, et dit, imitant le ton d’un enfant grondé :
— Mande pardon. Ne recommencerai plus.
Tu m’en veux?
J’aperçois mes yeux dans la glace : la flamme de vice qui pétille au fond de mes prunelles ne lui apprend donc rien? Cher Paul qui ne comprend pas — inconscient comme un vrai mâle — et qui éprouve le besoin de s’excuser, ainsi que d’une maladresse, la première fois qu’il a su se comporter en amant! Cette nuit, j’avais oublié — enfin ! — mon affection, ma
tendresse, ma reconnaissance ; je n’aimais plus que pour aimer , égoïstement maîtresse. Et Paul ne sent pas que sa pointe de perversité a pimenté la saveur fade de son amour, et qu’il y a gagné ce je ne sais quoi de faisandé dont raffole Nicole...
Laissons-le dans son ignorance. Désignant le décor malpropre, je réplique avec une moue dégoûtée :
— Dame ! Tu sais, je pense comme la bonne :
<( Il vaut mieux faire ça chez soi! »...
Décembre. II pleut. Embusquée derrière une fenêtre, jeregarde l’avenue des Champs-Elysées, brouillés comme une aquarelle délavée ; le vaet-vient des voitures luisantes, des passants ratatinés sous l’averse qui soulève des trombes d’eau grise. N’en déplaise au poète, mon cœur ne reflète point la tristesse de la ville.
Une allégresse irraisonnée m’entraîne à chantonner le prélude de Déjanire entendu hier à l’Opéra.
11 n’y a pas six semaines que l’on enterra Julien... Le malheureux! Que son ombre me pardonne cette indifférence : pourquoi faut-il que le souvenir de sa mort soit, pour moi, celui d’une nuit d’amour?
J’ai eu indirectement des nouvelles de Sylvie. Lu pauvre petite continue à se désoler; son père F a envoyée en compagnie de Fraülein, passer quelques mois dans le Midi, pour dépayser sa peine. Elle doit souffrir d’autant plus, qu’à ses moments de lucidité, elle comprend sans doute le néant stupide des larmes qui pleurent un infidèle, et sent toute l’ineptie d’un désespoir quelle est impuissante à réprimer.
Si elle était laide, je dirais : « Voilà une vieille fille en perspective. »
Elle est jolie: c’est une future Nicole. Encore six mois, et son amertume l’aura cuirassée de mauvaises résolutions.
Elle prendra un amant ou elle écrira ses mémoires. Que l’indulgence humaine l’absolve du second méfait!...
Une auto ronfle devant la porte. Le concierge ouvre la grille ; et, décrivant une courbe savante, la limousine de Paul Bernard s’arrête à trois pas du perron.
Paul entre, — la ligure mystérieuse, le sou-
rire joyeux. Après m'avoir embrassée, il se recule, redresse le torse, et me regarde sans parler, avec une expression malicieuse que je ne comprends pas. A la fin, il s’écrie, impatienté :
— Tu ne vois donc pas que j’ai quelque chose de changé?
— Ma foi... non.
— Remarque bien.
Je détaille toute sa personne avec une bonne volonté qui ne reçoit point sa récompense. Paul est le meme, ce me semble : ses cheveux châtains sont partagés par une raie du côté gauche ; il n’a pas coupé sa moustache ; il porte toujours un faux-col amiral ... J’ébauche un geste d’ignorance. Paul insiste :
— Voyons!... De quelle couleur est mon veston?
J’examine attentivement l’étoffe sombre...
bleu foncé... Ah! Je m’exclame, triomphante:
— Tu as quitté le deuil !... C’est ça? Il était malaisé de m’en apercevoir du premier coup.
Les vêtements d’hommes paraissent toujours noirs ; et, à moins que tu n’eusses manifesté le bon goût d’arborer une cravate écarlate...
Paul se compose une altitude solennelle. Il pontifie, d'un air important:
— Oui, Nicole, j'ai quitté le deuil. Et je choisis le jour où j'abandonne cet insigne du veuvage pour venir t'annoncer une détermination que j'ai prise... depuis quelque temps... Nicole : je vais me remarier.
Une surprise brutale me glace instantanément ; mon cœur bat plus lentement, par saccades irrégulières qui gênent la respiration. Paul contracte une nouvelle union... Ça me choque; ça me blesse... J'ai honte de l'avouer : ça me fait de la peine... Lorsque je l'ai connu, il était déjà marié : c'est donc moi qui ai trompé sa femme ; aujourd'hui, la situation est différente : maîtresse attitrée, il me semble qu'à mon tour, je subis une offense, un dol... Et puis, si Paul m'apprend la chose aussi tranquillement, sans rupture, c'est qu'il épouse une jeune fille qu'il n’aime pas. Alors ? Une nouvelle alliance d'argent — un alliage, plutôt?... Il ne pourra pas dire que sa famille l'y contraint, cette fois! Il ne se trouve donc point assez riche ?
C'eût été si gentil d'éterniser ainsi notre liaison, chacun ayant sa liberté. Une déception
mouille mes cils, fait trembler mes lèvres... Paul me regarde avec attendrissement. Exaspérée, je balbutie :
— Tu es idiot, tiens !
— Merci.
Bancunière mais curieuse, j'hésite entre le silence boudeur ou l’interrogation. Je finis par demander :
— Et avec qui te maries-tu?
— Avec toi, parbleu !
L’émotion me suffoque, m’empêche de répondre.
J’éprouve d’abord un sentiment de révolte :
« Quelle proposition saugrenue : le mariage, cette corvée légale ! » pense la Nicole instinctive et sauvage. Et puis, je songe au chagrin ressenti, l’instant précédent, quand je crus Paul fiancé à une autre : la peur de le perdre m’enseigne la sagesse... Jamais une femme ne refusera d’enchaîner plus solidement son amant.
Et c’est par une sorte de fausse honte que je proteste sans conviction :
— Oh! Paul... A quoi bon cette formalité inutile?
— Inutile ! Mais, elle est indispensable, chère
amie...
— Bourgeois! Tu veux me faire entrer clans ton monde ?
— Au contraire : je souhaite que tu m'aides à en sortir.
— Explique-toi.
— J'ai soif de solitude, Nicole: l'Affaire Colin m'a dégoûté de mes semblables... J'ai appris à les connaître devant la débâcle, ces amis qui déjà se découvraient une myopie opportune en me rencontrant dans la rue; et dont les rictus ironiques, qui se préparaient à railler ma défaite, se sont changés hier en plats sourires à l’annonce de mon succès... Je ne t’épouse pas pour sacrifier aux conventions, mais afin queces pures consciences me réprouvent d’avoir légitimé ma maîtresse et que les hypocrites s'éloignent de ma maison... Excommuniés par les dédains des rigoristes, je nous rêve magnifiquement isolés.
— Paul... Tu t'illusionnes peut-être, quanta ces beaux rêves... Etnousne serions pas moins heureux en continuant de vivre comme deux amants bien sages. Est-ce que l'on ramasse un bonnet qui est de l'autre côté du moulin pour le couvrir de fleurs d’oranger?
— Nicole, tu es le fanfaron de l'inconduite...
Ta te prétends affranchie, sans frein, sans règle, ni principes? Qu’es-tu donc, au fond? Une femme qui, depuis cinq ans, mène la vie la plus régulière dans le milieu le plus dissolu ; une associée fidèle qui m’a sauvé d’un désastre ; une maîtresse aimante et sincère qui n’a jamais eu qu’un amant... Tu n’as pas honte, Courtisane? Allons, Nicole, résigne-toi à ta destinée obscure d’honnête femme. Le mariage est la conclusion naturelle de notre liaison : certes, nous avons perdu du temps en route avant d’arriver au but...
— Notre amourafait l’école buissonnière.
— J’ai hâte qu’il rentre dans le droit chemin. Jusqu’ici, il me semble que je jouissais de toi ainsi que d’un joli usufruit dont je n’aurais pas eu la nue propriété...
— Tu en avais la propriété nue.
— Trêve de mots d’auteur, Nicole. Parlons sérieusement...
— Que veux-tu que je te dise ? Si je persistais à repousser ton offre, je me comparerais à ces impies godiches qui affectent de faire gras le Vendredi saint pour mieux affirmer leur athéisme... Je n’ai jamais songé à enfreindre — pas plus qu’à les respecter — les usages d une
religion qui n'est pas la mienne... À quoi bon les manifestations stériles? Le mariage m'est indifférent, mais il ne me cause point d'horreur.
— Au surplus : si tu exagérais ton mépris des préjugés, ne serait-ce pas l’ériger en préjugé?
— Une seule condition, Paul : nous nous unirons le plus brièvement possible; dispensemoi de toute cérémonie religieuse...
— Me prends-tu pour Bouvreuil? Je n’aflîche pas d’opinions cléricales, moi. D’ailleurs, à quel propos me serais-je marié à l'église?... Ma première épouse était juive et ma seconde femme est païenne !
Voilà donc le dénouement de mon roman!
O ! petites vierges qui cherchez des maris, entreprenant cette chasse infructueuse sous l’égide de vos père et mère, ne lisez pas le journal de Nicole : vous seriez induites à en tirer de trop périlleuses conclusions...
Tant que j'étais jeune fille, je ne rencontrais que des hommes qui m'offraient d'ètre leur maîtresse ; du jour où je passe pour la femme la
plus notoirement entretenue de Paris, je reçois deux demandes en mariage à trois semaines d’intervalle !
Un libraire m’a dit: « Quand je place un livre derrière ma vitrine, à l’abri des mains indiscrètes, je suis presque sûr que sa fraîcheur dédaignée se ternira peu à peu, sous la glace qui le préserve des atteintes. Si je le pose en plein étalage, comme une amorce à la curiosité du passant, il suffit qu’un badaud s’arrête, le feuillette du doigt, pour qu’aussitôt, dix et vingt acheteurs s’en viennent le regarder pardessus l’épaule du lecteur, tripotent le livre à leur tour ; et qu’un d’eux l’emporte sous son bras, tout débroché, tout froissé... mais préféré à l’exemplaire intact, parce que c’est le « bouquin d’étalage », celui qui a joui de la convoitise des foules... »
— À quoi penses-tu, Nicole? demande Paul, le matin où nous sortons de la mairie, unis légalement.
(Le souvenir de... de la nuit du suicide repasse devant mes yeux.)
— Je pense que c’est du jour où tu deviens vraiment mon mari que je commence à t’aimer comme un amant.
J’habite désormais rue Spontini, sous le toit conjugal. Mon hôtel de l’avenue des Champs- Elysées a été vendu à un marchand d’automobiles qui est en train d’y faire aménager ses garages.
Paul a eu la stupeur de recevoir la décoration de la Légion d’honneur, aux promotions de janvier. Ignorant que je l’avais sollicitée pour lui, il a éprouvé un moment de surprise. 11 s’est demandé par quelle mystérieuse intervention il bénéficiait de cette aubaine sans s’ètre astreint aux formalités d’usage. Mais, il n’a point réfléchi longtemps... car nous ne discutons les desseins de dame Fortune que lorsqu’elle nous est contraire.
Aujourd’hui, après un déjeuner délectable, Paul, voluptueusement effondré sur une pile
de coussins, dans son cabinet de travail (le cabinet de travail des gens chics est généralement un lieu de repos où ils effectuent leur sieste), Paul murmure avec une jouissance béate :
— O Nicole!... Dire que si nous étions mariés à la manière des gens corrects, si je ne m’étais pas discrédité en t’épousant — créature de perdition ! — nous serions tenus, en ce moment, de faire et de recevoir des visites de noces ! Quelles bonnes choses que les préjugés lorsqu’ils nous débarrassent des raseurs mondains !
A peine a-t-il terminé sa phrase que le valet de chambre, entrant dans la pièce, lui tend son plateau jonché de lettres, parmi lesquelles se détache une carte de visite. Paul déchiffre le nom qui est sur la carte avec des yeux désorhités.
— Ce monsieur attend dans la serre, renseigne le domestique.
A mon tour, j’épelle, me penchant sur l’épaule de Paul :