‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 78 sur 116 · O T H O N , ALBIN · texte numérisé non relu

O T H O N , ALBIN

Albin.

V o t r e amitié , Seigneur , me rendra téméraire : J’en abuse , et je sais que je vais vous déplaire ,

Que vous condamnerez ma curiosité ;

Mais je croirois vous faire une infidélité ,

Si je vous cachois rien de ce que j’entends dire De votre amour nouveau sous ce nouvel Empire.

On s’étonne de voir qu’un homme tel qu’Othon ,

Othon , dont les hauts faits soutiennent le grand nom. Daigne d’un Vinius se réduire à la fille ,

S’attache à ce Consul qui ravage , qui pille ,

Qui peut tout, je l’avoue , auprès de l’Empereur,

Mais dont tout le pouvoir ne sert qu’à faire horreur,

Et détruit d’autant plus , que plus on le voit croître , Ce que l’on doit d’ainour aux vertus de son maître-

Ceux qu’on voit s’étonner de ce nouvel amour , N’ont jamais bien conçu ce que c’est que la Cour.

Un homme tel que moi jamais ne s’en détache ,

Il n’est point de retraite ou d’ombre qui le cache ;

Et , si du Souverain la faveur n’est pour lui ,

U faut ou qu’il périsse , ou qu’il prenne un appui. Quand le Monarque agit par sa propre conduite , Mes pareils sans péril se rangent à sa suite :

Le mérite et le sang nous y font discerner ;

Mais quand le Potentat se laisse gouverner.

Et que de son pouvoir les grands dépositaires N’ont pour raison d’État que leurs propres affaires , Ces lâches ennemis de tous les gens de cœur Cherchent à nous pousser avec toute rigueur ,

A moins que notre adroite et prompte servitude Nous dérobe aux fureurs de leur inquiétude.

Si-tôt que de Galba le Sénat eut fait choix ,

Dans mon gouvernement j’en établis les loix ,

Et je fus le premier qu’on vit au nouveau Prince Donner toute une armée et toute une Province. Ainsi je me comptois de scs premiers suivans ;

Mais déjà Vinius avoit pris les devants.

Martian , l’affranchi, dont tu vois les pillages , Avoit avec Lacus fermé tous les passages ;

On n’approchoit de lui que sous leur bon plaisir : J’eus donc pour m’y produire un des trois à choisir. Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui, chargé d’un long âge , a peu de tems à l’etre , Et tous trois à l’envi s’empresser ardemment

A qui dévoreroit ce régné d’un moment.

J’eus horreur des appuis qui restoient seuls à prendre : J’espérai quelque teins de m’en pouvoir défendre» Mais quand Nimphidius » dans Rome assassiné ,

Fit place au favori qui l’avoit condamné ,

Que Lacus , par sa mort, fut Préfet du Prétoire »

Que , pour couronnement d’une action si noire »

Les mêmes assassins furent encor percer Varron , Turpilian, Capiton et Macer,

Je vis qu’il étoit teins de prendre mes mesures ,

Qu’on perdoit de Néron toutes tes créatures ,

Et que , demeuré seul de toute cette Cour ,

A moins d’un protecteur, j’aurois bientôt mon tour. Je choisis Vinius dans cette défiance ;

Pour plus de sûreté , j’en cherchai l’alliance.

Les autres n’ont ni sœur , ni fille à me donner ,

Et d’eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner.

Albin.

Vos vœux furent reçus?

Oui ; déjà l’hyménéc Auroit avec Plautine uni ma destinée ,

Si ces rivaux d’État n’en savoient divertir Un maître qui sans eux n’ose rien consentir.

Albin.

Ainsi tout votre amour n’est qu’une politique ,

Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique ?

ïl ne le sentit pas , Albin , du premier jour;

Mais cette politique est devenue amour :

Tout m’cn plaît , tout m’cn charme, et mes premiers scrupules

Près d’un si cher objet passent pour ridicules.

Vinius est consul , Vinius est puissant :

Il a de la naissance ; et, s’il est agissant.

S’il suit des favoris la pente trop commune ,

Plautine hait en lui ces soins de sa fortune :

Son cœur est noble et grand.

Albin. •

Quoi qu’elle ait de vertu, Vous devriez dans l’ame être un peu combattu.

La niecc de Galba pour dot aura l’Empire ,

Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire :

Son oncle doit bientôt lui choisir un époux.

Le mérite et le sang font un éclat en vous ,

Qui pour y joindre encor celui du diadème...

Quand mon cocursc pourroit soustraire à ce que j’aime ,

Et que pour moi Camille auroit tant de bonté Que je dusse espérer de m’en voir écouté.

Si , comme tu le dis , sa main doit faire un maître. Aucun de nos Tyrans n’est encor las de l’Stre ,

Et ceseroit tous trois les attirer sur moi ,

Qu’aspirer sans leur ordre à recevoir sa fol.

Sur-tout de Vinius le sensible courage

Ecroit tout pour me perdre après un tel outrage ,

Et sc vengeroicmeme à la face des Dieux ,

Si j’avois sur Camille osé tourner les yeux.

Albin.

Pensez-y, toutefois* Ma sœur est auprès d’elle;

Jfc puis tous y servir, l’occasion est belle :

Tout autre amant que vous s’en laisseroit charmer, St je vous dirois plus , si vous osiez l’aimer.

Porte à d’autres qu’à moi cette amorce inutile:

Mon coeur tout à l’Iautinc est ferme pour Camille i La beauté de l’objet , la honte de changer ,

Le succès incertain , l’infaillible danger ,

Tout fait à tes projets d’invincibles obstacles.

Seigneur, en moins de tien il se fait des miracles.

A ces deux grands rivaux peut-être il seroit doux D’ôter à Viniusun gendre tel que vous }

Et si l’un par bonheur à Galba vous propose ....

Ce n’est pas qu’après tout j’en sache aucune chose , Je leur suis trop suspect pour s’en fier à moi ;

Mais si je vous puis dire enfin ce que j’en croi ,

Je vous proposerais , si j’étois en leur place.

Aucun d’eux ne fera ce que tu veux qu’il fasse ;

Et s’ils peuvent jamais trouver quelque douceur A faire que Galba choisisse un successeur ,

Ils voudront par ce choix se mettre en assurance ,

Et n’en proposeront que de leur dépendance, le sais . . . Mais Vinius , que j’apperçois venir.., Laisse-nous seuls, Albin, je veux l’entretenir.

( Allia sort. )

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