‹ Nicole OresmeChapitre 54 sur 321 · E. g, Vuitry, dans c Journal des savants », 1880, p · texte numérisé non relu

E. g, Vuitry, dans c Journal des savants », 1880, p

ne doivent pas à cet égard nous donner le change. Ce n'est point à son déclin, lorsque le milieu économique et social pour lequel elle était faite s'est modifié, lorsqu'elle s'est elle-même pervertie par Tusage ou qu'on en a abusé, qu'il convient de juger une institution. Au XIV® siècle, les conditions économiques étaient, comme nous verrons tout à l'heure, du tout au tout changées, et sous l'aiguillon de la nécessité les princes abusaient étrangement des opérations sur les monnaies. Mais dans toute la période antérieure, du x** au xiii® siècle, alors que la monnaie domaniale circule dans sou milieu originaire, il y a des altérations et des mutations d'espèces, et cependant on ne constate ni trouble social, ni amères récriminations des peuples. Les chroniqueurs, nous le savons, enregistrent avec tranquillité ces opérations, comme ils enregistrent un fait naturel et périodique, une année de sécheresse ou de grandes inondations, les princes ^du sens le plus droit y ont recours sans hésitation, les penseurs y voient un procédé délicat à employer, mais légitime dans son principe.

Pour cela, il fallait bien que les mutations ne fissent pas souffrir les peuples autant qu'on l'a cru (i). En effet, pour que les mutations eussent pu produire originairement tous les résultats dommageables qu'on énumère complaisamment, il eût fallu qu'il y eût, dès cette époque, un véritable commerce, et des transactions monétaires développées. Mais la réalité, nous le savons, est tout autre : de véritable commerce, pendant longtemps il n'y en eut point, de transactions il n'y en eut que sur les denrées en nature. Les redevances féodales qui sont

I. Ceci a été aperçu déjà très nettement par A, Blanqui, qui déclare a avoir peine à comprendre sans cela la patience des peuples qui les ont supportées » (//. (fe VEcon, polit., I, 233).

alors à la base des fortunes privées, sont essentiellement des prestations en essence, ou des corvées. Le mal fut donc — les auteurs qui ont le plus sévèrement dénoncé les aberrations du régime monétaire médiéval Tonl euxmêmes reconnu — singulièrement « atténué » (i) jusqu'au commencement du xiv° siècle; nous pourrions presque dire que tant que dura la période d'économie domaniale, il ne fat pas en réalité ressenti, et que les opérations monétaires des princes laissèrent en somme les peuples indifférents.

Mais pour les princes, au contraire, ces opérations étaient loin d*être indifférentes : elles constituaient un profit des plus appréciables, et dans le système financier de l'époque, une ressource extraordinaire dont ils ne pouvaient guère se passer.

L'organisation financière d'une grande seigneurie, dans le régime domanial, est une chose véritablement bien rudimentaire. Le prince n'a qu'une ressource normale, c'est le domaine (2). Mais le domaine dans ses diverses branches, souvent maladroitement amputé, divisé, dilapidé, aliéné, est, dans une seigneurie de quelque importance, notoirement insuffisant pour assurer' le fonctionnement de services publics tant soit peu compliqués. Dès que des circonstances extraordinaires viennent à se produire, le prince se trouve à court. II y a bien alors les aides, mais qui sont malaisées à lever, qui ne

i. Vuitry, Le régime financier de la France, p. 4^2 ; H. Pons, Précis dliiitoire du commerce^ P- ^9^-

a* t Nos premiers roys n'avoient ny taille ny autres fonds de finance : ils n'avoient que leur domaine et le droit de prise... mais dont s'ensuivirent plusieurs crieries » . (du Haillan,' De VEstat et succez des affaires de France, 1. III, éd. Paris 1670, p. 245 ; Cf. Pasquier, Recherches de la France, 1. II, c. 7. (dans Œuvres I, p. 70).

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peuvent être levées que dans de8 cas strictement prévus. Dans une principauté agrandie comme Test ia monarchie capétienne^ qui a de bonne heure à faire face à de larges services publics, à entretenir les rouages coûteux d'une véritable administration, le domaine, amoindri par les apanages, est devenu rapidement insuffisant. Il eût fallu à la royauté pouvoir établir sur les peuples de véritables taxes permanentes, un système d'impôts réguliers ; mais longtemps toutes les tentatives faites en ce sens échouèrent devant l'opposition générale des peuples. L'éducation de l'esprit publie est de tout temps extrêmement lente ; la compréhension des besoins sociaux ne marche point avec la rapidité des faitsX'opinion publique médié** vale ne voulut point admettre pendant longtemps que le prince pût demander à d'autres moyens qu'à son domaine les ressources nécessaires pour équilibrer son budget: saint Thomas lui-même, qui voyait pourtant de près fonctionner les rouages déjà compliqués de la monarchie de saint Louis, saint Thomas, malgré sa perspicacité, en est resté encore à la vieille idée que le gouvernement royal doit vivre des produits du domaine. fiConstiluti snnt reddittis terrarum principibas, ut ex Ulis inventes^ a spoliatione snbditoram abstineani » (i).

Dans Timpossibilité de trouver ailleurs les ressources nécessaires, faute d'impôt régulier, faute de revenus domaniaux suffisants^ les princes sont bien forcés, dans

I. D. Thomas Aquinat, De regimine Judaeorum, dans Opéra, éd. Rome, t. XIX, 622 ; Cf. /Egidius Romaniis, De regimine priacipum, lib. II, c. 10, éd. cit.. p.S^S. Cette idée que le prince doit vivre du domaine est restée ancrée dans l'esprit de nos ancions auteurs jusqu'à une date très basse. Du Ilaillan, dans le passage -cité tout à rheure, écrit encore: « La prenaière fontaine des fînan* ces de tous Ëstats et potenlaz, et le plus ancien, le plus honneste et le plus légitime moyîn de faire argent, est le domaine ».

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les circonstances crilique8(i), de recourir aux opérations sur la monnaie, moyen détourné, moins brutal que Timpôt, qui semblait plus rapide, plus efficace, qui surtout était moins odieux au peuple (2). Car le peuple, dans sa répugnance instinctive de l'impôt direct, préférait ce mode de subsides, qui se dissimulait davantage, et pour cela sans doute lui paraissait moins pesant (3). Il se fût récrié bien fort si le roi eût imposé une taille extraordinaire; il admit longtemps sans murmurer, que « pour ne pas grever son peuple » (4) le roi recourût à «son domaine, prouffit et émolument des monnaies ». En France, en réalité, pendant des siècles, les Capétiens ont pu vivre sur le revenu normal, régulier, catalogué, de leurs opérations monétaires ; pendant des siècles, le domaine des monnaies a été une nécessité, qui dans certaines circonstances critiques a dû sauver la monarchie naissante, sans pour cela être trop ffrie/ au peuple. Tout cela n'a changé vraiment qu'avec le xiv« siècle (5).

Mais alors, au xiv« siècle, les conséquences du système monétaire domanial sont apparues tout d'un coup extré-

I. Ord. 3o ocl. i558 {Ord. III, 266) , Ord. 26 juillet i356, (III, 71) ; Ord. 7 mai i358. (III. 218).

a. Dom Secousse: Ord,, préface du tome 1 II, p. ci ; V. Le Clerc, Discours, en tête du tome XXIV de 1* « Histoire littéraire de la France», p. i52.

3. Le Blanc, Traité historique des monnaies, p. 76 ; Daresle^ie la Chavanne, Histoire de t administration, II, 149.

4. C'est à tort certainement que M. Perrens [{Etienne Marcel^ p. \6) a cru voir dans ces expressions des Ordonnances une « hypocrite tendresse ». Ce n*estque la traduction d'un sentiment alors général.

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