Ord. du iO novembre 1365 (IV
2® Fuite du métal monnayable, — Le roi d'ailleurs — c'est Tautre trait bien remarquable de cette tentative de réforme — avait toujours manqué de métal pour frapper sa monnaie. Et cette disette était encore une conséquence directe de Fétat économique général.
Au xiv** siècle, quand le roi faisait une émission d'espèces, comme il n'avait en général pas de métal disponible, il s'adressait aux changeurs, et leur achetait le billon nécessaire (i). Ces marchands étant entre eux comme coalisés, il le payait d'ailleurs généralement cher, plus cher que le métal n'eût coûté sur le marché libre ; mais comme il élevait d'autant la valeur légale des espèces, comme il payait les marchands en espèces nouvelles, il y avait bénéfice partagé, à la fois pour lui-même et pour ceux qui fournissaient le métal. Quand Charles V réforma le système monétaire, il renonça pourjui à tirer un bénéfice de rémission ; mais voulant donner aux pièces le prix juste du métal, il paraît avoir voulu en même temps imposer aux détenteurs du billon le même désintéressement, et n'avoir voulu le leur payer qu'aux prix réels du marché. C'était logique évidemment, mais c'était aussi une grave imprudence. De marché du métal, en réalité, il n'y en avait guère en dehors de ces changeurs, et pour pouvoir espérer échapper à leurs exigences, il eût fallu être maître soi-même de la circulation, avoir derrière soi un stock de métal libre. Comme il n'en était rien, comme le trésor royal était à sec, les changeurs étaient au contraire maîtres de la situation. Dès qu'on voulut rogner sur leurs bénéfices arbitraires, leur imposer un prix jugé par eux trop bas, ils se dérobèrent. Comme par une sorte d'enchantement, le métal dispa-
I. V. les exemples de ces marches énumérés par Vuitry, op. cit., II p. 325.
rut, se cacha ou s'en alla à Tëtranger, où Ton offrait des conditions meilleures à la spéculation.
Ce fut là certainement la grande plaie du règne, et ce fut aussi l'obstacle le plus grave à la réforme. A chaque instant, les contemporains se plaignent de la rareté de l'argent (i); à chaque instant, par disette de métal précieux, les monnaies royales sont en chômage (2). Le roi a beau défendre, sous les peines les plus sévères, l'exportation du billon, il a beau « pour la grant et évidente nécessite qu'on a de l'argent » (3) réglementer sévèrement l'industrie des orfèvres, leur défendre de « faire joyaulx, saintures ou vaisselle pesant plus d'un marc, se ce n'est vesselles a mettre reliques » (4), il a beau, dans un moment de détresse, lors de la reprise de la guerre anglaise, donner lui-même l'exemple du sacrifice en jetant aux fourneaux ses objets d'art, sa vaisselle et son argent cendré (5), le métal manque toujours, et les hôtels sont en chômage. Il faut recourir à nouveau aux mesures arbitraires, réquisitionner, comme du temps de la régence, la vaisselle d'or et d'argent des particuliers (6), faire saisir chez les changeurs le billon d'or et d'argent, dont on paie du reste scrupuleusement la valeur, « car ce n'est mie, dit le roi, nostre intention qu'il soit forfait et acquis à Nous » (7). Et encore ces moyens vexatoires
1. Jean de Venette : Chroniques dans Spicilège de d'Achery, t. XI, p. 8o3, 865, 874, 877, etc. Cf. L. Delisle : Mandement no 1982 {21 août i38o).