Tract., c. 26, p. LXXXiV = lat. i
Bridrey i8
274' LA CRITIQUE 1)E LA CONCKPTlOlf FÉODALE
§ 3. — Condamnation du droit féodal de muer. X^es exceptions au principe.
Les conséquences désastreuses des mutations devraient évidemment suffire pour faire renoncer le prince à ces expédients malheurebx. Mais pour Oresme la prohibition des mutations n'est pas seulement imposée par leurs conséquences, elle est aussi et surtout la résultante logique de la doctrine de la monnaie telle qu'il Ta établie, et il entend Télever maintenant à la hauteur d'une déclaration de principes.
I«a monnaie ne doit pas être muée. Non pas seulement en tel ou tel cas^ non pas seulement pour telle ou telle de ses conséquences ; mais parce que, par son origine, par son objet, par sa nature, par les fonctions qu'on lui a reconnues, elle demande avant tout à être stable et immuable ; parce que, pour remplir sa fin, pour être ordonnée suivant sa nature, « le prix de monnoye et son cours doit estre comme une ferme ordonnance que nullement ne se doit muer ne changer )f(ï), parce que, comme Oresme le dit aux Ethiques dans une formule plus particulièrement saisissante en sa concision, «monnoie veult demourer » (2).
Monnoie veult demourer, explique-l-il, de par sa naturç d'abord. Elle est la mesure des choses, par laquelle s'apprécie et se compare la valeur des objets échangeables. Et toute mesure, de nécessité, doit rester « comme
i. Traiclie, c. 8, p. XXVI = lat io3.
2. Ethiques, 1. V, c. 11. Texle^ f° L, v**. La traduction latine qu'Oresme a aiihsée disait : Vult enim matière magis. Aux Politiques, il reproduit la môine formule, évidemment heureuse, et qui lui a plu : « Monnoye de sa nature veult demourer en ung estât» (La Politique d*Aristole, 1. 1, c. 10. Glose, Car les gens y f»XlX, r^).
La critique de la conception féodale 27è
ui>e règle et comme une loy»(i), « être certaine et durable » (2) puisque jamais, sans évidente nécessité, « ne se doivent muer les premières lois, statuts et ordonnances touchant la communaulté » (3).
Monnoie veult demourepy de par sa nature encore — c'est là en réalité l'argument capital de la nouvelle théorie et rinnovation essentielle d'Oresme — parce qu'elle a é'.é instituée pour être toujours l'équivalent invariable des valeurs, parce qu'elle doit être garant, èirt plege de la valeur des choses. Si le plege n'est point sûr, si la soi* vabilité du garant devient incertaine, les contrats ne sont plus que fraude et déception. Les rentes annuelles, les pensions des fonctionnaires, les prestations périodiques, sont évaluées en numéraire; si la monnaie vient à varier, c'est l'objet même de tant de contrats qui sera injustement changé, ce sont tous les rapports sociaux qui deviendront boiteux (4).
Monnoie veult demourer^ donc, sous peine de n'être plus monnaie, demeurer dans toutes les qualités essentielles qui la constituent, dans sa matière, dans son poids et dans son litre (débet esse vera et justa in pondère et substantia) (5), dans ses qualités extrinsèques aussi, dans son appellation et dans son cours légal (débet
1. Ethiques, 1. V, c. 11, Glose Cesi assez film, f® L. Les arguments étymologiques assez puérils qu'Oresme apporte à Tappui de son opinion, ne doivent pas être pourtant absolument négligés ; ils indiquent en effet à quel point était ancrée dans son esprit sa conception de la nature du numéraire. Cf. Tract., c. i3, p. ii3 = fr. XLII.
2. La Politique d'Aristote, l. I, c. 10. Glose Car les gens, foXIX, ro.