CHAPITRE PRÉLIMINAIRE Les textes monétaires d'Oresme
Le seul écrit aujourd'hui bien connu d'Oresme, est son Traité des monnaies ; c'est dans cet ouvrage, retrouvé au cours du dernier siècle dans les circonstances que nous avons déjà exposées, que les économistes ont été uniquement chercher sa doctrine monétaire ; c'est d'après le double lexte, latin et français, du Traité^ réédités en i864 dans une forme luxueuse par M Wolowski, que les idées économiques d'Oresme sont aujourd'hui universellement connues, et que sa doctrine a été appréciée par les historiens de l'Economie politique.
Mais le Traité des monnaies n'est pas le seul ouvrage où Oresme ait abordé le problème monétaire. Dans d'autres œuvres de son abondante production, dans ses Tra^ ductions dAristote en particulier (i), il a, en plusieurs
1. Sur la variété de la production littéraire d'Oresme, v. tout spécialement Meunier, £s«ai, p. 3o à 157. Le Catalogne dressé par cet auteur, quoique beaucoup plus correct que celui anciennement donné par du Boulay, Historia UniversUatis Parisiensis,i. IV, p. 977, et à sa suite par la plupart des bibliographes — aurait besoin surplus d'un point d*ôtre sérieusement revisé. Gf, à cet égard : abbé Féret, La Faculté de théologie de l'ancienne Université de Paris, 189Ô-1901, t. III, p. 290 sq.
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chapitres, en commentant les textes du philosophe, eu occasion de développer en des gloses intéressantes ses idées personnelles sur l,e numéraire. Ces traductions, qui n'existent qu'en manuscrits, ou dans des éditions gothiques dont4es exemplaires sont devenues fort rares, n'ont jamais été, que nous sachions, interrogées par les historiens des doctrines. Elles pouvaient fournir cependant sur plus d'une théorie économique des contributions intéressantes. Pour Tétude de la théorie de la monnaie en particulier, il n'est pas possible de les négliger, soit que par une forme quelquefois plus précise elles permettent d'éclairer et de comprendre mieux certains points de la doctrine restés obscurs dans le Traité y soit même que, fournissant sur quelques questions de^ conclusions un peu divergentes, elles permettent par là, en tenant compte de leur date, d'apprécier urte évolution dans la pensée d'Oresme, et de saisir le développement de sa conception doctrinale.
D'autre part, le Traité^ en la forme où il est universellement connu, dans l'édition de M. Wolowski, ne suffit plus p,eut-être actuellement pour asseoir une discussion sûre de la doctrine. Des questions de date, d'attribution, des difficultés des plus graves et des plus délicates sur l'établissement du texte, peuvent être et ont été déjà sur plusieurs^ points soulevées, que les éditeurs de j864 ne paraissent pas avoir même soupçonnées. Certainement les objections ainsi présentées ne sont pas toujours, il s'en faut, ni justes ni décisives; il n'en est pas moins acquis, croyons-nous, que les textes, tels qu'ils sont actuellement édités, ne peuvent être employés qu'avec les plus grandes précautions; et qu'il est aujourd'hui nécessaire, avant d'aborder la doctrine elle-même, d'avoir préalablement tranché certaines questions d'origine et de date véritablement capitales.
a) Traité des monnaies
Le Traité des monnaies est communément connu et cité sous une double forme (i) : un texte latin en 26 chapitres, et une version française de mêmes dimensions et en général très littérale, tous deux d'ailleurs également attribués traditionnellement à Oresme, et édités comme tels en dernier lieu par M. Wolowski.
Que la forme latine soit d'ailleurs antérieure, et qu'elle ait été la forme originale de l'ouvrage, la version française n'en étant qu'une traduction postérieure, c'est ce dont on ne saurait guère douter : le « translateur* » a pris soin de nous le dire lui-même en plusieurs endroits de son prologue, et à défaut de cette mention formelle, des additions caractéristiques,, des corrections visiblement faites après coup, la place plus grande que prennent certains dévjeloppements, le style même de la rédaction française, quelquefois obscure et alourdie encore de la construction latine, le prouveraient surabondamment.
Mais cette double forme est-elle primitive, et si elle l'est, l'attribution traditionnelle des deux textes à Oresme lui-même doit-elle être considérée comme définitive et inébranlable ? L'une et l'autre question ont été très sérieusement discutées en ces derniers temps, et paraissent appeler la plus attentive révision.
%X. --lue texte latin
L'attribution du texte latin à Nicole Oresme n'est pas discutée ni, croyons-nous, discutable. Les manuscrits, les
I. La version anglaise du xv" siècle, dont nous parlerons plus loin, n*est qu'une simple traduction du texte latin, sans aucune idée originale (V. infra) .
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éditions anciennes, chaque fois qu'ils portent un nom d'auteur, le désignent uniformément comme Tauteurdu Traité (i); les plus anciens historiens, les bibliographes, et une tradition déjà plusieurs fois séculaire lui ont toujours attribué le Traité des monnaies sous la forme latine (2). Oresme lui-même cite expressément son ouvrage à plusieurs reprises dans ses autres œuvres,
, I. Ms. Lat. B. Nai. 8681 « Incipit quidam tractaius de origine natura jure et mutadonibus monetarum, compositus per magistrum N. Oresme^ sacre théologie prof essore ». Le Ms. Lat. 18205 donne le même titre ; les Mss. Lat. 14579, Lat. i458o, Ste-Geneviève 343» Poitiers g5, et Bruxelles, fonds de Bourgogne 9899 donnent égalemenl, dans le titre ou à l'explicit, le nom de Fauteur. Parmi les Mss. du texte français, le Ms. B. Nat. français 23926 et le Ms. Arsenal 4^94 sont les seuls qui portent expressément le nom d'Oresme.
2. Papire Masson, Annalium libri quator^ éd. 2*. Lutetiœ^ 1578, 4**, p. 4^0 'y dom Besoin, Concilia Rothomagensis provincice^ 1717, P*, pars. 2*, p. 477 ; Gallia Cliristiana,éd 1769, f**, t. XI, col. 789; Lannoy, Historia Regii Navarrœ Gymnasii , 1677, p. ^9^ » ^^ Croix du Maine, Bibliothèque francise, éd. Rigoley de Juvisy, V, 144 ; Possevinus, Apparatus sacer^ 1608, f», II, i54 ; Gabr. Naudé, Bibliographia Politicaj i635, in- 12, p. 36 : Nat. Alexander, Historia eccksiastica^ éd. 1743, XV, 294 ; G. Cave, Scriptorum^cclesiasticorum historia litteraria^ 1668, II, 11,87 > l^^nis Simon, Nouvelle Bihlioth, historique et chronologique, 1695, in-; 2, II, 269 ; Fabricius, Bibliotheca latina medii œvi, éd. 1790, V, 309; Lelong, Bihlioth. historiqm de la France,. 1719, f^, n® 33924 (IH, 294) ; Oudin, Commentar. de scriptovibus, 1722, p. un ; dom Martène, Amplissima colleclio^ 1733, t. IX, 1271 ; Moréri, Dictionnaire historique vo Oresme, dans les diverses éditions ;le P. Martin, Aihenœ Normannorum (Ms. Bibl. Caen, n» 55, art. 622). Il est remarquable que ni Huet, ni du Boulay, ni Tabbé Guiot, Morérides Normands, Ms. à la Biblioth.de Caen (Ms. n® 27, t. II, n. p.) qui onf dressé le catalogue des œuvres d'Oresrae, n'ont pas connu le Traité des monnaies, La même lacune se retrouve dans les ouvrages récents de E. Frère, Manuel de Bibliographie normande, 1860, 8*^, II, 354 ; et dans Th. Lebreton, Biographie normande, 1857-1861,8^ III, i58.
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dans les traductions en particulier des Ethiques et des, Politiques (i).
Mais M. Wolowski avait observé lui-même (2) que le texte latin, dans la plupart des anciennes éditions, se présentait sous la forme moins étendue d'un traité ei> 23 chapitres seulement. A deux reprises, aux chapitres XV-XVIII et aux chapitres XXII-XXIII, des passages considérables y sont omis, dont l'addition, dans les manuscrits suivis pour rétablissement du texte, a donné à M. Wolowski un texte en 26 chapitres. M. Wolowski expliquait cette différence, soit par une inadvertance du premier éditeur, qui aurait sauté à l'impression les deux passages en question, soit par une lucune du manuscrit édité lui-même, où aurait manqué, aux chapitres XV-XVIII, et XXII-XXIII, une double page (les deux lacunes en effet sont sensiblement de même étendue). L'erreur une première fois commise se serait par la suite indéfiniment reproduite dans les éditions subséquentes.
Cette explication ne nous a point paru, à l'abord, satisfaisante. Non pas qu'une méprise ou une lacune de ce genre soit en soi inadmissible, bien au contraire. Mais en l'espèce, dès qu'on voulait rapprocher les textes, elle devenait bien difficile à comprendre. En effet, dans les anciennes éditions, le texte en 23 chapitres se raccorde parfaitement, aussi bien au chapitre XV (éd. Wolowski XV-XVIII) qu'au chapitre XX (Wolowski XXII-XXIII) (3). Il serait déj4 assez surprenant qu'une première soudure
1. « Et tout ce appert plus a plain eu un traité que je fis de mutacions de monnaies » {Les Politiques d'Aristote, I, c. 10, P XVIII, y^). Cf., ibid., I, c. 12, f-^XXII, r« et Les Ethiques d'Avistote, V, c. 5, f^ IV, v^