‹ Nicole OresmeChapitre 131 sur 321 · Tract., c. 8, p 102 = fr. XXVI · texte numérisé non relu

Tract., c. 8, p 102 = fr. XXVI

6. Rubrique du chap. XXVdu Traictie, p. LXXVl. Cf. La Politique d'Arisloie, 1. V, c. 25, Glose. Car tyrannie nepeut longuement

lA CRITIQUÉ DK LA CONCEPTION FÉODALE îtl

toujours plus lourde et plus exigeante que se trouve condatniié le prince qui mue ses monnaies. Car par là il s'habitue aux mesures arbitraires (i), il s'habitue aussi à considérer comme un droit véritable les exactions qu'il lève sur ses peuples, et il s'engage toujours plus avant dans la voie des actes tyranniques, sans se douter qu'il compromet, pour un gain mauvais, la stabilité de son trône et l'avenir de toute la lignée royale (a).

Ce ne sont point là de vaines menaces ; l'histoire, remarque Oresme, en a offert des exemples frappants. C'est par les mutations, que. la république romaine, si longtemps prospère, a vu crouler en peu d'années sa prospérité (3), par les mutations que le fils du sage Salomon, Roboam, a vu son empire « biparti », et dix tribus échapper à son autorité (4). Mais d'ailleurs ces agitations, ces troubles civils précurseurs des révolutions, la France

durer, f® CGII, r*'(0re8me parle dans ce passage de la nécessité d'un pouvoir moUérateur, <i comme sei^oit ParlemerU en France »).

1. « Tertio suppono tanquam jarn probatum ac saepius repetitunA, quod capere vel augere lucrum in mutacione monetse, est factum dolosum, lyrannicum et injusturn, cura ellam non possit conlinuari in regno, quod quidem regnum non sit jam, quoad alia multa, in tyannidem versum » (Tract., c. ao, p. i38 = fr. LXXXIV.

a. Tract., c. a5, p. i35 = fr. LXXVI ; c, a6, p. 137 = fr, LXXXII.

3. « Si vero Italici seu Romani taies mutationes finaliter fecerunt, sicut videtur ex quadara prava moneta veteri que quandoque reperitur in campis, hoc fuit una de causis quare eorum nobite dorainium devenit ad nihilum » (Tract., c. 18, p. lao = fr. LV).

4 « Idem quoque Roboara perdidit bis quinque jmrtea populi sui, pro eo quod ipse voluit in principio «irais gravare subditos » (Tract., c. 19. p. 121 = fr. LVill). La leçon bis quinque, qui est celle de Vœgelin, nous jarait bien préférable à celle adoptée par i/. Wolowski),

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les a connus tout récemment {breoi tempère nuper transacto qnain plurima talia in regno Francie visa sunt euenire) (i). Elle les connaît encore, ajoute-t-il dans le texte français ; Torag-e soulevé par les abus des mutations de monnaie est à peine calmé ; les plaies causées par les désordres civils sont à peine fermées. « Et ce nous a esté de présent assez cruel, Dieu y pourvoie » (2). A ce souvenir, la parole d'Oresme s'élèv,e ; son style s'anime vi&iblement ; le /"razV^ quitte le ton d'une œuvre d'école pour prendre Tallure hardie et la vigueur mordante d'un pamphlet. En des pages d'une fière indépendance, il nous montre, par les folles mutations du roi Jean et des conseillers de la Régence, tout l'organisme social ébranlé, le divorce presque irrémédiable entre le roi et le peuple, le principe d'hérédité même compromis, et le royaume conduit, si Ton n'y prend garde « a perdition » (3) parce que ses gouvernants se sont obstinés à faire peser sur les Français une tyrannie à laquelle ne saurait plus longtemps se plier leur libre nature : « la Dieu ne plaise, s'écrie Oresme, que les francs courages des Français fussent si abastardis que voluntairement fussent faictz serfs ; pour ce la servitude

1. Tract., c. 19, p. 121 = fr. LVI. Dans la traduction des Politiques, Oresme remarque encore que la mutation des monnaies a est la chose la plus dommageable au bien commun,... et est chose de quoy peuvent venir et sont venues aulcunefois plusieurs perturbacions au peuple > (La Politique d'Aristote, K I, c. 10, Glose, Car les gens, f> XIX, r*').

2. Traictie, c. 24, p. 64 {Cette phrase nest pas dans les textes latins),

5. « Quia per hoc ad dimioutionem, translationem, aut perditionem omnimodani properatur ; maxime in regione temperata, et remota a servili barbaria, ubi sunt homines conversatione, moribus et naturâ liberi, non servi sub tyrannide, per consuetudinem indurati » (Tract., c. 25, p. i54 = fr. LXXVII).

a eulx imposée ne pourroit longtemps durer, car combien que la puissance soit grande des tyrans, toutes foiz elle est violente es cueurs des libres enfans des sub^ectz advenir et a [encontre des estrangiers non vallable. Quiconques donc vouldroit, par aucune manière, attraire et induire les seigneurs de France a eestuy régime tyrannique, certes ils exposeroient le royaume en grant descriement et honte, et le prepareroient a fin » (i).

Qu'on songe que ces pages vibrantes furent écrites aux années de la régence, en pleine tempête populaire ! Qu'on songe qu'à cette heure même on avait vu l'émeute maîtr^esse de Paris, la cour du Dauphin fuyant sur les chemins de Compiègne, et qu'au Pré-aux-Clercs, mettant sur sa tète le chaperon mi-parti, un prince descendant de Saint-Louis avait pu rappeler qu'il était « plus prochain que quiconque » du défunt roi Charles le Bel. Alors peut-être, jugeant mieux encore l'inappréciable valeur des conseils politiques d'Oresme (2), on sentira tout ce qu'il y avait d'actualité brutale et de menace à peine contenue dans l'apostrophe finale :

« Oncques la très noble séquelle des roys de France n'aprint a tyranniser, ne aussi le peuple gallican ne s'accoustume a subjection servile ; et pour ce, se la royale séquelle de France delinque de sa première vertu, sans nulle doubte elle perdra son royaume, et sera translaté en autre main » (3).

1. Traictie, c. 26, p.LXXXlV = lat. i38. Nous citons de préférence le texte français pour sa vigoureuse allure ; le latin, moins énergique en la forme, est pourtant identique pour l'idée.

2. Ch. Benoist, La politique de Charles F, Paris, 1886, 8», p. 94.

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