Abbé Féret, La faculté de théologie, III
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peut-être, et certainement avant i36o, il y demeure pendant toute la durée du règne ; il a pu dans toutes ces circonstances faire entendre utilement ses avis, faire connaître ses idées. Mais une considération est beaucoup plus déterminante encore, pour lui attribuer un rôle politique dès cette époque ; c'est que dès cette époque, et pendant tout le règne, il a fait partie du personnel administratif, il a porté le litre officiel de secrétaire, puis de conseiller du roi.
Conseiller du roi, M. Meunier ne l'avait admis qu'à demi ; il croyait en tout cas que si Oresme l'avait été, ce ne pouvait être que fort tard. 11 ne connaissait en effet pour lui donner ce titre que le passage, assez peu explicite, de la chronique de Saint-Denis, où en Tannée 1878, lors de la réception de Tempereur Charles IV, Tévêque de Lisieux — Oresme était à ce moment évêque nommé de Lisieux depuis quelques mois — figure dans une liste de prélats « tous du conseil du roi », qui allèrent jusqu'à Saint-Denis au-devant de l'empereur (i) « pour lui faire la révérence en lui disant qu'il fust le bien venu ». Mais nous avons quelques textes beaucoup plus formels et qui surtout reportent beaucoup plus haut l'entrée d'Oresme au conseil. Oresme est en effet qualifié d' « amé et féal conseiller » dans des actes authentiques, dans un mandement de Charles V datant de son sacre (2), dans plusieurs arrêts du Parlement (3), qui ne peuvent
i. Grandes Chroniques de France^ éd. P. Paris, VI, p. 1637. — Cf. Christine de Pisan, Le livre des faiz et bonnes mœurs, 1. III, part. 2, c. 35, éd. 1892, p. 290, et Entrevues de rois et reines, Ms. N. Acq. fr., 7238 (ancien Brienne 269), i^ 10.
2. Mandement du 26 juin i337, pour le paiement d'un annel pontifical, destiné à notre amé et féal conseiller lévêque de Lisieux (L. Delisle, Mandements de Charles F, n^ 161, p. 864).
3. Arrêt du 8 janvier 1381 (N, S.) dans Arch. Nat., X'», 3o, f0 83.
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laisser aucun doute sur la réalité du titre. Mais de plus, dans THistoire chronologique de la chancellerie de France, publiée en 1710 par Tessereau, nous avons retrouvé la transcription d'un acte aujourd'hui perdu des registres de la Chambre des comptes, du 2 novembre iSSg, où Nicole Oresme a signé avec le titre de secrétaire du roi (i).
Ce dernier acte, par sa date, est on ne peut plus intéressant. Il montre qu'au moment même où la réforme monétaire allait se décider, au moment même de la révision et des remaniements de son Traité, Oresme était de l'entourage politique du roi^qu'ilapparlenaitàTadminis- Iralion, et était en position de faire connaître et de faire prévaloir ses idées dans les conseils du prince. Son rôle par la suite n'a pu faire que grandir. Nous ne pouvons préciser exactement la date où il eut officiellement le titre plus relevé de conseiller du roi ; mais, à voir les missions délicates et officielles qui lui sont confiées dès les premières années du règne, en i36o à Rouen pour négocier avec la ville l'emprunt forcé des 20.000 moutons d'or (2), en 1869 à Avignon, pour haranguer au nom du roi le pape Urbain VI, et le décider à demeurer à Avignon, sous la protection du roi de France (3), il est
1. Délibération des notaires secrétaires du roi pour fondation d'une bourse aux religieux Célestins, du 2 novembre 1369 (dans Histoire chronologique de la Chancellerie de France, par Abraham Tessereau, 1710, f^, t. 1, p. 22).
2. Farin, Histoire de la ville de Rouen, 1731, II, 5y ; Cheruel, Histoire de Bouen, il, 269. Cf. Siraéon Luce, dans Bulletin de la Société historique de Normandie, 1881, p. 1 10 sq.
3. Bulaeus, Histor. Univ. Paris, IV, 396. Cf. contre lopinion de Meunier, l'autorité d'Oresme lui-même, qui, dans les Politiques, cite le sermon qu'il prononça à Avignon « devant pape Urbain Quint et les cardinaulx, par la saincte escripture et selon
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difficile de croire qu'il n'ait pas eu dès lors un titre plus relevé que celui de secrétaire d'U roi; il est impossible certainement que, chargé de missions si confidentielles, il n'ait pas eu Taccès au conseil.
Ce n'est pas pourtant, semble-t-il, à ses titres purement officiels qu'il faut mesurer Tinfluence politique d'Oresme (i) ; mais à une circonstance singulière, qu'on a à l'abord quelque peine à comprendre : il a été auprès du roi le traducteur, l'interprète attitré, et en quelque sorte le représentant d'Aristote ; et c'est à ce lire, comme porte-parole du philosophe lui-même, qu'il a dirigé la réforme politique tentée par le roi ;< suivant les raisons d'Aristote ».
Ceci demande évidemment à être expliqué. La traduction et l'interprétation des oeuvres d'Aristole semblent être un travail de pure spéculation, aussi éloigné que possible de l'action politique ; l'interprétation d'ouvrages, même qualifiés Politiques, vieux de. plusieurs milliers d'années, ne paraît guère devoir intéresser que la curiosité érudite. Mais justement, à cette date, ni le roi ni le Traducteur ne l'entendaient ainsi.
Le roi avait entrepris de faire de la Politique d'Aristote la règle de son gouvernement. Les raisons et les circonstances de cette tentative sont aujourd'hui encore assez mal connues ; mais il est indéniable qu'il se pro-
philosophie o, pour le dissuader de retourner à Rome (Les PotiligueSyY, c. 14, (* i85, r°).
I. Il ne faut pas négliger probablement de tenir compte ainsi de la réputation d'Oresme en astrologie. Bien qu il combattît très vivement les excès de cette prétendue science, sa compétence en la matière lui dut être auprès de Charles V une recommandation toute spéciale. Cf. Jourdain, Nicole Oresme et les astrologues à la cour de Charles V, dans Revue des Questions historiques, t. XVIII (1876), p. i56sq.
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duisit, sous le règne de Charles V, Fessai le plus inattendu de mise en pratique et d'adaptation, en plein XIV* siècle, des règles politiques posées par le Stagyrite (i).
Quelle put bien être la genèse de cette étrange entreprise? A qui doit revenir Tidée de transplanter dans une monarchie féodale des maximes politiques écloses il y avait dix-sept cents ans, dans les démocraties de la Grèce? Evidemment, la superstitieuse « révérence » qui s'attachait au grand nom d'Aristote était telle alors qu'il devait rejaillir sur ses traités politiques quelque chose de rinfaillibililé doctrinale qu'on avait attachée aux œuvres de logique. Cependant, malgré les conditions favorables du milieu, c'est surtout aux tempéraments particuliers du roi et d'Oresme qulls convient, croyonsnous, d'attribuer le grand essor que prit alors cette tentative.
Le roi était, de sa nature, un spéculatif; grand liseur de livres, grand écouteur de savants, pas homme d'action le moins du monde, mais « moult argumentatif » comme disait son beau-frère de Navarre, il était porté naturellement à vouloir transporter du domaine de la pensée dans le monde réel ce qui l'avait émerveillé dans ses belles lectures. Christine nous le montre faisant « pour lestât des revenues de son royaume bien savamment et sagement distribuer » mander et « traire à son conseil » tous les sages prélats et du plus sain jugement dont il entendait parler, se retirant, lorsqu'il devait prendre une délibération un peu importante, « pour estudier es livres les exemples fameux des histoires » (2). Evidem-
1. Cf. Goville, dans H istoire de France de Lavisse, 1902, in -4®, p. 192.
2. Christine de Pisan, Le livre des faiz et botmes mœurs, 1"^ p., ch. XV, éd. Michaud et Poujoulat, i836, II, p. 273-275.
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ment un tel homme, qui vivait au milieu des livres, qui pensait par Aristote et se conduisait par Végèce, devait être amené, comme invinciblement, à vouloir réaliser dans la pratique ces choses que les livres lui disaient être la vérité et le bien absolu ; il devait être tenté de vouloir appliquer dans son royaume ces principes que les philosophes qualifiés infaillibles lui apprenaient être les maximes du bon gouvernement et la « salvacion des polices », s'il se trouvait quelque docte pour lui en enseigner les secrets.
Oresme, de son côté, était justement Thomme qu'il fallait pourcette besogne. Bien que traducteur d'Aristote, ce n'était point le savant de cabinet que d'aucuns se sont trop facilement représenté. Il montre au contraire un dédain marqué de la pure spéculation (i). Dans les gloses de ses Traductions, le souci perce constamment de l'application pratique. A chaque instant, ses explications sont remplies d'allusions aux faits contemporains ; à chaque instant il s'inquiète de la façon dont les idées du philosophe ancien peuvent s'adapter dans le milieu féodal. Il voit les événements du passé de son point de vue moderne ; les séditions des cités grecques le font penser à Artevelt (2), les discours des démagogues athéniens aux harangues d'Etienne Marcel (3). Ce n'était pas certes un homme de science purement livresque que l'évêque qui écrivait à la fin d'un traité de Politique : « Il est nulle spéculation quelconque, tant soit haute et noble,
1. Il a des roots durs pour les hommes d'étude, c Cestoit un philosophe spéculatif, qui nestoit pas expert en vie politique, pratique et active •, dit-il dans les Politiques (passage cité par Meunier, Essai, p. 200).