A U F IDE
Quel honteux contre-tems de vertu délicate S’oppose au beau succès de l’espoir qui vous flatte !
Et depuis quand , Seigneur , la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang i Avez-vous oublié cette grande maxime ,
Que la guerre civile est le régné du crime.
Et qu’aux lieux où le crime a plein droit de régner » L’innocence timide est seule à dédaigner ?
L’honneur et la vertu sont des noms ridicules.
Marius , ni Carbon n’eurent point de scrupule* : Jamais Sylla , jamais...
PlRPïNN A.
Sylla, ni Marius
N’ont jamais épargné le sang de leurs vaincus. Tour-à-tour la victoire autour d’eux en furie ,
A poussé leur courroux jusqu’à la barbarie :
Tour-à-tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions ;
Mais leurs sanglans discords, qui nous donnent des maîtres ,
Ont fait des meurtriers , et n’ont point fait de traîtres. Leurs plus vastes fureurs jamais n’ont consenti Qu’aucun versât le sang de son propre parti ;
Et dans l’un , ni dans l’autre aucun n’a pris l’audace D’assassiner son chef, pour monter en sa place,
Vous y renoncez donc, et n’etes plus jaloux De suivre les drapeaux d’un chef moindre que vous î
Ah ! s’il faut obéir , ne faisons plus la guerre ,
Prenons le meme joug qu’a pris toute la terre.
Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats ?
Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras.
C’est mal vivre en Romain , que prendre loid’unhomme. Mais Tyran pour Tyran , il vaut mieux vivre à Rome. Perpenna.
Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi»
Du moins la liberté respire encore ici:
De notre République, à Rome anéantie.
On y voit refleurir la plus noble partie ;
Et cet asyle ouvert aux illastrcs proscrits Réunit du Sénat le précieux débris.
Par lui Sertorius gouverne ces Provinces , leur impose tribut, fait des loixàlcurs Princes,. Maintient de nos Romains le reste indépendant ;
Mais comme tout parti demande un Commandant »
Ce bonheur imprévu , qui par-tout l’accompagne.
Ce nom qu’il s’est acquis chez les peuples d’Espagne...» A v v i o s.
Ah ! c’est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune, et vous ravit l’honneur.
Vous n’en sauriez douter, pour peu qu’il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne.
Tors...
Terpenna.
X'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devoir m’appartenir.
3c le passois en nombre , aussi-bien qu’en noblesse ,
Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse »
A iij
é SERTORIU S;
Mais si-tôt qu’il parut , je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien ,
Je vis par mes soldats mes aigles arrachées ,
Pour se ranger sous lui , voler vers scs tranchées ;
Et , pour en colorer l’emportement honteux ,
Je les suivis de rage , et m’y rangeai comme eux.
L’impérieuse aigreur de l’âpre jalousie ,
Dont en secret dès-lors mon ame fut saisie ,
Grossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encor plus que l’ambition.
J’adore Viriate , et cette grande Reine ,
Des Lusitaniens l’illustre Souveraine ,
Pourroit , par son hymen , me rendre sur les sien* Ce pouvoir absolu qu’il m’ôte sur les miens ;
Mais elle-même , hélas ! de ce grand nom charmée , S’attache au bruit heureux que fait sa renommée. Cependant qu’insensible à ce qu’elle a d'appas.
Il me dérobe un cœur qu’il ne demande pas.
De son astre opposé telle est la violence.
Qu’il me vole par-tout, même sans qu’il y pense ,
Et que, toutes les fois qu’il m’enleve mon bien.
Son nom fait tout pour lui, sans qu’il en sache rien.
Je sais qu’il peut aimer, et nous cacher sa flamme Mais je veux sur ce point lui découvrir mon ame ,
Et s’il peut nie céder ce trône où je prétends. J’immolerai ma haine à mes désirs contcns,
Et je n’envierai plus le rang dont il s’empare.
S’il m’en assure autant chez. ce Peuple barbare.
Qui , formé par nos soins, instruit de notre main , Sous notre discipline est devenu Romain.
TRAGÉDIE. ï
lorsqu'on fait des projets d’une telle importance , les intérêts d’amour entrent-ils en balance?
Et si ces intérêts vous sont enfin si doux ,
Tiriate , lui mort , n’cst-ellc pas à vous ?
PlRPINNA.
Oui ; mais de cette mort , la suite m’embarrasse : Aurai-je sa fortune , aussi-bien que sa place ?
Ceux dont il a gagné la croyance et l’appui Prendront-ils meme joie à m’obéir qu’à lui ?
Et pour venger sa trame indignement coupée , N’arborcront-ils point l'étendard de Pompée ?
C’est trop craindre , et trop tard. C’est dans voire festin Que ce soir , par votre ordre , on tranche son destin, la trêve a dispersé l’atmcc h la campagne ,
Et vous en commandez ce qui nous accompagne.
L’occasion nous rit dans un si grand dessein;
Mais tel , bras n’est à nous que jusques à demain.
Si vous rompez le coup , prévenez les indices , Perdez Sertorius , ou perdez vos complices.
Craignez ce qu’il faut craindre : il en est parmi nous Qui pourroient bien avoir même remords que vous»
Et si vous différez... Mais le Tyran arrive.
Tâchez d’en obtenir l’objet qui vous captive ,
Et je prierai les Dieux que, dans cet entretien,
Vous ayiez assez d’heur pour n’en obtenir rien.
( Il sort. )
8 SERTORIUS