CHAPITRE PREMIER Le milieu doctrinal
La conception féodale de la monnaie
Dès les premières lignes du Traité, Oresrae nous avertit que sa doctrine est avant tout une œuvre de polémique doctrinale. Il s'attaque, nous.affirme-t-il, à une question fort controversée « entre les saij^es et prudens hommes » et il vient opposer ses propres idées à une conception sur la nature du numéraire et sur les droits du prince, qui est dominante en théorie et régit couramment la pratique, mais qui est, juge-t-il, é^minemment fausse et dangereuse, et contre laquelle il est nécessaire de réagir.
« Pour ce qu'il semble à plusieurs, que aucun Roy ou prince puisse, de sa propre auctorité, de droit ou de previlege, franchement muer les monnoyes en son Royaume courans, et en ordonner à sa volunté et plaisir, et avec ce, sur icelles prendre gaing et émolument tel et autant
qu'il lui plaist, a aucuns semble le contraire et que telle auctorite ne luy a oncques este octroyée... pour laquelle controvcrsieet débat jentenz en ce présent petit Traictie, quelle chose selon philosophie et principalement selon les raisons d'Aristote, il me semble estre à dire, etc. > (i).
Cette conception doctrinale, dont Oresme résume ainsi brièvement, en quelques mots, avant de la combattre, les points principaux, et à laquelle il veut opposer la doctrine nouvelle du Traité^ c'est en réalité une très vieille notion, sur laquelle le moyen âge avait vécu depuis des siècles, qui pendant des siècles, depuis l'établissement du régime féodal, avait résumé toutes les idées des doctes sur la monnaie, avait dirigé toute la pratique monétaire, c'est la conception de la monnaie chose domaniale (2).
A vraidire,y a-t-il dans cette conception vraiment une doctriney au sen^ où Ton entend aujourd'hui le mot? L'opinion commune Ta nié longtemps. Une doctrine, disait-on, suppose un ensemble de principes théoriques nettement dégagés et de conséquences logiquement, rationnellement déduites. Et Ton ne voyait dans la pra-
I , Traictie ; Le prologue du translateur ^ <Jd. Wol., p. i et 2 = Tract, ^ lat., p. gi (Le texte est semblable dans tous les manus* crits) .
a. Nous sommes obligé» d'employer, faute d'autre terme satisfaisant, cette expression de fnontiaie domaniale, qui à vrai dire ne nous platt qu'à demi. Elle peut prêter en effet à une confusion que nous voudrions avant tout éviter. Quand nous disons que la monnaie au moyen âge est une chose domaniale, nous n'entendons par affirmer — ce qui serait à notre avis inexact — que tout domanier ait eu droit de moimaie ; nous entendons dire simplement que pour ceux qui possèdent ce droit (en réalité le roi ou par concession des ayants cause du droit régalien, comtes, évoques ou villes), la monnaie est classée dans les choses du domaine , et traitée comme telle. Nous n'entendons préjuger en rien la question du droit monétaire lui-même.
tique monétaire désordonnée du moyen âge qu'un ensemble de procédés arbitraires, d'expédients empiriques sans légitimité et sans justification possible, que seuls, ajoulait-on, des lé^çistes à cage avaient pu essayer après coup d'excuser par de pitoyables sophismes, mais qui n'avaient jamais pu reposer sur une apparence de droit et de raison (i).
Cette manière de voir, qui fut longtemps acceptée sans discussion, ne saurait plus aujourd'hui se soutenir.
On sait aujourd'hui — et l'histoire économique mieux informée a dû définitivement l'enregistrer — que le moyen âge n'a point été, pas plus qu'aucune autre époque de civilisation, étranger aux constructions et aux spéculations économiques. On reconnaît que la pratique économique de cette période a dû être, comme foute manifestation de l'activité humaine, dirigée par des conceptions théoriques, plus ou moins conscientes peutêtre, plus ou moins nettement dégagées et formulées, mais extrêmement originales en tout cas, et, adéquates
I. € Il faut confesser, écrit par exemple Michel Chevalier, que depuis la chute de l'empire romain jusqu'aux approches de la Révolution française, il y a eu une sorte d'éclipsé totale dans l'esprit des hommes chargés de régir les sociétés. Le sens commun, en ce qui concerne particulièrement les monnaies, s'était oblitéré » (Baisse probable de For, sect. 5, ch. Ie^ p. 126, et dans Revue des Deux-Mondes, 1867, XI^ p. 638). 11 est peut-être abusif de décerner d'un trait de plume un brevet d'ignorance à tous les esprits qui ont pensé en Europe pendant huit siècles. La même idée, avec quelques atténuations, se retrouve pourtant au fond chez tous ceux qui ont parlé de la doctrine monétaire du moyen âge : Cf. Jourdain, Mémoire sur les origines de l'Economie politique au M . A,f dans « Mémoires de l'Ac. des Inscriptions », t. XXVIII, 1874, p. 26 ; Ducrocq, Etudes sur l'histoire financière^ p. 102 ; Lenormand, Essai sur l'organisation financière, 1^, 189 ; Hertrych, Les théories monétaires au XI V^ siècle, Nicole Oresme^ p. 5o, etc.
certainement à sa conception générale si tranchée de la vie sociale tout entière.
Pour le problème monétaire en pa^tic^lier, il n'est pas douteux que le moyen âge n^'ait eu des idées directrices à lui propres, conformes aux conditions générales de son état économique,' et que la pratique que nous voyons constamment reçue et suivie pendant des siècles, n'ait été en définitive que la traduction et l'adaptation d'une notion doctrinale toute particulière du numéraire. Le moyen âge a eu sa doctrine monétaire, sur la valeur théorique de laquelle on peut faire les réserves que l'on voudra, que Ton peut rejeter ou dédaigner, peu importe, mais qui a été véritablement une doctrine, des mieux construites même, et dont les diverses parties s'enchaînaient et se liaient très logiquement. Oresme ne s'y trompait point, lui qui voyait de près les choses ; ce n'est pas seulement une pratique jugée mauvaise et dangereusequ'il combat, c'est comme il nous dit, par-dessus cette pratique, avec toute une conception théorique qu'il engage « controversie et débat » (i), c'est à une « oppinion » ancienne qu'il veut subsister la doctrine nouvelle, proclamée par lui l'expression même de la vérité. Veritate manifestataj cedat oppinio veritatL
Ce qui a contribué évidemment à faire passer inaperçue cette conception doctrinale du moyen âge, ce qui fait qu'on la méconnaît encore de nos jours, c'est qu'elle ne s'est point trouvée exprimée dans la forme systématique et avec la rigueur d'exposition à laquelle nous sommes aujourd'hui habitués, qu'aucun homme de science ne lui a en fait donné la formule abstraite dans laquelle aujourd'hui se synthétise une conception théorique. Mais il en est ainsi à peu près de toutes les idées