CHAPITRE PREMIER Le rôle politique d*Oresme
La situation d'Oresme à la cour et dans les conseils de Charles V a toujours été fort peu nettement définie.
Eut-il auprès du roi un titre officiel? Les anciens historiens et les bibliographes l'ont traditionnellement qualifié de précepteur du roi Charles (i). M. Meunier, dans son Essai, s'est au contraire élevé avec force contre cette idée. Prenant le terme dans le sens technique du mot, il lui a été assez aisé de montrer qu'en i36o, date à laquelle on plaçait traditionnellement le préceptorat d'Oresme, le prince Charles, âgé de près de 24 ans, avait passé Tâge d'avoir un précepteur (2).
La critique pourtant est assez peu décisive ; car, outre
1. Gallia Christiana/£cc/ma Rothomag,, éd, 1769,1. XI, col. 114 et 788 ; Jean de Serre, Inventaire général, éd. 1597, p. 542 r®; G. de Belleforest, fftf/otr^ des rois de France qui ont porté le nom de Charles, Psivisy i6o5,in-f' p. 189; La Croix du Maine. Bibliothèque française, éd. Rigoley de Juvisy, 11, 191 ; Mézerày, H ist. de France, éd. i685, II, 496; Le P. Martin, Athenae Normannorum, Ms. Bibl. Caen n» 55, art. 622; abbé Guiot, Moreri des Normands, Ms. Bibl. Caen, n« 57, t. II, v^ Oresme.
2. Fr. Meunier. Essai xur la vie et les ouvrages de Nicole Oresme, 1857, 8*, p. 24.
446 ROLE POLITIQUE d'oRESMB
que rien n'oblige à faire commencer en i36o seulement les rapports d'Oresme et de son élève, — il n'était nullement nécessaire, comme on a paru le croire, qu'Oresme, pour qu'on l'appelât auprès du Dauphin, fût déjà grand maître de Navarre — il faut certainement entendre le terme de précepteur dans une acception beaucoup moins moderne et beaucoup moins précise. Par ce terme de précepteur, du Hailian dit mieux instructeur (i) du futur roi Charles V, les anciens historiens ont voulu dire sans doute. qu'Oresme fut pour le roi une sorte de directeur d'études ; et il n'est pas niable, en effet, que le roi Charles, même en pleine maturité, recherchait avidement les occasions de s'instruire, et se mettait sans fausse hopte à l'école et sous la direction scientifique des « bons maîtres » (2). « Il estoit fasché, nous dit Robert Gaguin (3), de ne pas avoir estudié en sa jeunesse, il cherchoit de tous costez les gens les plus habiles en toutes sortes de science »>. « Il faisoit en tous pays, nous dit Christine (4), quérir et cherchieret appeler à soy clercs solempnelz, philosophes fondez es sciences spéculatives et mathemathiques, pour apprendre d'eux la vérité des choses ». C'est en ce sens restreint probablement, qu'il convient d'entendre l'assertion des
1. Du Hailian, U Estât et succezdes affaires de France, éd. Rouen, 161 1, II, p. 54, V®. Cf. Catalogue des rois^ 11, ii, v°.
2. « Dès le temps que vous eustes premièrement cognoissance, vous avez toujours aymé science, et honoré les bons clers, et estudié continuellement en divers livres et sciences, et n'avez autres occupations » (R. de Presles, Trad de la Cité de Dieu, prologue du translateur (Ms. Fr. 17, f® I, v«).
3. Robert Gaiguin, HerumGallicarum Annales, éd, Vrsincoînrù, 1578, p. 162.
4. Christine de Pisan, Le livre des faiz et bonnes mœurs, i^ p., c h. XV (éd. Petitot, p. 273).
ROLE POLITIQUE d'oRESME 447
anciens historiens. Oresme fut Tan, le premier en vue. semble-t-il, de ces « clercz solempnelz » dont le prince Charles recherchait les avis el la direction (i). Son influence magistrale, pour ne pas être exercée dans les années d'enfance du pfince, n'en fut pas moins grande sans doute ; et ce qui nous importe, ce qui est pour notre point de vue capital, c'est que c'est justement dans la période où la réforme monétaire va s'amorcer, que Nicole Oresme apparaît ainsi comme un maître auprès du Dauphin.
Oresme a été chapelain du roi. Il a pris ce titre expressément dans le prologue des Politiques [2), c'estr à-dire à une d^te assez basse, vers 137 1 seulement. Mais il est fort probable qu'il le fut beaucoup plus tôt. Il fut, dès i363, pourvu d'une demi-prébende dans le chapitre de Paris (3), peut-être (l'argumentation contraire de M. Meunier est loin d'être décisive), d'un canonicatà la Sainte-Chapelle (4).
A tous ces titres déjà, et par toutes ces fonctions, il approchait quotidiennement de la personne du prince puis du roi Charles. Il est de son intimité à l'époque même où la réforme monétaire est discutée, dès i355
1. f Homo doctus, dit Paolo Ëmili, cujus consilia et monita Rex Quintes in primis sequebatur i (Pauli ^î^milii Veronensis Annales, Parisiis, i568, p. i25). - « Il avait, dit du Haillan, spécialement élu pour son instructeur, un très honorable et grand théologien, M® Nicolle Oresme » {UEstai el succez, éd. cit., II, p.54, vo).
2. La politique d'Aristote, Inc. « A très souverain el très excellent prince Charles, par la grâce de Dieu Roy de France, vostre humble cliappelain, donnant obédience et subjection, etc.. » (éd. Vérard, 1488, fol. 1, Ro).
3. Supplie. Urb. V, an I^, citée par Denifle; Chartular. Univ. Parisiens., II, 641, note 3.