Endemann, Nai. Œk.Grûndsatze, p; 75, not. 33i
2. Endemann, Studien in der romanisch-kanonistischen WirthschaftS'Und-Rechtslehre, t. I*»", p. 25, n. 48 ; II, p. 188.
3. Blancard, Sur la traduction française du Traité des monnaies d'Oresme, dans € Mém. Ac. S., A. et B.-L de Marseille », 1892, p. 2. '
sans originalité propre de lieux communs rebattus, comme le veut M. Ëndemann ? Il est difficile, dans Pétat actuel de nos connaissances, de faire entre ces deux opinions extrêmes un choix motivé. Sans doute, il apparaît bien qu'il faut beaucoup rabattre du premier enthousiasme de Roscher et de Wolowski ; mais d'autre part, les critiques de M. Ëndemann semblent plus vives que décisives. Cet auteur a bien établi l'existence avant Oresme et de son temps même, d'une littérature monétaire assez considérable. Mais qu'avait produit cette littérature, quelle doctrine en était à ce moment sortie, et qu'est-ce qu'Oresriie lui peut devoir en réalité? C'est-ce qu'il n'a point directement montré ; et à cet égard on peut dire qu'il a affirmé plus qu'il n'a vraiment prouvé. Les travaux postérieurs n'ont point non plus éclairci le problème ; les auteurs, assez nombreux, qui ont parlé d'Oresme et de sa doctrine, n'ont point, à l'exception tout récemment de M. Kaulla, qui croit avoir trouvé dans Buridan le maître même d'Oresme, et dans les Questions sUr les Ethiques le prototype de la docti;ine du Traité (i), apporté ^ la question de contribution nouvelle. Visiblement embarrassés, on le sent, pour prendre parti, ou bien ils ont accepté, sans faire allusion à la controverse, l'opinion ancienne ; ou bien ils ont essayé, dans des formules visiblement prudentes, de concilier ce qui de sa nature était inconciliable (2). Les plus sages, et à notre avis les mieux avisés, sont encore ceux qui se sont contentés, comme l'auteur de l'article Oresme dans le Dictionnaire de Palgarve, d'avouer « qu'il convient de réserver son jugement, jusqu'à ce que les canonistes du
1. Kaulla, Der Lehrer des Oresmius, dans « Zeilschrift fur die gesamte Staatswis^enschaft », LX« 1904. p- 4^^'
a. Brantz, Théoines écanomiqties au XIII^ siècle, p. 187.
XIV* siècle soient mieux connus (i) ». C'est reconnaître, qu'en somme, la question est restée ouverte, et qu'à ce premier point de vue déjà, une élude de révision s'impose pour qu'on puisse apprécier à sa juste valeur la nature monétaire d'Oresme.
2° D'autre part — les deux questions, comme on verra, . sont en somme étroitement liées — la doctrine monétaire d'Oresme est loin, croyons-nous, d'avoir été jusqu'ici complètement dégagée et traitée avec tonte l'ampleur qu'elle paraît demander. *
La doctrine a été en effet jusqu'ici exclusivement étudiée en elle-même, et en dehors de son cadre naturel. Les savants auteurs qui avaient découvert le Traité des monnaies se sont bornés en général à l'analyser dans l'ordre des chapitres, en faisant valoir de temps à autre les analogies les plus remarquables de la doctrine avec nos conceptions modernes (2). Mais, par celte méthode, s'ils onl fait ressortir avec une grande netteté la valeur doctrinale intrinsèque des idées d'Oresme, ils ont beaucoup moins bien, |;e semble, dégagé la valeur historique
I. W. Ashley : « It were unwise to attempt a final judgmenl until the literature of tlie XI V^*^ century bas been more carefully examined. It seenis, however, clear ihal Oresine's gênerai ideas were common to the tbeologians, canonisls and legists of this tiroe ; it is probable aiso that the spécial feature of bis argument, the insistancevupon the right of the country, the control of the currency, was common to him with other représentatives of the constitutionalist party of France » (Palgarve. Didionn. of P, E,, 111, 45) ; Cf. J. E. Horn, ^économie politique avant les physiocrates, p. io4-io5.
1. W. Roscher, lac. cit., p 54 ; Wolowski, Traictie^ Introduction, p. LUI sq. ; Garnier, dans Journal des Economistes, 1866. p. 261 ; Edmburgh Revit w, 1866, t. CXXIII, p. 83, etc. Seul M. Cunningham, The growtk of english industry^ p 32i-324t a tenté une classification systématique et une discussion historique des idées d'Oresme (V. infrà^ i" p., eh. III.
de l'œuvre (i). Nous savons qu'Oresme a exposé sur la monnaie des idées très intéressantes, 1res analogues sur plus d'un point aux conceptions de l'école classique, des idées qui, comme disait l'auteur d'un article paru dans VEdimburgh Review de 1866, ne seraient pas désavouées par un membre du Political Econonomy Club, Mais nous pouvons beaucoup moins bien juger à quel point ces idées étaient. propre^ à Oresme, nous ne pouvons surtout les situer dans leur milieu historique, soit comme doctrine, soit en (ant que règles de la pratique.
C'est de ce point de vue pourtant, il rtoùs semble, que la doctrine d'Oresme, comme d'ailleurs toute construction théorique du passé, peut être aujourd'hui intéressante à étudier. Ce que nous recherchons aujourd'hui, en effet, dans Tétude des doctrines anciennes, ce n'est certainement pas la lettre même de conceptions oubliées, trop distantes le plus souvent de notre état social, et que la science moderne a le plus souvent naturellement dépassées; c'est, au-dessus et par delà ces formes mortes, la direction générale des grands courants d'idées, c'est la poussée progressive vers la vérité que nous voudrions saisir, à travers les formes successives qui n'occupent que des moments de temps.
Sous ce rapport, il nous paraît incontestable que la
i. L'intérêt de ce point de vue particulier a été pourtant indiquée par W. Ashley (Palgarve, Dicl. of. P. E., 111, p. 45). Cet auteur voit très nettement que le Traictie doit être rapporté à la période d'agitation de 1 355- 1 367 ; il en rapproche justement les dispositions de celles de l'Ordonnance de i357 (il faut lire certainement i355) ; il entrevoit enfin, bien que les preuves lui manquent, que le Traictie a dû être une sorte de manifeste du parti constitutionnel, et qu'Oresme a dû jouer un rôle de premier ordre dans le mouvement réformateur de la Régence. Cf. J. E. Hom, L* Economie polUique avant les physiocrates, p. 104.
doctrine d'Oresme est, à divers égards, particulièrement intéressante.
En tant que doctrine d'abord, elle se tix)uve, de par sa date même et par sa tendance, à un point critique des plus remarquables de l'histoire économique. Conçue sur le déclin de la période médiévale, à, Theure n^ème où la vie économique élargie va prendre un essort nouvefau, elle est elle aussi en un sens un monument de transi tion ; par sa forme, par le fond des idées, elle s'ouvre bien largement aux temps modernes qui s'annoncent, mais elle garde le reflet encore des conceptions médiévales auxquelles elle s'oppose. Dans le Traictie, qui est une œuvFe de combat, la doctrine monétaire du moyen âge finissant et celle qui va être la doctrine moderne, se heurtent violemment, et par* leur opposition même s'éclairent respectivement. En sorte que nous avons là,, si l'on peut dire, un point d'observation unique, pour contempler sur une longue période l'évolution des idées monétaires, en avant comme en arrière, dans le moyen âge qui finit, et dans les temps nouveaux qui se lèvent.
D'autre part, la doctrine monétaire d'Oresme offre cette particularité singulièrement attachante, d*avoir été ^ effectivement appliquée. Un essai de réorganisation monétaire et financière très sérieux a été tenté d'après les principes doctrinaux posés par Oresme. Pendant près de vingt-cinq années, pendant une partie de la régence^du dauphin et le règne entier de Charles V, Oresme a pu faire lui même, dans la pratique, l'essai de ses théories, il a pu, comme nous dirions aujourd'hui, faire de l'expérimentation sociale. Le fait est assez rare dans l'histoire, pour donner à la conception doctrinale, dont nous pouvons ainsi mesurer la valeur pratique dans son milieu même, un intérêt singulier.
Ces aspects particuliers de la doctrine d'Oresme n'ont point été jusqu'ici pour ainsi dire étudiés.
Sur le milieu doctrinal at pratique où elle a été conçue, on n'a en général que des notions très vagues et très contestables. Rien n'est plu^j' mal connu encore, dans Tensemble, que l'histoire monétaire de notre moyen âge ; et dans les meilleurs ouvrages, les déclamations faciles sur la barbarie financière de ces temps ont trop souvent tenu la place de notions plus précises.
Le milieu doctrinal est mieux connu en un sens, depuis que Fécole historique allemande en particulier a dégagé l'importance de la littérature canonique et les travaux de l'école d'Aristote sur le problème monétaire. Il reste pourtant sur ce point beaucoup à faire encore, pour notre période surtout; il reste surtout à classer chronologiquement les auteurs et les doctrines/de façon à pouvoir déterminer sûrement, où en était la construction doctrinale à tel moment du temps. Jusque-là, comme nous faisions. observer tout à Theure, il est impossible déjuger de la valeur relative des œuvres, et une question comme celle de l'originalité des idées d'Oresme doit rester forcément en suspeps.
Enfin, sur l'application même qui fut tentée de la doctrine, les historiens ne fournissent que des affirmalions vagues. On célèbre couramment V « heureuse influence » (i) quç la doctrine du philosophe a exercée sur la politique financière du règne de Charles V. Mais de quelle nature fut au juste cette influence, ce que fut la réforme monétaire elle-même, comment elle procéda, et à quels résultats économiques et politiques elle conduisit^ c'est ce que dans Tétat de nos connaissances on ne saurait actuellement préciser.
1. Wolowski, Traidie, Introduction, p. li ; Roscher, CammuniciUionà VAcad, Se. morales, ibid., p. xxvii; Garnier, dams Journal des Economistes, 1866, t. CXXlll, p. 36o.
Dans ces conditions, il noiis a paru qu'une étude nouvelle se justifiait assez bien, où Ton essaierait de fixer les opinions incertaines sur la valeur de l'bomme et de Tœuvre, où Ton tenterait surtout de faire mieux connaître la doctrine elle-même, en la restituant dans son milieu historique, en en dégageant s'il était possible les origines et les causes premières, en la suivant ensuite dans son application directe et au besoin quelque temps dans l'influence exercée sur les successeurs.
Ainsi envisagée, la doctrine monétaire d'Oresme nous est apparue, nous a-t-il semblé, sous un jour nouveau. Restituée dans son cadre, naturel, elle n'est plus le phénomène isolé et quelque peu étroit, qu'étudiaient W. Roscher et Wolowski; elle n'est plus surtout le texte fermé, la lettre morte, sans antécédents dans l'idée, sans conséquences dans les faits, dont l'apparition était une énigme. Liée aux idées du passé médiéval par la critique même qu'elle en fait, directement rattachée par une application Immédiate aux faits économiques, elle nous est apparue ce qu'elle fut en réalité de son temps :^une page même de la vie économique et sociale de notre pays, dont^le déchiffrement nous permettra d'apporter une contribution simultanément à deux études que nous considérons comme nécessairement inséparables, à l'histoire des doctrines et à l'histoire des faits économiques. Car la doctrine sans le fait n*est plus qu'une lettre morte, et le fait même reste obscur, sans l'idée qui l'illumine.
Cette étude, tout naturellement, d'après ce que nous venons d'exposer, sera divisée en deux partie.
Dans une première partie, qui sera spécialement con-
sacrée à la Doctrine, nous nous proposons d'étudier successivement, et dans cet ordre même :
— D'abord le milieu économique^ doctrinal et pratique, où apparaît la théorie d'Oresnie, c'est-à-dire, en termes plus précis, la conception féodale de la monnaie, avec les procédés de politique financière qui en découlaient (chap, V").
— Puis, en deux chapitres successifs, la doctrine d'Orpsme, envisagée en elle-même d'abord (chap. II) puis dan» son. opposition avec la conception féodale (chap; III).
— Enfin, pour terminer, nous rechercherons les «oôrc^^ delà doctrine dans la littérature antérieure, en nous attachant à mieux classer les précurseurs chez lesquels Oresme a pu puiser, tant pour l'élaboration de ses idées théoriques, que pour sa lutte contre la conception féodale.
Dans la seconde partie, plus spécialement réservée à Vapplication de la doctrine, nous tenterons, après avoir dégagé le caractère général de cette tentative et les conditions économiques dans lesquelles elle s'est produite, (chap. P'') d'en faire revivre les deux phases successives : la lutte d'abord douteuse contre la pratique féodale, à la fin du règne du roi Jean et sous la régence du Dauphin (chap. II) puis le triomphe et Papplication intégrale des principes posés par Oresme, sous le règne personnel de Charles V (chap. III). Nous essaierons enfin de relever les résultats *de cette expérience pratique, et les conséquences politiques et financières où avait conduit à la fin du règne la réforme monétaire (chap. IV).
Quelques expIi<;ations nécessaires sur les textes qui contiennent la doctrine d'Oresme ouvriront cette étude ; une rapide revue de son influence postérieure dans la science monétaire la terminera. Certainement/ ainsi
entendu, votre travail dépassera sensiblement les proportions habituelles des travaux académiques de ce genre. Nous nous en excusons très sincèrement, comme aussi des détails assez minutieux que nous avons dû' plus d'une fois multiplier. Pour faire plus court, il eût fallu retrancher de notre étude quelqu'une des parties sans lesquelles elle nous a paru devoir rester incomplète; pour élaguer les menus détails, il eût fallu çu qu'on fit à nos affirmations un crédit que nous ne nous reconnaissons point le droit d'exiger, ou que nous nous décidassions à laisser sans preuve des allégations souvent délicates, dans cette matière où presque tout encore est actuellement à établir. Nous n'avons point cru devoir le faire, et nous ne le regrettons qu'à demi ; car à tout prendre, n'est-ce point de cette poussière des menus faits qu'est faite la vérité dej'histoire ?