‹ Nicomede tragedie de P. CorneilleChapitre 93 sur 116 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

CUBA, CAMILLE, ALBIAN?,.

Galba.

uand la mort de mes fils désola ma famille ,

Ma niece , mon amour vous prit dès-lors pour fille ,

Ht regardant en vous les restes de mon sang.

Je flattai ma douleur en vous donnant leur rang,

Home , qui m’a depuis chargé dç son Empire ,

Quand sous le poids de l’âge à peine je respire ,

A vu ce meme amour me le faire accepter ,

Moins pour me seoir si haut , que pour vous y porter. Non que si jusques-là Rome pouvoit renaître.

Qu’elle fût en état de se passer de maître.

Je ne me crusse digne , en cet heureux moment ,

De commencer par moi son rétablissement;

Mais cet Empire immense est trop vaste pour elle.

A moins que d’une tête , un si grand corps chancelle;

Et pour le nom des Rois son invincible horreur S’est d’ailleurs si bien faite aux loix d’un Empereur Qu’elle ne peut souffrir après cette habitude Ni pleine liberté, ni pleine servitude.

Elle vçutdoncun maître, et Néron condamné Fait voir ce qu’elle veut en un front couronné.

Vindex, Rufus , ni moi n’avons causé sa perte;

Ses crimes seuls l’ont faite , et le Ciel l’a soufferte ,

Pour marque aux Souverains qu’ils doivent par l’effet

Répondre dignement au grand choix qu’il en fait. Jusques à ce grand coup un honteux esclavage D’une seule maison nous faisoit T héritage.

Rome n’en a repris , au lieu de liberté ,

Qu’un droit de mettre ailleurs la souveraineté î Et laisser après moi dans le trône un grand homme* C’est tout ce qu’aujourd’hui je puis faire pour Rome. Prendre unsi noble soin , c’est en prendre de vous.

Ce maître qu’il lui faut vous est dû pour époux ;

Et mon zele s’unit à l’amour paternelle ,

Pour vous en donner un, digne de vous et d’elle.

Iule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang *

Ou dans leur alliance à qui laisser ce rang.

Moi, sans considérer aucun nœud domestique ,

J’ai fait ce choix comme eux; mais dans la République î Je l’ai fait de Pison ; c’est le sang de Crassus ,

C’est celui de Pompée, il en a les vertus;

Et ces fameux héros , dont il suivra la trace ,

Joindront de si grands noms aux grands noms de ma race,

Qu’il n’est point d’hyménée en qui l’égalité Puisse élever l’Empire i plus de dignité.

Camille.

J’ai tâché de répondre à cet amour de pere,

Tar un tendre respect qui chérit et révéré.

Seigneur, et je vois mieux encor parce grand choix»

Et combien vous m’aimez , et combien je vous dois.

Je sais ce qu’est Pison et quelle est sa noblesse ;

Mais , si j’ose à vos yeux montrer quelque foiblessc» Quelque digne qu’il soit , et de Rome et da moi »

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Je tremble à lui promettre et mon cœur et ma foiî Et j’avouerai , Seigneur, que pour mon hyménée ,

Je crois tenir un peu de Rome où je suis née.

Je ne demande point la pleine liberté ,

Puisqu’elle en a mis bas l’intrépide fierté;

Mais si vous m’imposez la pleine servitude ,

J’y trouverai comme elle un joug un peu bien rude:

Je suis trop ignorante en matière d’État,

Pour savoir quel doit être un si grand Potentat;

Mais Rome dans scs murs n’ a-t-elle qu’un seul homme! N’a-t-elle que Pisonqui soit digne de Rome î Et dans tous ses États n’en sauroit-on voir deux Que puissent vos bont/s hasarder à mes vœux î Néron fit aux vertus une cruelle guerre ;

S’il en a dépeuplé les trois parts de la terre.

Et si pour nous donner de dignes Empereurs,

Pison seul avec vous échappe à scs fureurs.

Il est d’autres Héros dans un Si vaste Empire ,

Il en est qu’après vous on se plairoit d’élire ,

Et qui sauroient mêler , sans vous faire roùgir ,

L’art de gagner les cœurs au grand art de régir.

D’une vertu sauvage on craint un dur empire:

Souvent pn s’en dégoûte au moment qu’on l’admire »

Et puisque ce grand choix me dpit faire un époux ,

Il seroit bon qu’il eût quelque chose de doux ;

Qvi’on vît en sa personne également paroître Les grâces d’un amant et les hauteurs d’un maître,

Et qu’il fût aufli propre à donner de l’amour ,

Qu’à faire ici trembler sous lui toute sa Cour.

Souvent un peijd’àinour dans les cœurs des Monarquei*

Accompagne assez bien leurs plus illustres marques.

Ce n’est pas qu’après tout je pense à résister ;

J’aime à vous obéir , Seigneur , sans contester :

Pour prix d’un sacrifice où mon cœur se dispose , Permettez qu’un époux me doive quelque chose.

Dans cette servitude où se plaît mon désir ,

C’est quelque liberté qu’un ou deux à choisir.

Votre Pison peut-être aura de quoi me plaire,

Quand il ne sera plus un mari nécessaire;

Et son amour pour moi sera plus assuré.

S’il voit à quels rivaux je l’aurai préféré.

Galba,

Ce long raisonnement , dans sa délicatesse ,

A vos tendres respects mêle beaucoup d’adresse.

Si le refus n’est juste , il est doux et civil.

Parlez donc , et sans feinte. Othon vous plairoit-il ? On me l’a proposé » qu’y trouvez-vous à dire ?

L’avez-vous cru d’abord indigne de l’Empire,

Seigneur ?

Galba.

Non ; mais depuis , consultant ma raison , J’ai trouvé qu’il falloir lui préférer Pison,

Sa vertu plus solide et toute inébranlable

Nous fera, comme Auguste, un siècle incomparable ,

Où l’autre par Néron dans le vice abîmé

Ramènera ce luxe ou sa main la formé.

Et tous les attentats de l’infâme licence ,

Dont il osa souiller la suprême puissance.

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Camille.

Othon près d’un tel maître a su se ménager , Jusqu'à ce que le tems ait pu l’en dégager.

Qui sait fairesa cour se fait aux moeurs du Prince i Mais il fut tout à soi quand il fut en Province ,

Et sa haute vertu , par d’illustres effets ,

Y dissipa soudain ces vices contrefaits.

Chaque jour a sous vous grossi sa renommée;

Mais Pison n’eut jamais de charge, ni d’armée;

Et , comme il a vécu jusqu’ici sans emploi ,

On ne sait ce qu’il vaut que sur sa bonne foi.

Je veux croire en faveur des Héros de sa race Qu’il en a les vertus , qu’il en suivra la trace ,

Qu’il en égalera les plus illustres noms ;

Mais j’en croîrois bien mieux de grandes actions.

Si dans un long exil il a paru sans vice ,

La vertu des bannis souvent n’est qu’artifice:

Sans vous avoir servi vous l’avez ramené ;

Mais l’autre est le premier qui vous ait couronné. Dès qu’ir vit deux partis , il se rangea du vôtre : Ainsi l’un vous doit tout , et vous devez à l’autre.

Galba.

Vous prendrez donc le soin de m’acquitter vers Iui> Et comme pour l’Empire il faut un autre appui. Vous croirez que Pison est plus digne de Rome :

Pour ne plus en douter suffit que je le nomme.

Camille.

Pour Rome et son Empire , après vous je le croif Mais je doute si l’autre est moins digne de moi.

Galba.

Doutez-cn. Un tel doute est bien digne d'une amtf Qui voudroit de Néron revoir le siecle infâme >

Et qui voyant qu’Othon lui ressemble le mieux . . .

Choisissez de vous-même , et je ferme les yeux.

Que vos seules bontés de tout mon sort ordohnent:

Je me donne en aveugle à qui qu’elles me donnent» Mais quand vous consultez Lacus et Martian,

Un époux de leur main me paroît un Tyran »

Et, si j’ose tout dire en cette conjoncture ,

Je regarde Pison comme leur créature,

Qui régnant par leur ordre, et leur prêtant sa voix, Mc forcera moi-meme à recevoir leurs loix.

Je ne veux point d’un trône où je sois leur captive,

OÙ leur pouvoir m’enchaîne ; et , quoi qu’il en arrive) J’aime mieux un mari qui sache être Empereur ,

Qu’un mari qui le soit , et souffre un gouverneur.

Galba.

Ce n’est pas mon dessein de contraindre les âmes.

N’en parlons plus : dans Home il sera d’autres femme» A qui Pison en vain n’offrira passa foi.

Votre main est à vous » mais l'Empire est à moi.

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