UAPPLICATION DE LA DOCTRINE ET LA RÉFORME MONÉTAIRE DE CHARLES V
Il convient, semble-l-il, d'être en général extrêmement circonspect dans Taffirmation de l'influence qu'une œuvre purement doctrinale, comme le Traité des mon'naies, peut avoir exercée sur la marche des faits économiques. Sans doute la plupart des ouvrages de ce genre ont la prétention d'indiquer à la pratique sociale la route à suivre ; et parfois, à n'examiner que superficiellement révolution des phénomènes et la correspondance des faits aux doctrines, on peut croire que cette influence fut en efl^et réelle et directe. Il n'en est rien pourtant le plus souvent ; le plus souvent Fœuvre théorique n'a pas pénétré directement jusqu'à ceux-là seuls qui créent et dirigent le fait social; ou sMl leur en est parvenu un écho lointain, ce n'est qu'après qu'elle a lentement passé par toute une série d'intermédiaires. Et c'est longtemps après en général, c'est plus souvent encore fragmentaire et déformée, tombée en quelque sorte anonyme dans le domaine public, que Tidée du théoricien,
par les mains de rhomme politique, vient à .se réaliser dans les fnits.
Il en était surtout ainsi au moyen âge. Entre les conceptions souvent hardies des penseurs et la volonté souveraine des puissants du monde, un mur s'élevait, fait d'ignorance et de mutuel dédain, que les conceptions les plus remarquables ne pouvaient guère espérer franchir. Les traités assez nombreux qui à cette époque, sous le titre A^ R*^gime des princes^ d'Institutions royales ^ prétendent éclairer la conduite politique des monarques, ne doivent pas nous faire illusion ; ni saint Thomas, ni Gilles de Rome, ni tant d'autres, malgré l'éclat de leur nom et leur haute situation ecclésiastique, n'ont pas, en définitive, influencé le moins du monde la pratique. Et parmi les nombreux hommes d'étude qui commençaient alors à coordonner les principes d'une science économique, il ne s'en était pas encore, que nous sachions, trouvé un qui eût rencontré le prince instruit et prudent, ayant l'idée et surtout la volonté de mettre en action les principes nouvellement dégagés.
Oresme, semble-t-il, eut cette fortune. Une tradition constante et certainement fort ancienne lui attribue sur la politique intérieure du règne de Charles V une influence personnelle directe. C'est aux idées économiques de son Traité, dit-on, qu'est due la réforme monétaire de ce roi, c*est, plus encore, sous son impulsion et par ses conseils, qu'elle a été poursuivie et conduite. Il aurait ainsi, plus heureux que tant d'autres, été à la fois le théoricien et Thomme d'action, il aurait, après avoir dégagé la doctrine, présidé lui-même àTapplication dans les faits des idées qu'il a exprimées au Traité (i).
I. Cf. parmi les historiens : abbé de Choisy, Histoire de Charles F, 1695, 8®, p. 597.— Roy, Histoire de Charles V, Paris, 1880,
C'est là évidemment, si cette assertion peut être directement prouvée, pour la doctrine monétaire d'Oresme une circonstance d'un extrême intérêt. Nous avons si peu d'exemples d'une théorie économique ainsi directement et immédiatement appliquée, d'une théorie que l'on puisse par suite juger à l'épreuve de Texpérience, dans son temps et dans son milieu, qu'il serait impardonnable de négliger une pareille occasion.
La chose pourtant offre une grosse difficulté. C'est que si les historiens et les économistes sont très généralement d'accord pour reconnaître une influence directe et positive de la doctrine d'Oresme sur la politique financière du roi Charles V, s'ils ont à peu près tous universellement proclamé que c'est aux sages avis de l'économiste que le roi a dû l'idée de sa réforme monétaire si remarquable, ils n*ont en réalité apporté aucune preuve directe et positive de cette assertion. Leur raisonnement, quand on les presse un peu, apparaît ne reposer que sur une induction très discutable : le roi ayant fait de bonne monnaie, et l'économiste ayant exprimé sur la question monétairedes idées jugées très saines, on en conclut que la politique du premier a dû être inspirée et dirigée par l'œuvre du second ; on eût pu aussi bien, semble-t-il, prétendre le contraire, et conclure — quelques auteurs en ces derniers temps, l'ont fait justement (i) — que
p. 149. — Clamageran, Histoire de l'impôt en France, ch. IX, p. 38. — Benoisl, La politique de Charles V, p. 70. Parmi les économistes : Wolowski, Traictle, introduction, p. XLVl et L ; — Roscher, Un grand économiste au XI V^ siècle (dans Traictie, p. XXVII).— J. Garnier, dans Journal des Economistes, 1864, H'» 261.— ' Edimburgk Review, 1866, t. CXXIH.p. 89.— Cunningham, The growth of english industrg, p. Stii .
1. Telle est l'opinion de J . IJerlrand, dans Journal des Savants, 1864, p. 85. — Cf. dans Vuitry, Etudes sur le régime financier de
récrivain n'avait fait que traduire et mettre eji principes théoriques les résultats des expériences monétaires du prince.
Pour nous, par la date que nous avons pu assigner au Traité (i), cette dernière opinion se trouve écartée d'ellemême. Mais on est en droit évidemment, avant que nous prétendions apprécier et jug^er la réforme monétaire de Charles V comme application de la doctrine dans les faits, de nous demander de prouver d'une manière plus précise que cette réforme monétaire du roi a bien été inspirée parle Traité. En pareille matière, on ne saurait guère se montrer trop circonspect. Quelques auteurs n'ont-ils pas, bien gratuitement, accordé à saint Thomas une influence capitale sur la réforme monétaire de saint Louis, à cause de quelques passages du de Reffimine{2)y alors que cette partie du de Regimine n'est point de saint Thomas et a été écrite à une époque postérieure à la mort de saint Louis ? Cet exemple est bien fait pour nous engager à nous montrer extrêmement prudents.
Oresme a inspiré, a dirigé la réforme monétaire dite de Charles V. La preuve directe, pourtant, lapreuvematérielle, brutale, nous ne pouvons pas, disons-le tout de suite, la fournir. La réforme, si nous pouvons ainsi dire, n'est pas signée: il n'y a point dans les actes officiels, dans les mandements monétaires, de mention formellequinous dise nominativement que tel jour, au moment où se prenait telle mesure, Oresme était là. Mais à côté de
la France, nouv. série, t. Il, 1880, p. 3i8, n. i. — M. Meunier, dans son Essai sur la vie de Nicole Oresme, s'est abstenu ; les historiens récents remarquent, sans se compromettre, que (c Oresme exprimait une pensée que Charles V s'appliquait à mettre en pratique » (Coville, dans Histoire de France de Lavisse, III, 297).