Hostiensis, ibidem
4. Tract., c. 94 p. i3o =. fr.LXXFI (Le texte français ne parle pas du droit de rempereur).
rel el primordial, qui a sa source dans la nature économique même de la monnaie.
Malgré les emprunts non déguisés qu'il a ainsi faits de côté et d'autre, le mérite d'originalité d'Oresme reste donc considérable. En faisant la part de l'emprunt, nous avons déjà, presque nécessairement, mis en lumière sa part personnelle; il n'est pas inutile pourtant peut-être d'insister quelque peu.
L'originalité de la doctrine est double : elle est à la fois dans le fond, et dans la forme.
Darts la forme, l'innovation se sent immédiatement. Jusqu'à lui, à quelque groupe qu'appartinssent leurs auteurs, les aperçus monétaires des docteurs étaient restés fragmentaires ; les notions étaient éparses et semées sous des textes divers chez les canonistes et les romanistes, hachées par la forme du commentaire, dans l'école d'Aristote elle-même, Oresme a fait un livre véritablement, une monographie indépendante. Son Traité n'est pas un chapitre perdu d'un grand ouvrage, une page détachée de gros in-folios. Il est à lui seul tout le sujet, et la doctrine, dans ses quelques pages, se développe en une exposition logiquement construite.
Tout l'ensemble du problème monétaire y est d'autre part embrassé. Jusque-là les divers aspects du problème avaient été fragmentairement abordés. Les canonistes, les romanistes, avaient été des praticiens en quelque sorte sans notions théoriques, les aristotéliciens étaient restés de purs théoriciens, qui n'avaient point su descendre à l'application. Oresme le premier a abordé le problème sous sa double face : il a en théorie et dans la pratique des constructions convergentes, ou plutôt sa pra-
tique tout entière dérive log^iquement, rationnellement des idées théoriques qu'il a d'abord posées. Chez lui ainsi tout se tient ets'enchatne; les diverses notions, bien qu'il ne les ait pas toujours tirées de son propre fonds se trouvent ordonnées et cimentées en une construction qui vraiment est sienne.
Mais surtout l'œuvre est originale par le fond. Nous avons relevé aussi scrupuleusement que possible ce qu'il a pu, en idées, emprunter à ses devanciers ; et à tout moment^ bien que nous eussions voulu la réserver, sa part personnelle apparaissait, dans ce qu'il avait ajouté ou corrigé à l'idée empruntée.
Ses constructions purement originales sont d'ailleurs encore considérables.
Dans sa théorie générale de la monnaie, il a beaucoup emprunté à Aristote : des portions considérables, comme l'historique de l'origine de la monnaie, sonl venues toutes vives d'Arislote. Mais il y a aussi des parties dont on ne retrouve point ailleurs l'équivalent. Telles l'analyse très serrée qu'il a faite du rôle du numéraire, la discussion très fine qu'il a inaugurée sur les qualités nécessaires à une bonne monnaie. Ces développements, comme l'étude détaillée qu'il a faite des variations de valeur du métal, sont des choses neuves en doctrine. Dans aucune des théories antérieures nous n'avons rencontré rien de tel, et la vérité est d'ailleurs, que même lorsqu'il a emprunté, il a tellement remanié et combiné diversement les éléments étrangers, que sur la question capitale de la doctrine, sur la nature de la monnaie, il est arrivé, en partant de notions aristotéliciennes, à une conception diamétralement opposée à celle d'Aristote ; en partant des mêmes données qui ont conduit Aristote à la monnaie-signe, il est arrivée a la monnaie-marchandise, objet d'échange, et ayant une valeur de chose. i
Sur la pratique, il a fait plus encore. Nous n'avons plus besoin de dire combien était restée décevante la pratique des écoles antérieures. Oresme a dû en réalité créer de toutes pièces sa pratique. Mais par là même elle est vraiment sienne. Cette conception du rôle du prince mandataire de la communauté, cette discussion des frais de la fabrication et de la quotité qu'il convient de fixer au seigneuriage, ces développements sur le rapport de Tor à Targent, sur les proportions de l'alliage, ce sont là des notions nouvelles, que rien chez les précurseurs n'avait préparées, semble-l-il.
Surtout, ce qui est nouveau, c'est la critique et la condamnation de la conception féodale. Oresme a rompu définitivement toutes attaches avec la théorie de la monnaie objet domanial, et c'est là, quoi qu'on ait pu dire, un pas considérable. Aucune des écoles, nous Tavons déjà dit, n'était arrivée jusque-là : toutes avaient plus ou moins admis, avec des tempéraments bien insuffisants, les errements du régime monétaire féodal. Qu'on veuille se rappeler encore une fois ce que saint Thomas, ce que Burleigh écrivaient sur Aristote, ce que dans la pratique proclamaient fièrement le roi Jean et le Dauphin, et l'on reconnaîtra peut-êtreque c'était une grande nouveauté encore, en i355, de rompre définitivement avec le droit du prince sur la monnaie. Où trouve t on
I . On pourrait être tenté de croire le contraire. Aristote n'a-til pas dit que la valeur de la monnaie n*est pas toujours égale ? (non sempe7* aequale potest). Mais cette réflexion, comme les commentateurs Pont entendue, paraissait bien viser non pas les variations de valeur de la monnaie elle même, mais les variations de prix des choses que l'on achète avec Targent. C'est ainsi que Tentend exclusivement Eustrate par ex. {in Ethic, V, 5. litt. g.). Il faut entendre avec la même restriction probablement les passages précités des jurisconsultes romains.
d'ailleurs, avant Oresme, cette discussion du droit de propriété du prince suj le numéraire, dans laquelle Oresme écarte même les textes sacrés devant lesquels s'inclinait saint Thomas, où trouve-t-on surtout cette analyse des procédés de mutations, si fine et si serrée, et cette étude si vivante, si criante, des conséquences économiques, politiques, des mutations, qui remplissent la moitié du Traité ? Tout cela est d'Oresme vraiment, tout cela ne se rencontre pas avant lui, el son innovation sur ce point n'était peut-être pas sans audace.
Mais comment Oresme justement s'est-il trouvé amené à prendre position aussi nettement ? D'où lui est venue à la fois cette forceet cette audace de s'attaquer de face au principe monétaire féodal ?
L'originalité d'Oresme tient, croyons-nous à deux choses :
10 Tout d'abord, il a véritablement envisagé économiquementle problème monétaire (i). Jusqu'à lui, la plupart des constructions doctrinales, celles des canonistes et des romanistes en particulier, avaient été inspirées par des préoccupations d'ordre étranger à Téconomie, préoccupations morales chez les premiers, souci de justice et d'équité dans les contrats chez les interprètes des lois romaines. Oresme au contraire voit le problème en économiste, et rien qu'en économiste : sa construction est de pure doctrine économique, il parle à peine delà question des paiements^ il ne s'embarrasse pas plus qu'il ne convient des questions de morale. Parla, par cette sorte
1 . En ce sens, nous nous rallions absolument à Topinion ancienne de W. Roscher. La valeur de la doctrine d'Oresme, a-til dit excellemment, n'est pas tant dans la vérité de ses vues, que dans son indépendance à Tégard des systèmes pseudo-théologiques et de l'argumentation pseudo-philosophique de son temps. (Gesck.derN, 0., p. 25).
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de spécialisation du point de vue, sa doctrine a pris, presque nécessairement une forme nouvelle : elle n'est ni romaniste, ni canonique, ni même, quoi qu'il prétende, aristotélicienne. Elle est sienne, car des matériaux empruntés de côtés divers, en les remaniante nouveau, en les coulant dans une forme nouvelle, il a fait une construction qui est son œuvre, qui est orientée d'une façon nouvelle.
2** D'autre part — et les conséquences de cette autre différence ont été certainement beaucoup plus immédiates — Oresme n'a pas été^ comms ces prédécesseurs, exclusivement un spéculatif. Il s'est au contraire visiblement inspiré de la pratiqua et visiblement, par tempérament, il a tendu vers Tapplication directe. Le Traité, nous le savons, est né des préoccupations immédiate^ de la pratique : successivement remanié, corrigé, sous l'influence des crises politiques ou des événements naturels d'ordre économique, il a gardé toujours sa forme première de pamphlet, defactum. Les allusions aux événements contemporains (rédemption du prince prisonnier, deffaulte de chief, murmures et séditions du populaire, monopole des gabelles, péril de inobédience, de translation de royaume) y abondent dans les rédactions successives. Il ne convient donc pas d'attacher importance seulement à la filiation livresque des doctrines ; plus que d'Aristote lui-même et de ses commentateurs, Tœuvre et la doctrine procèdent des faits ; l'inspiration directe des événements a agi plus fortement peut-être sur elles que l'influence d*école. Plus que les livres encore, Oresme a écouté la voix des faits. Et comme il s'est trouvé à un moment où les faits parlaient haut d'euxmêmes, il en a certainement beaucoup appris.
Il a appris des faits d'abord, incontestablement, que la conception féodale ne correspondait plus aux exigen-
ces de la réalité. 11 a pu voir dans un marché agrandi, une vie économique plus active se développer, le commerce du royaume s'élendre avec les régions lointaines, avec TEspagne par les marchands castellans, avec Tltalie par les Lombards, avec TAnglelerre par les Flamands. Il a vu, avec une circulation plus lointaine, les paiements monétaires devenus la règle, le change des monnaies devenu courant, alors que pour saintThomas il était encore une opération exceptionnelle, il a vu le numéraire jouant de plus en plus le rôle de capital, dans le prêt à intérêt devenu plus fréquent malgré les prohibitions économiques, dans les sociétés de capitaux qui commençaient à apparaitre.il devait être assez naturellement amené à ne plusconsidérerexclusivement l'argent commeune mesure et un instrument ; à reconnaître qu'il est aussi une chose, une marchandise, qu'on le garde pour lui-même, qu'il peut emmagasiner vraiment la valeur, et pour cela, par une conséquence forcée, qu'il doit être lui-même un objet de valeur intrinsèque réelle. Les traducteurs d'Aristote ne s'y étaient point trompés déjà, qui avaient insisté sur le rôle de/idejussor de la monnaie ; les romanistes non plus, qui l'assimilaient directement à une marchandise. L'idée donc était dans l'air, parce qu'elle était imposée par les faits; et si Oresme a su déterminer cet aspect nouveau du numéraire, c'est parce qu'en fait, autour de lui, le rôle de la monnaie s'était élargi dans la vie sociale.
Quant à combattre l'idée féodale, les faits parlaient cette fois d'eux-mêmes assez haut, pour qu'Oresmey fût naturellement conduit, sans «avoir besoin de connaître des précurseurs. Nous n'avons plus besoin d'insister ici. Nous avons dit, en étudiant la conception monétaire féodale, comment, à son époque, ce système avec ses procédés fiscaux était devenu insoutenable devant les faits. Nous avons dit quel enseignement Oresme avait
devant les yeux, plus éloqueut que les exemples des livres, avec les mutations du roi Jean, où la livre changeait de valeur 27 fois dans une année. Oresme avait connu tout cela, il avait vu les finances royales aux abois, la crise de i355 et les audacieuses demandes des Etats ; plus tard il vit les séditions populaires, le refus des monnaies du dauphin par les bourgeois de Paris. C'est sous la pression de ces événements qu'il a écrit, et ce sont eux qui ont donné à son style et à sa pensée cette vigueur et cette vérité qui sont si frappantes dans le Traité. On sent à merveille, dans ce petit livre, que ce ne sont point là de banales déclamations d'école ; que les inconvénients des mutations qu'il décrit, les dommages dont il se lamente, l'auteur les a vus de ses yeux et peutêtre lui-même en a pâti. Ce n'est point un fragment de Cassiodore qui lui a inspiré la peinture vigoureuse des désordres monétaires décrits dans les chapitres XX et suivants; c'est dans la vie, dans le tumulte et les séditions de la rue, qu'il a eu directement la vision de ces malheurs qui menacent « la noble séquelle des rois de France » et qui, si on n'y prend garde, mèneront le royaume à perdition. C'est dans la vie politique, dans le cri du peuple opprimé, qu'il a dû prendre la conviction absolue qu'il importait de renoncer à une conception monétaire mensongère et dangereuse ; et son rôle à cet égard n'a pu être que de traduire et de revêtir d'une forme doctrinale les aspirations confuses de tout un peuple.
A cela d'ailleurs, à cette constructon systématique, il pouvait être aidé même par quelques écrits d'un genre particulier.Non point des traités dogmatiques,des œuvres savantes de docteurs, mais des travaux de praticiens, des mémoires de monnayers, des factums divers de financiers, de légistes, qui couraient alors, semble-t-il, en grande quantité. Un petit nombre seulement de modèles
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de celte littérature politique sont aujourd'hui connus. Les travaux de M. Langlois, de M. Boutaric, ont révélé les noms et les idées monétaires de Pepe Bonaprise, de P. Dubois, de Mouche, de Ph. de Maizières (i). Mais les cartons de Trésor des Chartes renferment encore bien d'autres mémoires de ce genre, et beaucoup plus certainement ont dû disparaître.
Nous sommes persuadé que là est la véritable filiation d'Oresme, et qu'une étude d^ ce côté révélerait les choses les plus intéressantes. Il est incontestable en effet qu'Oresme a connu et consulté les praticiens. A plusieurs reprises, dans le Traité, il parle des avis « des sages qui la science entendent », il se recommande des opinions de « ceux qui se connaissent en ces choses », des « plus expers et plus sages de lui en ceste science » (2). Nous savons qu'il a été mêlé de très près au monde politique et financier ; il a été secrétaire du roi, et comme nous espérons le montrer, il a certainement inspiré au Conseil, et probablement dirigé dans l'application les Ordonnances qui ont inauguré la réforme monétaire dite de Charles V. Il a donc dû, d*assez près, lire et étudier les mémoires des monnayers et les écrits politiques des légistes sur la question.
Mais toute celte littérature est encore fort mal connue, et nous ne pouvons ici, sans dépasser le cadre de notre sujet, user que des œuvres déjà cataloguées, connues et datées. Les recherches ainsi restreintes sont pourtant déjà fort édifiantes, et nous voyons immédiatement qu'Oresme a pu y prendre beaucoup.
Il a pu prendre — les quelque œuvres de cette nature
1 . Langlois, Le règne de Philippe III le Hardi (Dociimenls de Tappendice); Boutaric,Documents relatifs àThistoirede Philippe le Bel, dans Notices et extraits, XX G (i865), p. 122 sq.