LEON B R OC II A R D
Sénateur des Pyrénées-Occidentales .
Je réprime un éclat de rire, à cause du valet de chambre.
— Descendons, fait Paul en fourrant le paquet de lettres, pèle-mèle, dans sa poche.
Au milieu du décor exotique et verdoyant qui l'entoure d’une magnifique floraison d’agaves, de cactus, d’araucarias drus et réguliers, d’impressionnants chênes-nains du Japon tordant leurs minuscules troncs séculaires, de lianes d’Amérique enchevêtrant leurs guirlandes, l’illustre Léon Brochard profile sa fine tète blanche sur un fond couleur d’émeraude, et taquine, du bout de son gant, les fruits jaunes d’un oranger, en attendant les maîtres de céans.
Nous entrons... Et Léon Brochard s’empresse de baiser ma main : « Chère madame... » de serrer celle de Paul avec une cordialité chaleureuse :
— J’ai voulu être le premier à vous féliciter...
Paul louche vers sa boutonnière et murin ure :
— Ah!... oui. Le ruban.
— Eh non! Vous confondez, rectilie Léon Brochard d’un air modeste : à quoi bon vous complimenter parce que l’on a rendu hommage
à votre mérite?... C’est tout simple... Cette croix... J’ai fait mon possible pour l’obtenir à la date qui concordait avec votre mariage afin de la déposer, pour ainsi dire, dans la corbeille nuptiale... Car, c’est de cet heureux événement, cher monsieur, que je venais vous féliciter...
— Comment! C’est à vous que je dois ma décoration?
Paul reste ébahi. Une violente envie de rire agite sa moustache de tressaillements nerveux. Brochard appuie, un peu rosse :
— J’avais déjà offert un ruban à madame Bernard : elle m’a rappelé ma promesse en me priant de changer la couleur...
— Je suis confus, monsieur le ministre !
laisse échapper Paul.
— Pas encore, souligne Léon Brochard avec un sourire plein de sous-entendus.
Tiens, tiens, tiens... Va-t-il rebondir sur l’estrade, ce vieux politicien retraité? Maintenant, la voix onctueuse, le geste papelard, l’œil attendri de douceur madrée, il nous distille son miel :
— Laissez-moi reconnaître et envier votre bonheur, cher monsieur. Vous êtes de ces heureux mortels à qui les fées accordent les meil-
leurs dons, et qui avancent dans la vie, possédant toujours ce qu’il y a de mieux, de parfait, de suprême... Vous avez achevé l’œuvre en sachant choisir pour compagne la plus accomplie de nos Parisiennes...
Quand son discours s’est-il arrêté? De quelle façon a-t-il pris congé?... Je suis incapable de m’en souvenir. Abasourdis, nous avons laissé partir Brochard avec l’inconscience de deux somnambules. Et je me creuse la tête, (Hierchant le mot de l’énigme, tandis que Paul gémit, quasi affolé :
— Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça!...
Est-ce Léon Brochard qui est maboul... ou moi?
• Un nouveau visiteur interrompt nos réflexions par son entrée impétueuse : Landry Colin. Un Landry Colin surprenant, imprévu, inattendu, par exemple ! Le flegmatique banquier, le financier froid et posé, s’est métamorphosé en une espèce de tourbillon qui se précipite vers nous, hurlant presque :
— Bernard!... Nicole!... Victoire : je vous apporte une nouvelle stupéfiante!
— Quoi! Qu’est-ce qui vous arrive?
Nous le dévisageons, à demi inquiets. Ivre de joie, exultant de triomphe, de rancune assouvie, le banquier s'exclame :
— Bouvreuil est dégommé !... À la dernière réunion du conseil d’administration de Y Agioteur, le comité d’actionnaires, se décidant enfin à constater que la fortune du journal avait périclité sous la direction actuelle, a imposé à Jules Bouvreuil l’offre de sa démission immédiate... Coulé, fini, Bouvreuil. Ah! Je me suis démené ces derniers temps : c’est ma revanche. Car, vous ne savez pas le plus beau, mes amis: c’est au banquier Landry Colin que la direction financière de Y Agioteur est confiée désormais!... Hurrah! Bernard, nous allons conquérir Paris, maintenant! L’argent, la force, le pouvoir... Et la presse : cet instrument politique...
Je coupe sa tirade :
— Mais, alors... Paul! L’attitude de Brochard s’explique... Ah ! le rusé pilote : comme il sait llairer l’orage, et louvoyer entre deux vents pour suivre toujours le bon courant!... Salut à toi, Léon Brochard, courtisan du Bonheur! Quand on te voit dans une étable, c’est qu’il reste du lait à traire.
Landry Colin découvre une rangée de dents aiguës, et ricane :
— Je vous l'avais prédit, Nicole, que l’un de nous deux sauterait... C’est Bouvreuil qui a fait le faux pas. A présent je me sauve. Excusez-moi : le bureau directorial de Y Agioteur réclame ma présence.
J’implore, rieuse :
— Landry... Vous gardez ce pauvre monsieur Yves à la rédaction, au moins?
— Lui! Ah! non, par exemple! Je le flanque à la porte : je ne tolère pas les bavards, chez moi.
ÏJÎ
Remis de ces diverses émotions, Paul s’avise de décacheter les lettres qui bourraient ses poches : ce ne sont que cartes de congratulation de ses relations mondaines : « Monsieur et madame Hubert Haffner , avec tous leurs vœux de bonheur aux nouveaux époux . » — « Madame veuve de Brailles, avec ses sincères félicitations . » — « Monsieur et madame Jean Delaunay, vœux sincères . » — « Baron et baronne Ileutzinger , souhaits sincères de bonheur . )>
Bon Dieu ! Que tous ces gens-là éprouvent le besoin d'affirmer leur sincérité I
Encore une carte.: « Monsieur et madame Georges Lévy prient monsieur et madame Paul Bernard de leur faire V honneur,., » - — Une invitation à dîner ! C’est le comble.
Tendrement railleuse, j'épie la mine déconfite de Paul. Mon mari s’écrie drôlement :
— Eh bien ! Dire que je croyais me mettre au ban de la société, en t’épousant! J’ai joliment réussi.
— Pauvre ami ! Moi, je me doutais de tout, va! Tu as escompté les préjugés stupides de tes pairs, mais tu n’as pas prévu au delà... Il est une idole encore plus puissante que le respect humain. Certes, tu as perdu un peu d’honorabilité, en te remariant, mais as-tu perdu une bribe de ta fortune? Non. Alors?... Malgré ta déchéance, malgré ton audace, malgré... Moi , enfin !... Résigne-toi à traîner éternellement à ta suite le vil troupeau des adulateurs...
Est-ce que les hommes regardent s’il y a de la boue par terre, lorsqu’ils se prosternent devant le Veau d’Or ?