DANS LE PALAIS
Nidintabel arrivait à Babylone; c'était le quatrième jour du mois d’anamakahiya 1 , à la tombée de la nuit ; avec lui, quelques cavaliers.
Le deux de ce mois, il venait encore, à Zazana, sur l’Euphrate, de perdre une bataille.
Le peu de troupes qu’il avait pu engager dans ce combat, était en partie tombé sous les coups des Perses; et le reste en fuyant, s’élait noyé dans le fleuve.
1 Décembre-Janvier.
1,’Enphrale charriait les cadavres à la mer 1 .
Triste, découragé, le roi s’enferma dans son palais.
Artystone vint à lui.
« La guerre est un mensonge, lui dit-elle ; c’est un jeu où les dieux semblent railler la science humaine et déjouer ses calculs.
Mais, il n’y a qu’après la mort qu’il ne reste plus rien à faire. Jusque là, l’on ne doit désespérer de rien.
Personne ici-bas n'est le premier moteur dans les ordres qu’il donne.
La fortune t’a été contraire. Que pouvais-tu contre le destin* ?
Lui seul réside dans son indépendance. Il ne l’était pas soumis. Lui seul jamais ne perd rien de ses forces, et le moment venu nul ne peut se vanter de pouvoir lui échapper.
Au reste, ne sais-tu pas que plus une cause est juste et sainto, plus les divinités infernales s’efforcent à entraver ses premiers pas.
" • Une partie de l’armée ennemie fuit dans l’eau, l'eau l’emporta. » Inscrit, lion de Bi-Suloun.
* On rencontre souvent chez les auciens, des plaintes relatives & la jalousie du destin. Eschylb, les Perses, v. 95 et scq. — Hésodotï, III, XL; VII, X...
As-tn jamais vu l’aigle se lever de terre à la façon des passereaux ?
Prends courage. Babvlono esta loi. Les autres tiendront leurs promesses. Veux-tu déjà te retirer de la lutte? »
Dans la nuit, l’assemblée des Babyloniens se réunit dans le temple des Sept Lumières de la Terre.
On décida qu’il fallait, pour ménager les vivres, se débarrasser de toutes les bouches inutiles, femmes, enfants, vieillards.
Il y en eut qui proposèrent de les étrangler et de jeter leurs cadavres par dessus les murailles.
Dans la crainte de la peste', on arrêta que, dès le lendemain, on les dirigerait sur l’Arménie, avec des présents, pour qu’on les acceptât dans les villes.
1 Lus Biihylonions transportent los malades sur la place du marché ; car ils n'emploient pas de médecins. Le passant donc s'approche du malade et le questionne sur le mal dont il est atteint, pour savoir si lui-méme en a souffert ou s'il a vu quelque autre en souffrir. Tous ceux qui vont et qui viennent confèrent avec lui et lui conseillent le remède qui les a guéris de cette maladie, ou qui à leur connaissance en a guéri d'autres qu'eux-mèmes. Il n'est permis & personne de passer en silence devant un inalado, sans l'interroger sur son mal. 11khodotb, I, exevu, page 78 édit. Hachette. — Revenu à la santé, on faisait placer, comme première offrande aux dieux,
On ne devait conserver à Bahylone que les femmes mcres ' .
Pour que cette mesure ne soulevât aucune plainte, le roi s’offrit à donner l’exemple.
On l’acclama.
Puis, ils votèrent que les habitants de Halalatse
sur les murs des temples un tableau redisant quelles avaient été les souffrances du malade, et lo remède qui l'avait guéri. « Ces tableaux, ditM. de Riakcey, étaient des notes éparses, des documents à consulter. On attendait un Hippocrate pour les mettre en ordre. » — Quant aux morts, ils les embaument avec du miel. — Voy. Hérodote, I, cxcvin.
1 Le récit d'IÏÉRODOTB est, à cet égard, tout autre que ce que nous disons ici. Hérodote, III, cl, rapporte que ces massacres eurent lieu : « Chacun, dit-il, choisit la femme qu'il préférait parmi celles do sa maison, sauf les mères que l'on mit à part, puis on réunit toutes les autres et on les étrangla. Ils avaient chacun une femme pour cuire leurs aliments, ils étranglèrent le reste pour ménager les provisions.» De telle sorto que, quand Darius se fut emparé de la ville : « Pour que les Babyloniens eussent des femmes, et ensuilo dos enfants, car les leurs au commencement avaient été sacrifiées, ils les avaient étranglées pour ménager les vivres, il ordonna aux nations voisines do fournir des femmes à la ville, réglant pour chanuno le contingent, jusqu'à ce qu'il y en eut en tout cinquante mille. Les Babyloniens de nos jours descendent de ces femmes. » Hérodote, III, clix. — Nous n'avons pas suivi le récit de l'historien, parce que nous pensons qn'IIérodote a été trompé par les prêtres qu'il a consultée, mensonge dicté sans doute par l’orgueil national, qui voulut faire des martyrs des derniers défenseurs de Babylone. Jusqu'à un certain point, on peut comproudre les égorgements ordonnés parKslher; cette
conformeraient à ces décisions ; qu'ils viendraient se renfermer dans les murs de la ville ; que ceux des tribus icthyophages 1 concourraient aussi à la défense ; et afin de les engager à se joindre au peuple de la cité, qu’on leur laisserait leurs femmes et leurs enfants ; sauf à voir, dans la suite.
Au surplus, ils ne se nourrissaient que de racines de rotcm 2 et de poissons qu’ils pêchent, jettent dans un mortier, broient au pilon, passent à l’étamine, pétrissent comme la pâte et font cuire comme du pain.
Eux-mêmes pourvoiraient à leur nourriture.
Enfin, de telle sorte que les ennemis n’aient aucun abri autour de la ville, on devait incendier les maisons d'Jialalat, renverser les cabanes d’argylo et d’aghêmon 3 tressé des icthyophages.
favorite passionnée, toute puissante sur l'esprit de son roi, avait à. sauver sa nation, ou plutôt des représailles à exercer; mais dans les conditions où se trouvait llabylone, depuis longtemps se préparant à la révolte, entourée de peuples prêts à la soutenir, on ne saurait admettre une semblable et si inutile cruauté.
* Hérodote, I, cc.
1 Les pauvres mangeaient les racines du rotèm, Job , XXX, 4 . — Elie, dans le désert, s'assit à l'ombre d’un rotèm, 1, /fois, XIX, 5. — Quoi est cet arbre; cet arbuste? — Le genévrier(?) — Le chéne(?) — Le térébintho (?) — Le framboisier(?)
3 Plante palustre qui servait à construire des palissades. M. Hcefer a cru reconnaître en raison de l’usago de celte plante, le grand roseau à quenouille, arundo donax, L.
Ils voulurent encore que l’on envoyât des émissaires, pour hâter les secours des villes voisines ; les Perses se trouveraient acculés, les alliés les écraseraient contre les murs; que l’on créât des bataillons spéciaux pour la garde des murailles et des portes, on ne dut y admettre que les hommes dont on serait sûr; que les troupes en armes, du matin au soir, fussent exercées à des combats, à lancer des javelots, à des luttes corps à corps.
Sur les murailles ils pensèrent à dresser des fourneaux, à faire des approvisionnements de vases ploins de bitume; de cuves remplies d’huile que l’on verserait bouillante sur les assiégeants; de paquets d’étonpes que l’on imbiberait de naphte pour incendier leurs ouvrages'.
1 L'asphalte liquide, qu'on appelle na/ lUe, dit Eratosthéru cité par Etrabos, vient dans la Susianc; l'asphalte sec susceptible de se solidifier vient dans la Eabylonie. La source de ce dernier est près do l'Euphrate. » — Hérodote, I, clxxix : * On compte huit journées de marche de Ilabylone & une autre ville que l'on nomme Is, où coule une petite rivière du mémo nom qui se jette dans le grand courant de l'Euphrate j celte rivière fait jaillir de ses sources do nombreux grumeaux de bitume, et c'est de là qu'on en a transporté pour construire les murs de Babylone. » — « Quand lo fleuve so gonfle lors de la fonte des neiges, continue Li a losTHÈNE.cttle sourco se gonfle aussi et se déverse dans l'Euphrate -, IS, l’asphalte s'agglomère en gros morceaux qui scrvoiil aux constructions
Ils ordonnèrent la démolition des vieux murs, le transport des matériaux, des poutres et piliers do palmier contre les fortifications.
Dans les demeures on ferait des perquisitions, pour en tirer tout ce qui semblerait utile à la défense, à l’attaque, jusqu’aux pierres meulières qu’apportaient dans la ville les habitants des Pyles*, on les pren-
faites avec des briques cuites. D'autres prétendent qu'on trouve aussi l’asphalte liquide dans la Babylonie. On dit que des bateaux en nattes de joncs acquièrent de la solidité quand on les enduit d'asphalte. Quant à l'asphalte liquide ou naphte, il attire le feu donton l’approche; et si l'on y lientun corps oint do cette matière, il s’enflamme. L'eau, loin do l'éleindro, ranime la flamme; on no peut l’éteindre qu’avec du limon, du vinaigre, de l’alun eide la glu. «— Ammikn-Marcblli.v, XXIII, vi : « En Assyrie, près du lac Sosingila, ou trouve le bitume. Le Tigre englouti par ce lac, reparaît après avoir longtemps coulé sous terre. C'est là aussi que se produit le naphte, espèce de poix résinodsc, semblable au bitume ; un petit oiseau qui se poserait un instant dessus périrait aussitôt sans pouvoir s’envoler. Cette espèce de liquide, une fois enflammé, ne peut être éteint que par du sable. » — Selon Posidonius, il existe en Babylonie deux espèces de sources de naphte ; les unes de naphte blanc, les autres do noir. Le premier renferme dû soufre liquide, c’est pourquoi il brûle ; le second sert pour les lampes au lieu d’huile.
1 Pyles, — portes ou passages gardés. Ici, il est question des portes ou défilés par lesquels on passait do lArabio en Babylonie. D'autres y voient un nom do ville. «« Dans ces marches, dit XLnopuon, Anabase 1, v, beaucoup de bêtes de sommo moururent do faim : il n’y avait ni fourrage, ni arbres,
drait, bien que taillées et creusées, pour en écraser les ennemis.
Lorsque, en sortant du conseil, Nidintabel rentra au palais, il fit appeler Arlystone.
Il lui pa*la des mesures que l’on avait décrétées.
Au sujet des femmes, elle approuva ses offres.
« Ce sont des grands, dit-elle, que doivent émaner les sages résolutions. En but à tous les regards, espérance de la nation, ils doivent savoir se sacrifier. Quand il part de haut, l’exemple est suivi. Je me préparerai à quitter Babylone. »
Mais, sa voix tremblait, elle ne pulconlenir un soupir déchirant, et Nidintabel voyant ce beau visage noyé de larmes, ces grands yeux brûlants et humides qui semblaient prier tout en se résignant, se pencha vers elle. Artystone sentit deux lèvres ardentes qui essayaient de boire ses larmes.
Et il lui disait :
« Je ne le veux point ainsi. Tu es mon bon génie. Jusqu’à ce jour, seule entre toutes, tu m’as entouré
tout le pays était nu. Les habitants déterrent le long du tleuve des pierres à meule qu'ils façonnent et transportent à Babylone ; ils les y vendent, et de cet échange achètent le blé dont ils vivent. »
d’une affection sans bornes. Je ne pourrais vivre sans toi. Qui me soutiendrait en mes revers, partagerait ma gloire dans les triomphes. Adore les dieux que je vénère, et ma puissance est à toi. »
Rayonnante d’un bonheur suprême, prenant los mains do son roi, avec une sorte d’ivresse violente, Artystone, d’une voix mélodieuse, s’écria :
« Depuis longtemps, ô mon maître, tes dieux sont les miens. En le suivant n’ai-je pas tout quitté? Je n’ai vu que toi.
J'ai fait venir les Casdim* de Babylone; les conju-
1 Solon Hérodote, t, clxxxi ol o.xxxm, les Chaldécns étaient les prêtres de Bélus. — Dionone, probablement d'après Ctés(as, en parle longuement, II, xxix et seq. t « Les Chaldécns sont les plus anciens des Babyloniens ; ils forment dans l'Etat une classe semblable & celle des prêtres en Egypte. Institués pour exercer le culte dos dieux, ils pissent toute leur vie à méditer les questions philosophiques, et se sont acquis une grande réputation dans l’astrologie. Ils se livrent surtout à la science divinatoire, et font des prédictions sur t'avenir ; ils essaient de détourner le mal ot de procurer lo bien, soit par dos purifications, soit par des sacrifices ou par des enchantements. Il3 sont versés dans l'art de prédire t'avenir par le vol des oiseaux ; ils expliquent les songes et les prodiges. Expérimentés dan3 l'inspection des entrailles
des victimes, ils passent pour saisir exactement la vérité
La philosophie des Cbaldéens est une tradition de famille -, le fils qui en hérite de son père est exempté de toute charge publique. Ayant jiour précepteurs leurs parents, ils ont le double avantage d'apprendre toutes ces connaissances sans réserve
râleurs qui charment les serpents; les magiciens dont les prestiges éblouissent le peuple; les prophètes; je sais les origines, je puis expliquer les symboles. »
et d'ajouter foi aux paroles de leurs maîtres. Habituas à l'élude dès leur enfance, ils font de grands progrès dans l'astrologie, soit ù cause de la facilité avec laquelle on apprend dans cet âge, soit parce que leur instruction dure plus longtemps....
« Les Chaldéens enseignent que le monde est éternel do sa nature, qu'il n’a jamais eu de commencement et qu’il n’aura Jamais de lin. Selon leur philosophie, l’ordre, l’arrangement de la matière sont dus à une providence divine ; rien do ce qui s’observe au ciel n’osl l'effet du hasard ; tout s'accomplit par la volonté immuable et souveraine des dieux. Ayant observé les astres depuis les temps les plus reculés, ils en connaissent exactement le cours et l’influence sur les hommes, et prédisent à tout le monde l'avenir. La doctrine qui est selon eux la plus importante concerne le mouvement des cinq astres que nous appelons planètes, et que les Chaldéens nomment interprètes. Parmi ces astres, ils regardent comme le plus considérable et le plus influent celui auquel les Grecs ont donné le nom de Kronos, et qui est connu chez los Chaldéens sous lo nom do Hélus. Les autres planètes sont appelées, comme chez nos astrologues, Mars, Vénus, Mercure et Jupiter. Les Chaldéens les appellent interprètes, parce que les planètes, douées d’un mouvement particulier déterminé que n'ont pas tes autres astres, qui sont iixes et assujettis à une marche régulière, annoncent les événements futurs et interprètent aux hommes les desseins bienveillants des dieux. Car les observateurs habiles savent, disent- ils, tirer des présages du levor, du coucher et de la couleur des astres ; ils annoncent aussi les ouragans, les pluies et les chaleurs excessives. L’apparition des comètes, les éclipses de soleil et de lune, les tremblements de terre, enfin les changements qui surviennent dans