POMPÉE, A K. I S T I B
Pompée.
M E dit-on vrai, Madame, etscroit-il possible?...#
Oui , Seigneur , il est vrai que j’ai le creur sensible ; Suivant qu’on m’aime ou hait, j’aime ou hais à mon tour ,
Et ma gloire soutient ma haine et mon amour.
Mais si de mon amour elle est la souveraine.
Elle n’est pas toujours maîtresse de ma haine; le ne le suis pas même , et je hais quelquefois.
Et moins que je ne veux , et moins que je ne dois. Pompée.
Cette haine a pour moi toute son étendue ,
Madame , et la pitié ne l’a point suspendue ; la générosité n’a pu la modérer.
Vous ne voyez donc pas qu’elle a peine à durer ?
Mon feu qui n’est éteint que parce qu'il doitl’étre# Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître.
Et je sens qu’à vos yeux mon courroux chancelant Trébuche, perd sa force cc meurt en vous parlant. M’aimeriez- vous encor. Seigneur?
Pompée,
Si je vous aime
4? SERTORIUS
Demande* si je vis , ou si je suis moi-même.
Votre amour est ma vie , et ma vie est à vous.
Sorte* de mon esprit , ressentîmens jaloux 1 Noirs enfans du dépit, ennemis de ma gloire.
Tristes ressentimens , je ne veux plus vous croire.
Quoi qu’on m’ait faitd’outrage , il ne m’en souvient plus. Plus de nouvel hymen , plus de Serrorius :
Je suis au grand Pompée; et , puisqu’il m’aime encore , Puisqu’il me rend son cœur , de nouveau je l’adore. Plus de Sertorius.... Mais , Seigneur , réponde* ;
Faites parler ce cœur qu’enfin vous me rendez.
Plus de Sertorius.... Hélas! quoi que je die,
Vous ne me dites point. Seigneur, plus d’Émilie.
Rentrez dans mon esprit , jaloux ressentimens ,
Fiers enfans de l’honneur , nobles emportemens 1 C’est vous que je veux croire , et Pompée infidèle Ne sauroit plus souffrir que ma haine chancelle »
Il l’affermit pour moi.... Venez, Sertorius;
Il me rend toute à vous par ce muet refus.
Donnons ce grand témoin à ce grand hymenée ;
Son aine , toute ailleurs, n’en sera point gênée :
Il le ve:ra sans peine , et cette dureté Tassera chez Sylla pour magnanimité.
Pompée.
Ce qu’il vous fait d’injure également m’outrage;
Mais enfin , je vous aime, et ne puis davantage.
Vous , si jamais ma flamme eut pourvousquclque appas, Plaigne*-vous , haïsse* , mais ne vous donne* pas ; Demeure* en étatd’ctre toujours ma femme,
Garde*
Gardez jusqu’au tombeau l’empire de mon ame.
Syila n’a que son tems , il est vieil et cassé >
Son régné passera, s’il n’est déjà passé :
Ce grand pouvoir lui pese , il s’apprête à le rendre; Comme à Sertorius, je veux bien vous l’apprendre.
Ne vous jettez donc point. Madame , en d’autres bras » Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas:
Si vous voulez ma main , n’engagez point la vôtre.
Mais quoi! n’êtcs-vous pas entre les bras d’un autre ? Pompée.
Non , puisqu’il vous en faut confirmer le secret » imilie à Sylla n’obéit qu’à regret.
Des bras d’un autre epoux ce Tyran qui l’arrache ,
Ne rompt point dans son cœur lesaintnoeud qui l’attache; Elle porte en ses flancs un fruit de cet amour ,
Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour»
Et dans ce triste e'tat sa main qu’il m’a donnée ,
N’a fait que l’éblouir par un feint hymenée ,
Tandis que toute entière à son cher Glabrion ,
Elle paroît ma femme , et n’en a que le nom.
A R i s T ie.
Et ce nom seul clt tout pour celles de ma sorte. Rendez-le-moi , Seigneur, ce grand nom qu’elle porte, l’aimai votre tendresse et vos empressemens ,
Mais je suis au-dessus de ces attachcmens;
Et tout me sera doux , si ma trame coupée Me rend à nacs ayeux en femme de Pompée,
Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé Montre à tout l’avenir que je l’ai conservé.
JO SERTORIUS
J’cn fais toute ma gloire et toutes mes délices î Un moment de sa perte a pour moi des supplices. Venger moi de Sylla qui me l’ôte aujourd’hui ,
Ou souffrez qu’on me venge et de vous et de lui ; Qu’un autre hymen me rende un titre qui l’cgale , Qu’il me relevé autant que Sylla me ravale.
Non que je puisse aimer aucun autre que vous ;
Mais poui venger ma gloire il me faut un époux ,
Il m’en faut un illustre et dont la renommée....
Pompée.
Ah ! ne vous lassez point d’aimer et d’être aimée. Peut-être touchons-nous au moment, désiré Qui saura réunir ce qu’on a séparé.
Ayez plus de courage et moins d’impatience ;
Souffrez que Sylla meure , ou quitte sa puissance...
J’attendrai de sa mort , ou de son repentir
Qu’à me rendre l’honneur vous daigniez consentir î
Et j; verrai toujours votre coeur plein de glace.
Mon Tyran : mpuni , ma Rivale en ma place ,
Jusqu’à ce nu’il tcnonce au pouvoir absolu ,
Après l’avoir gardé tant qu’il l’aura voulu!
Pompée.
Mais tant qu’il pourra tout , que pourrai-je , Madame?
Suivre en tous lieux , Seigneur , l’exil de votre femme, La ramener chez vous avec vos légions Et rendre un heureux calme à nos divisions.
Que ne pourrez-vous point en tête d’une armée , Partout, hors de l’Espagne, à vaincre accoutumée ?
TRAGÉDIE. S 1
Et quand Sertorius sera joint avec nous ,
Que pourra le Tyran ? qu'osera son courroux ?
Ce n’est pas s’affranchir qu’un moment le paioitre «
Ni secouer le joug que de changer de mairie,
Sertorius pour vous est un illustre appui i Mais en faire le mien , c’est me ranger sous lui : Joindre nos étendards , c’est grossir son Empire. Perpenna qui l’a joint saura que vous en dire.
Je sers ; mais jusqu’ici l’ordre vient de si loin Qu’avant qu’on le reçoive, il n’en est plus besoin;
Et ce peu que j’y rends de vaine déference ,
Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu’en apparence.
Je crois n’avoir plus même à servir qu’un moment;
Et quand Sylla prépare un si doux changement , Pouvez-vous m’ordonner de inc bannir de Rome, Tour la remettre au joug sous les loix d’un autre homme. Moi qui ne suis jaloux de mon autorité Que pour lui rendre un jour toute sa liberté ?
Non , non , si vous m’aimez , comme j’aime à le croire , Vous saurez accorder votre amour et ma gloire ,
Céder avec prudence au teins prêt à changer ,
Et ne me perdre pas , au lieu de vous venger.
Si vous m’avez aimée, et qu’il vous en souvienne, Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne.
Mais il est tems qu’un mot termine ces débats :
Mc voulez-vous , Seigneur , ne me vouiez-vous pas ? Parlez , que votre choix réglé ma destinée.
Suis-je encore à l’époux à qui l’on m’a donnée ?
fi SERTORIUS
Suis-je à Scrtorius ? C’est assez consulté ,
Rendez-moi mes liens , ou pleine liberté.
Pompée.
Je Je vois bien , Madame, il faut rompre la treve. Pour briser en vainqueur cet hymen, s’il s’achcve »
Et vous savez si peu l’art de vous secourir
Que pour vous en instruire , il faut vous conquérir.
Sertorius sait vaincre , et garder ses conquêtes.
Pompée.
La vôtre , à la garder , coûtera bien des têtes ï Comme elle fermera la porte à tout accord ,
Rien ne la peut jamais assurer que ma mort.
Oui, j’en jure les Dieux , s’il faut qu’il vous obtienne * Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne ;
Et peut-être tous deux , l’un par l’autre percés ,
Nous vous ferons connoître à quoi vous nous forcez.
Je ne suis pas, Seigneur , d’une telle importance. D’autres soins éteindront cette ardeur de vengeance : Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs ; Ceux de servir Sylla , d’aimer son Emilie ,
D’imprimer du respect à toute l’Italie »
De rendre à votre Rome un jour sa liberté Sauront tourner vos pas de quclqu’autre côtét Sur-tout ce privilège acquis aux grandes âmes »
De changer, à leur gré , de maris et de femmes»
Mérite qu’on l’étale au bout de l’univers.
Pour en donner l’exemple à cent climats divers.
Pompée.
Ah! c’en est trop, Madame, et de nouveau je jure,...
, Seigneur , les vérités font-elles quelque injure ?
Pompée.
Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.
Ah ! si ce nom vous plaît, je suis encore à vous.
Voilà ma main, Seigneur.
Pompée.
Gardcz-la moi. Madame.
' Tandis que vous avez à Borne une autre femme i Que par un autre hymen vous me déshonorez î Me punissent les Dieux que vous avez jurés ,
Si , passé ce moment et hors de votre vue ,
Je vous garde une foi que vous avez rompue !
P O if ? É E.
Qu’allcz-vous faire ? hélas 1
Ce que vous m’enseignez.
Pompée.
Eteindre un tel amour !
Vous-même l’éteignez,
, Pompée.
La victoire aura droit d^lc faire renaître.
Si ma haine est trop foible , cite la fera croître.
* E iij
54 SERTORIUS
Pompé*.
Pourrez -vous me haïr ? ; *
J'cn fais tous mes souhaits.
Pompée.
Adieu donc , pour deux jours.
Adieu , pour tout jamais.
Fin du troisième Acte ,