LES CONJURÉS
Le lendemain, à l’heure où le soleil disparaît, à l’heure où les saints Moughs-Beds célèbrent le gah Eversouthrem, protecteur de la vie, brûlent du hom pur 1 en son honneur, et l’invoquent avec le feu dont
* « Le Hom, dit M. Jean Reyjtaüd dans Y Encyclopédie nouvelle , est un végétal des montagnes qui jouit du privilège de porter le plus ancien nom de Dieu dans la tradition de Zoroastre. Consacré, il est dieu lui-même... Il donne la vie, parce que c'est la personne de Dieu qui est supposée mangée par l'homme. Dans le Yaçna, Zoroastre dit: « Je t’adresse ma prière, 6 Hom ! Hom pur, qui donnes ce qui est bon ; qui donnes la justice; qui donnes la pureté, la santé ; qui as un corps excellent, éclatant de lumière, victorieux ; qui es appelé de couleur d’or!. .. ■ L’acte principal de la liturgie consiste dans le sacrifice du Hom, accompli par le prêtre, et en
l’éclat vient de la divinité, avec l’assemblée toujours vivante des incorruptibles ferouers ; un homme se présentait à la porte d’une des maisons voisines du palais des rois.
Ce devait être un des principaux officiers de la cour, car il était revêtu du candys rouge ; et de plus, un commandant militaire, on le voyait à son glaive à fourreau garni d’ornements; à son bonnet tiare qui lui couvrait en même temps et les joues et les lèvres 1 .
Des eunuques, porteurs de messages, se jouaient
faveur des fidèles. « Pour cette seule coupe que je te présente, dit l'officiant, tenant en main le calico à l’instant de la consécration, donne-moi trois, quatre, six, sept, neuf, dix pour un; récompense- moi ainsi, donne la pureté h mon corps. Veille sur moi, Ilom, production excellente. Viens toi- mémo, source de pureté. Donne- moi, Hom saint, qui éloignes la mort, les demeures célestes des saints, séjours de lumiôro et de bonheur. » Yaçna.
Le Ilom est le premier des arbres, comme le taureau est le premier des animaux. « On a recherché, dit M. Parisot, Biographie mythologique au mot Hom, quel arbre pouvait avoir fourni matière à la légende de Hom. Comme le Zend-Avesta distingue un Ilom blanc et un Hom jaune, que la tige de l’arbuste ressemble, dit-on, à colle de la vigne, et les feuilles ù. des feuilles de jasmin, qu’onfin le Ghilan, le Chirvan, leMazendôran et les environs d’Iezd possèdent surtout de ces arbres, on a présumé que l’arbre de vie des Parsis n’était qiie Yamomum des Latins, le hamahmah des Orientaux. »
1 Les commandants militaires et les prêtres portaient une coiffure semblable. Strabon, XV, m.
sur le seuil, l’un d’eux se détacha du groupe qu’ils formaient, et s'approchant, lui demanda :
« Qui es-tu et que veux-tu ? »
L’inconnu répondit :
« JesuisNidintabel. Sur mon bâton 1 * est sculptée la représentation de l’eorosch 3 , dont le vol est plus rapide que la pluie, la nue ou le vent, et je tiens à la main la grappe de ncpenthès que doivent porter ceux qui sont attendus.
— C’est bien, reprit l’eunuque, suis-moi. »
Us traversèrent des cours énormes, entourées de murailles, prodigieuses d’épaisseur et d’élévation; suivirent des couloirs sans fin qu’éclairaient des lampes pleines de l’huile que l’on extrait de l’olive, et pénétrèrent dans les appartements intérieurs réservés aux femmes.
1 Hérodote, I, cxcv, parlant dos Babyloniens : « Chacun a un scel et un bâton façonné & la main. Sur co bâton est sculpté soit un bélier, soit une brebis, soitune rose, soit un aigle, soit quelque aulro Dguro... »
« Ces cannes, dit Théophraste sont bigarrées et tachetées comme la peau d'un ligro; elles sont très-lourdes, mais se cassent facilement quand elles heurtent quelque matière dure. * Elles étaient faites d’un bois venant do l'ile de Tylos (Baharein).
* L'oorosch ou aigle était un des quatre oiseaux sacrés de la religion do Zoroastre.
Devant la porte du gynécée, l’eunuque s’arrêta ; il la fit rouler sur ses gonds d’airain :
« Entre, dit-il, c’est ici. »
Dans cette salle, étaient réunis la plupart des grands qui, la veille, assistaient au dîner royal .
Au milieu d’eux était une femme.
A la vue de Nidintabel, elle tressaillit ; et le voile épais qui la couvrait toute entière, autour d’elle quelque temps ondula.
Tous s’étaient levés.
Ceux qui étaient de condition égale saluaient le nouveau venu en le baisant à la bouche ; ceux de naissance inférieure, en le baisant à la joue'.
Puis, d’une voix encore émue, la femme lui dit :
« C’est bien à toi d'être venu, Nidintabel; que les dieux qui t’ont fait souvenir, dans la suite te protègent et réalisent ton espoir. »
Nidintabel reprit ;
« Quand l’honneur et la paix de tout un peuple reposent sur la volonté d’un seul, les passions de cet homme doivent se taire. C’est à lui de sacrifier ses plus chères espérances ; à lui de se dévouer au bon-
• Si la condition de l'un, ajoute Hérodote, est Tort inférieure à celle de l’autre, l’inférieur se prosterne... Hérodote I, cxxxiv.
heur, de tous, et si les dieux réclament une victime, de s’offrir en expiation.
Le peuple d’Assyrie 1 a mis sa confiance en moi ; j’ai promis de ne la point tromper, je viens donc à vous et suis vôtre.
Babylone est prête 2 * * * 6 . Sur un signe, la lutte commencera. Ses vaisseaux couvriront l'Euphrate. Ses armées se répandront le long des rives du fleuve, tumultueuses, pressées comme la mer à l’heure où monte le flux, et comme un ouragan briseront tout sur leur passage.
En cas de revers, la ville nous donnera refuge. Dès le temps du mage, de la conspiration des sept et des troubles qui s’en suivirent, les dispositions ont été prises pour soutenir un siège. Nul ne s’en est douté et nous pourrons résister à une armée aussi nombreuse que les étoiles du ciel.
J’aurai votre appui, que chacun de vous se hâte et me rejoigne ; que les plaines de la Susiane voient
1 Chez les auteurs les plus anciens, Assyrie et Babylonie sont synonymes et comprennent le pays situé entre le Tigre et
l'Euphrate ; Hérodote I, cxcn et cxcui ; — Biulb 2 Rois XXIII, 29; — Jérémie II , 18. — Voyez à ce sujet M. Hüefer, op. cil.,
page 145.
* Voir dans Hérodote, livre III, cl, et seq., les détails de
la révolte de Babylone.
l’anéantissement de la race maudite des oppresseurs.
C’est à nous de venger sur Darius, l’imposteur, la mort d'Athrinès qui, lui aussi, combattait pour la cause que nous servons ; c’est à nous de vaincre, là où le roi d’Elam, faible, seul a succombé 1 * . »
Il se tut. Xath rites le mède, se leva :
« Depuis trop longtemps, le peuple de Médie souffre. Cambyse, le roi fou, lui a ravi tous ses guerriers, et les a entraînés à sa suite en Egypte.
Que sont-ils devenus ?
Allez le demander aux ossements blanchis qui couvrent encore les déserts d’Ethiopie. Nos soldats sont morts de faim ; leurs cadavres ont été la proie des bêtes immondes.
Voilà pour les uns. Pour les autres, on pourrait les retrouver dans les sables d’Ammon. Et toute cette jeunesse, la terre qui l'a nourrie la regrette et la pleure.
A ce frénétique a succédé un roi marchand 3 qui
1 Inscription de Bi-Sutoun.
1 Cyrus et Cambyse n’avaient établi aucun impôt. Les peuples leur apportaient des dons volontaires. Sous Darius, les
impôts établis, on fondait l’or qui en provenait dans des moules do terre, et selon les besoins, on le convertissait en monnaie. — « A cause de cette taxo et de diverses autres mesures analogues, les Perses disent que Darius était un marchand,
n’en vent pins à nos perriers, mais à nos richesses.
La mesure est comble. Dans un vase rempli, il suffit d’une goutte d’eau pour le faire déborder.
On regrette encore en Médie la race de Cyaxarès. Je descends de lui. Mon nom est bien Xathritès, et non Phraortès 1 comme ils disent, nos maîtres. Je puis compter sur les troupes mèdes, Nidintabel, je te soutiendrai.
— Je soulèverai la Susiane. Malgré le bruit qui me fait Mart’iya, fils de Sisichris de la ville de Khuganaka, je n’en suis pas moins le roi Omanès. J'ai consulte les augures, le foie des victimes, et les dieux m’ont assuré que je serai vainqueur au lieu même de la défaite d’Athrinès, le fils d'Opadarmès.
— Tu pourras aussi compter sur Chitratak’hma le roi des Sagastiens. Ma parole est une. Avec moi, mon peuple se révoltera. »
Cambyse un despote et Cyrus un père : le premier parce qu’il trafiquait de tout ; le deuxième parce qu'il était dur et dédaigneux: le troisième parco qu'il était doux et recherchait en tout le bien-être de son peuple. » Hérodote, livre III, lxxxix, in fine.
1 «... Leurs noms qui sont tous empruntés à des qualités corporelles ou des dignités, finissent par la lettre que les Doriens appellent san et les Ioniens, sigma. Si vous examinez, vous verrez que tous les noms des Perses, sans exception, se terminent par cette lettre. » Hérodote I, cxxxix.
Et les autres exclamaient.
« L’Arménie n’attend qu’une occasion.
— Les Partîtes, la Margiane, la Sattagydie, les Saces sont las de la tyrannie. Ils nous seconderont.
— Nous devons vaincre, notre cause est juste et les dieux seront pour nous.
— Nous serons forts comme la vérité vers laquelle affluent les gens de bien, ainsi que l’on voit tous les fleuves courir à l'Océan. »
Puis ils se rappelaient les souffrances endurées, celles qui pesaient sur eux, les impôts dont on les accablait.
« Il nous prend nos enfants et nos vierges.
— Babylone seule, tous les ans , lui fournit cinq cents jeunes eunuques.
— Dans ses trésors s'engouffrent toutes les richesses de l’Asie.
— Il lui faut de l’encens, de l’ambre, de l’ivoire, de la poudre d’or, les chevaux blancs de Cilicie*.
— Injustement, toutes ces richesses lui viennent.
1 Le roi avait le produit de la pêche du lac Mœris, en Egypte, plug la quantité do blé nécessaire à la nourriture de 120,000 hommes campés près de Memphis. La Colchide, tous les cinq ans, envoyait 100 jeunes gens et 100 jeunes filles ; tous les trois ans, les Ethiopiens, 2 boisseaux d'or natif, 200 troncs d'ébène, 25 défenses d'éléphants, 5 jeunes Ethiopiens ; chaque
11 sera comme la perdrix qui couve les œufs qu’elle n’a pas pondus.
— Respectent-ils les croyances des autres? — Et les leurs, ils s’en rient.
— En Egypte, après avoir violé les sépultures, insulté aux cadavres des rois, ils ont brûlé des corps morts, et cependant leur loi le défend *.
— Le roi Cambyse a frappé de son épée le Dieu Apis.
— À Ammon, ils ont voulu brûler l’oracle, comme ils veulent détruire tous les temples des dieux 5 .
— Comme des éléphants dans un marais fangeux, ils se plongent dans l’iniquité.
— Un more changerait-il sa peau? un léopard ses
année, les Arabes, 1,000 talents d’encens; les Indiens, 300 talents de poudre d'or... Voyez Hérodote, III, lxxxix à cxvrn.
1 « Les Perses croyant que le feu est un dieu, il n'est pas permis par leurs lois de brûler les morts parce qu’un dieu ne doit pas se nourrir du cadavre d’un homme. » Hérodote. L'eau est célébrée comme le feu, et comme lui, il est défendu de la souiller. — L'idée d’un grand respect pour la terre était propagée par les préceptes religieux.
9 Au VI* livre, Diodork raconte que lors de l’expédition de Xerxès en Grèce, les Perses incendièrent les temples des dieux, soit parce que les Mages qui poussaient Xerxès ne voulaient pas laisser enfermés entre les murailles les dieux « quibus omnia deberent esse patentia et libéra ; » en ce sens, Cicéron, Lois , II; soit, comme ditHÉRODOTB,V,cu, pour tirer
taches? — Peuvent- ils songer au bien, eux qui sont élevés dans le mal ? »
De plus en plus, ils s'irritaient, comme le feu sur lequel on jette l'offrande de beurre puriGé.
Leurs paroles, comme des sifflements de reptiles en courroux, se prolongeaient.
Enfin, Nidintabel se prosterna. Et, levant les yeux et les mains vers le ciel, il s'écria :
« J’en atteste les cendres de mes ancêtres Nabonid et Nabuchodonosor, le roi ennemi de l’impureté ;
vengeance des Athéniens qui avaient brûlé Sardes et le temple de Cybèle.
« Los Perses n'érigent ni statues, ni temples, ni autels; ils traitent d'insensés ceux qui en élèvent, parce que, selon moi, ils ne croient point comme les Grecs, que les dieux participent do la nature humaine. Ils ont coutume de faire des sacrifices & Jupiter sur les cimes des monts, et ils appellent Jupiter le cercle entier du ciel. Ils sacrifient encoro au soleil, & la lune, & la terre, au feu, & l'eau et aux vents; dans l'origine, ils n’avaient point d'autres sacrifices; mais depuis, ils ont appris des Assyriens et dos Arabes à sacrifier & Vénus-Cêleste, que les Assyriens nomment Mylitta, les Arabes Alitla et les Perses Milhra. Voici comment ils sacrifient : ils n'ont pas d'autels, n'allumeut pas do feu, ne font ni libations, ne se servent point de flûtes, de bandelettes, d'orge sacrée. Celui qui veut offrir un sacrifice conduit la victimo en un lieu pur où il invoque la divinité, presque toujours couronné d'une tiare do myrte. Mais il ne lui est point permis de demander des faveurs pour lui seul : il prie pour la prospérité des Perses et du roi, car il fait partie lui-même de l'universalité des Perses. Lorsqu'il
J’en atteste le soleil, le suprême arbitre qui règle les différends dans le palais des rois;
J’en atteste les dieux augustes; Mérodach, le grand seigneur sublime ; ISébo, le Dieu du troisième mois, le dieu qui s’engendre lui-même; Âo qui fait éclater dans nos pays la foudre de la vaticination ; Nana, la Babyluch', la puissante épouse du soleil hyperboréen :
Tant que je vivrai, que le feu échauffera mon je me consacrerai à chasser le tyran des pays qu’ont illustré mes pères, et que souille le joug impie qu’il
a fait bouillir, coupées par menus morceaux, les chairs de la victime, il les dépose sur une couche d'herbes très-fines, particuliérement de trèfle. Alors un mage (sans mage pas do sacrifice) approche et chante la prière à toutes les divinités, réputée chez eux le charme le plus efllcnce; celui qui a sacrifié demeure là quelque temps, puis il emporte les chairs et en use à son gré. » Hérodote, I, cxxxi, cxxxii.
11 faut ajouter à ce passage d'Ilérodoto celui de Bérosb cité par 8. Clément d'Alexandrie : « Les Perses n'adoraient pas comme les Grecs des statues de dieux en bois ou en pierres, ni comme les Egyptiens des ibis et des ichneumons; mais comme des philosophes, ils adoraient le feu et l'eau. • Ce ne fut que sous le règne d’Artaxerxès, fils de Darius Ochus, qu'ils commencèrent à adorer dos statues à l image de l'homme.
TnoMts Hyde nous dit encore : « Per sx pillant deum qui lolum mundum implet, inter angnstas parietes tcmpli contineri et comprchendi non posse.... sua sacra omnia sub dxo peragebant. »
1 Protectrice de Babylone.
fait peser sur nous. Je me dévouerai à la reconstruction des temples dont il a commencé la ruine; au rétablissement du culte tel qu’il était autrefois. Je ne prendrai aucun repos jusqu’à ce que j’aie rendu à mon peuple sa prospérité première, et l’aie affranchi de la servitude dans laquelle il gémit.
Par les dieux que tous les hommes de bien vénèrent; par la salure de l’Océan; par tout ce qui existe; par tout ce qui brûle; par les sables du désert; par les quatre éléments; par les douze chefs qui président aux mois de l’année ; par les serpents divins, je le jure.
Et si je deviens assez maudit pour faillir à ces serments :
Que le dieu Sin cesse de soutenir le flanc de mon autorité; que la cendre du vicaire des dieux sans reproche, Nabuchodonosor, se dresse devant moi et m’aveugle; que Nana n’accueille plus mes chants de prière, et que dans ma famille Mylitta-Zarpanit ne préside plus à la délivrance des femmes, ne renferme plus dans le sein de l’utérus l’embryon jusqu'au terme, et même ne féconde plus la semence. J’ai dit 1 . »
Il se releva. Ses yeux lançaient du feu; et ses deux
1 Nous avons tiré des inscriptions la plupart de ces formules.
sourcils contractés ouvraient des rides sur tout son visage.
Après lui, chacun des conjurés, à son tour, s’engagea par des serments semblables, s’offrant à la colère des dieux s’il venait à y manquer.
Alors, la femme qui était demeurée enveloppée dans son. voile, le rejeta en arrière.
Un long murmure d’admiration s'éleva.
Elle était éblouissante de jeunesse et de beauté. On eût dit qu’une déesse venait de s’incarner pour porter assistance à de pauvres mortels.
Babylone l’eût révérée connue Mylitta; l'Egypte, comme la déesse Isis; à Ascalon, on l’eût prise pour Dereèlo, en Phénicie pour Astarté.
Ses traits étaient d’une finesse idéale. Son teint aussi blanc que les pétales du schoschân faisait ressortir, davantage encore, ses lèvres colorées comme une fleur de grenade, laissant voir deux rangs de perles ; et ses sourcils semblables à deux arcs d’ébène, venant se rejoindre à la naissance du nez, aux narines roses comme le dedans des coquillages.
Ses yeux brillaient d’un éclat divin, et toutefois son regard avait cette profondeur langoureuse qu’aurait eu celui d’une déesse condamnée à séjourner sur la terre.
De longs cheveux aussi noirs que la plume du corbeau, encadraient ce visage dune pâleur mate, et retombaient sur les épaules en boucles brillantes, lustrées.
Tous se taisaient, retenaient leur souffle.
Elle parla :
« Comme vous, j'étais liée par un serment. J’attendais une vengeance, et, jusque-là, ce voile devait me cacher à tous les yeux. Vous m’avez relevée de ma parole. Mais pour que tous mes désirs soient remplis, il me faut plus encore ; il faut que, dans l’entreprise que vous commencez, je devienne votre auxiliaire. Il faut que je sois pour quelque chose dans la ruine de cet homme que je hais plus que vous, et que par moi tout le sang qu’il a versé retombe sur lui et ses enfants.
Ne croyez point qu’à vos projets je serai de toute inutilité; parce que je suis faible, ne me repoussez pas. Les Perses ont coutume de dire qu’il ne faut rien penser de la femme jusqu’à sa mort *; je prouverai qu’ils ont raison.
1 Les Perses disaient, en effet, qn’il ne fallait rien penser de quatre choses avant leur temps : du manger, jusqu’après la digestion ; de la force de l’homme, jusqu'à son retour de la guerre; de la fécondité d’une terre, jusqu’à ce quelle ait porté des fruits ; enfin de la femme, jusqu’à sa mort. Et en effet, les Perses avaient de bonnes raisons pour en parler
La première, j'ai appris vos projets et ai songé à vous unir, vous qui étiez séparés.
Un bâton détaché du faisceau, facilement se brise ; le faisceau ne saurait être rompu. »
A ces paroles, ils applaudissaient.
Elle reprit :
« Vous n’avez point à suspecter ma foi ; vous devez savoir si la haine d’Arlystone, la veuve malheureuse d’Intaphernès, doit être vivace encore.
Sur un futile prétexte, j’ai vu mon mari, tous les miens, conduits au supplice.
Darius le tyran a conçu le crime avec sa pensée ; il Ta exécuté avec son corps, il Ta nié avec sa langue ; triple forme du péché d’action.
Mais, il y a plus. A la porte de son palais, j’ai
ainsi. — Livré & ses femmes, aux eunuques, trop souvent le roi subissait leurs passions. VEslher de Racine nous intéresse parce que nous ne voyons qu'une partie de son histoire; la Bible nous en apprend plus long : Sur le désir d'Esther, 75,000 hommes furent massacrés dans les provinces, en deux jours, le 13 et ie 14 d’adar; on se reposa le 15, dit la Bible. El ces deux jours, le 13 et le 14, furent déclarés jours de fête, et une lettre d'Esther ordonna qu'ils fussent célébrés par des réjouissances. L'on avait tout à craindre de ces favorites passionnées, de ces femmes et de leurs gardiens qui pouvaient si facilement sur des princes faibles exercer une fatale influence, et plus d'une fois la Perse eut à la déplorer.
pleuré, gémi, invoqué sa clémence; je me suis humiliée. . . »
Elle ne put achever. Les sanglots la suffoquaient. Accablée de honte, consumée de douleur, elle paraissait comme la richesse tombée; comme la mémoire quand elle s'affaisse dans l'incertitude : comme une espérance qui s’est envolée, comme un ordre que la puissance ne soutient plus.
Dans le cœur des conjurés, la colère bouillonnait. Tel le gonflement de l’Océan au jour de la pleine lune.
« Nous n’avons pas à cacher notre vengeance sous le pan de nos robes.
— Nos ennemis se sont ligués pour faire le mal. Le jour est venu, sans tarder il faut chercher le combat, laver nos faces des larmes de sang qui ont coulé de nos yeux.
— Il a tué Intapherncs, parce qu’il le soupçonnait, lui et ses proches, de vouloir la révolte'. Ce
1 L'histoire d'Intapbernës est longuement racontée dans Hérodote, III, cxvi!i,cxix. Nous ne pouvons ici la reproduire en entier; mais comme ello doit naturellement y trouver sa place, nous en empruntons le résumé à M. Cuamtollion : Intaphernès était un des sept conjurés contre le mage ; < Usant du privilège réservé & tous les six, lors de l'avènement de Darius, d'entrer à toute heure dans son palais, lors-
n’était qu’un soupçon ; qu’Ahriman torture l'infame ; que le juste juge Bahman le répudie.
— Il a volé le trône. La terre a horreur du serviteur quand il règne.
— Il a osé faire élever un monument à son cheval, à son écuyer. Dérision; qu’Àssour le confonde 1 .
qu’il n’était pas seul avec une de ses femmes, Intaphernès s’y présenta; les gardes ne le laissèrent point passer : il leur coupa les oreilles et les attacha à leur cou. Les gardes se présentèrent au roi en cet état; Intaphernès, ses enfants et toute sa famille furent mis aux fers et condamnés au dernier supplice. » Hérodote nous donne une autre cause plus rationnelle : « Darius soupçonnait fort Intaphernès et ses proches d’avoir le dessein do se révolter. » — « La femme d’Intaphernès assiégea de ses cris les portes du palais; le roi lui accorda la vie de celui de ses parents qu’elle désignerait. Elle choisit son frère et dit pour motif de ce choix : ■ Ayant perdu mon père et ma mère, je n’aurai plus de frère si celui-ci perd la vie; en me remariant, j’aurai un autre mari, peut-être d’autres enfants. » Ceux quelle avait furent mis à mort, à l’exception de son tils aîné, qui fut épargné par l’ordre de Darius. »
1 « Hérodote, dit M. CuAuroLLios, s’éloignait parfois des plus sérieuses observations pour recueillir quelques faits , secondaires ou singuliers : les Grecs étaient doués de trop d’esprit et de vivacité pour ne pas en accueillir le récit avec curiosité, et ils purent, réunis aux jeux olympiques, se rire volontiers et unanimement du Grand-Roi, lorsqu’Hérodote leur dit qu’un des premiers soins do Darius, assis sur le trône, fut d’ériger une statue équestre accompagnée de celte inscription : « Darius, üls d’Hyslaspe, grâce au talent de son cheval (ici était le nom) et de son écuyer QEbarès, est parvenu au trône de Perse. •
— Il craint Otanès, parce qu’Otanès a la multitude pour lui 1 : c’est pourquoi il a épousé sa fille. Qu© durant leur conception Sefendarmad anéantisse ses enfants.
— Que le peuple se soulève, brûle ses palais, le poursuive jusqu’au milieu de ses femmes.
— Qu’on le nourrisse de léânah 2 .
— Qu’il meure 1 — Qu’il meure ! »
Comme une nuée d’orage, leurs voix tonnaient.
* Seul entre les sept, Otanès avait voulu que l’on fît la multitude souveraine, disant que tout réside dans le grand nombre. — Il est curieux de lire dans Hérodote toutes ces données politiques de l'époque. L'historien grec sait qu’il va exciter l'étonnement, l'incrédulité môme des Grecs, il la prévient en les assurant qu’il ne racontera rien que de sérieux : « Lorsque le tumulte fut apaisé, et que le sixième jour fut venu, ceux qui avaient soulevé le peuple contre les mages délibérèrent sur la chose publique, et l’on tint des discours incroyables pour quelques Grecs, quoiqu'ils aient été réellement prononcés. » — Ces discussions des conjurés peuvent donner lieu à de piquantes comparaisons ; Hérodote, III, lxxx et seq. nous les donne en entier.
* On a traduit lédnah par absinthe. Le léânah devait être une plante vénéneuse bien différente de l’absinthe, car la locution, nourrir quelqu’un de lédnah, équivalait à le châtier d'une manière terrible. — Salomon dans ses Proverbes , V, 4, parle du léânah :
3. < Les lèvres de l’étrangère distillent des rayons de miel, et son palais est plus doux que l'huile ;
4. Mais ce qui en provient est amer comme le lédnah , et perçant comme une épée à deux tranchants. »
Ils avaient pris toutes leurs dispositions, indiqué la . marche que suivraient les troupes de Babylone, pesé leurs ressources, compté leurs soldats, les armures, les éléphants, les bêtes de somme.
Babylone devait résister un an pour donner aux autres tout le temps nécessaire à se préparer.
Ils étaient convenus d’armer des vaisseaux pour surprendre la flotte que Darius venait d’envoyer à Samos.
Le soleil teintait déjà l’horizon d’une couleur moins sombre.
Artystone leur dit :
« Allez, et que vos promesses, comme des lianes en fleur, ne tardent pas à donner leurs fruits. »
ARTYSTONE.
Artyslone est à demi-couchée sur un fauteuil en bois de cèdre, orné de peintures et d’incrustations, recouvert d’épais coussins à fond pourpre, quadrillés de noir, gonflés avec des barbes de chardon, et dont les bouts débordent en volute par dessus le dossier.
Une profonde tristesse l’accable.
Par instants, ses yeux se remplissent de larmes, comme on voit, au matin, le roi des eaux se couvrir de brumes.
Elle est inquiète, troublée, pensive.
Ainsi, sur un panneau, le peintre aurait représenté une gloire qui se dément, la foi en butte au mépris.
A ses pieds, est assise son esclave favorite, Tamar, la phénicienne.
Cette esclave était de noble famille. Tons les siens, lors de l'expédition de Cambyse, avaient été conduits en captivité à Suse. Souvent, Àrtystone avait voulu lui rendre sa liberté. Mais l’esclave avait refusé, disant :
« J’ai perdu tous ceux que m’attachaient les liens du sang; maîtresse, des êtres que j’ai aimés, toi seule me restes ; je t’ai vue naître, je l’ai élevée, je te considère comme mon enfant, où serais-je plus heureuse qu’avec toi. »
Dans l’appartement, plusieurs femmes jouent d'instruments à cordes, d’autres accroupies à terre, se sont arrêtées de leurs travaux, et l’œil fixe, la bouche entrouverte, écoulent la musique qui se traîne suave, faible, languissante.
Les cordes semblent pleurer.
Des cassolettes pleines de nard, de myrrhe, de cinnamome brûlent, et remplissent la chambre d’une fumée odorante, mordorée comme les plumes d’une colombe.
Les peaux de veau marin, préservatif de la foudre,
à demi repliées sur elles-mêmes, ne laissent pénétrer par l’ouverture des plafonds qu’une clarté douce, indécise, propre encore à augmenter la tristesse.
Vaguement, cette lumière se projette sur les boiseries qui recouvrent les parois, et les pierres précieuses enchâssées dans les nœuds forment à peine quelques petites taches lumineuses.
Dans la chambre, tout au fond, contre la muraille, on entrevoit sous l'étoffe légère et transparente, perpendiculairement tendue qui l’enveloppe, un lit suspendu par des cordons de soie, et dont les molles draperies rouges retombent sur un escabeau d’ivoire qui sert à y monter.
Au milieu de l’appartement, un monopode de cèdre finement travaillé, dont le disque repose sur un socle évidé, est encombré de vases émaillés, remplis de fleurs; de miroirs de métal poli; de buires de poudre d’antimoine ; de spatules à parfum et de boîtes d’albâtre, d’ébène, d’où les parures débordent.
Depuis quelque temps, la dernière note avait cessé de résonner sur les cordes.
Artystone demeurait la tête baissée et perdue dans ses rêves.
Autour d’elle, pas une des suivantes ne bougeait,
craignant de la distraire. A peine entendait-on le murmure des quelques syllabes qu’elles échangeaient entre elles.
Tamar, cependant, se hasarda :
« Maîtresse.... maîtresse dit-elle d’une voix pleine de compassion. »
Brusquement, comme si l’on venait de la tirer d’un songe, Artystone se redressa.
« Pardonne-moi, maîtresse, reprit Tamar, mais comme te voilà triste encore... »
Artystone abaissa ses yeux sur l’esclave, Tamar les vit tout humides de larmes.
« Voyons, continua-t-elle, que te sert de vivre avec ces pensées chagrines .
Tu as des yeux aussi brillants, aussi grands qu’un pétale de lotus, et tu te plais à en ternir l'éclat. Je ne vois plus que des foyers aux charbons éteints, des soleils aux rayons éclipsés.
Veux-tu donc ressembler à un nélurabo fané, à un nymphéa desséché, à de l’or que la poussière recouvre.
Pour être heureuse, nas-tu pas tout ce qu’il faut. Belle, toutes t’envient ; riche, tu peux, à l’instant du désir, satisfaire à tous les caprices ; libre, comme tu l’entends, tu peux disposer de toi. . .
— Tamar, pauvre Tamar, tu ne parlerais pas ainsi, si tu savais quel chagrin mon cœur renferme.
— Mais, quel qu’il soit, maîtresse, ce n’est pas une raison pour rester, dénuée de tes joyaux comme une nuit que le flambeau delà lune n’éclaire plus.
— Je ne puis songer à tout cela, Tamar, ma douleur ne me le permet pas; de mon être, elle s’est emparée tout entier et je ne saurais mieux la comparer qu’à une mer découverte, immense, dont les bornes se confondraient avec les bornes du ciel. »
Tamar reprit :
« Je sais aussi que ceux qui suivent les pas de la tristesse, ne rencontrent jamais le bonheur. Que le chagrin tue la force; que plus tu te plonges dans la douleur, plus ta douleur t’accable et plus tu t’y complais.
— Songer aux jours de bonheur, mais à peine s’il m'en souvient, tant ils sont loin déjà.
J’ai eu un maître, l’aimais-je? je ne sais, je le respectais comme mes parents me l’avaient appris* ; j’étais si jeune, si insouciante.
• En mariant leur tille, les parents lui disaient : Obéis fidôlement à ton époux, respecle-le à l’égal d’un dieu, car si le juste juge Ormuzd exempte, dans la loi, les femmes de la récitation de quelques prières, c’est afin qu’elles adressent ces prières à leur mari.
Tout cela comme un rêve a passé. Les revers sont venus.
Mon mari, tous mes proches sont morts.
Mais, me diras-tu, la mort vient pour tous, un peu plus tôt, un peu plus tard.
C’est une caravane en marche; tout ce qui respire est placé sur sa roule, et, à tout cire, elle peut dire :
« Demain, à ton tour, lu suivras la trace de ceux que j’emmène aujourd’hui. »
C’est vrai. Aussi, quand vos parents, vos amis vous sont enlevés, par ce courant que rien ne saurait arrêter, on se plaint, on gémit, mais on parvient à surmonter sa douleur, et le temps finit par l’emporter.
Sur l'Océan, deux morceaux de bois flottent, ils se rencontrent, se joignent, demeurent quelque peu réunis et se séparent bientôt pour ne plus se retrouver. Ainsi de nous et des nôtres. C’est la loi fatale, on se résigne.
Mais
— Je t’interromps, maîtresse, c’est que ces
femmes
— Tu as raison. »
Tamar fit signe aux esclaves de s'éloigner.
Artystone reprit :
« Mais pour moi, d'autres douleurs, après celles-là, sont venues ; elles me tuent.
Quand vous voyez quel bonheur, quelle félicité suprême pourrait être la vôtre, et que d’insurmontables obstacles se dressent devant vous; qu’il en est do ce bonheur comme des mirages décevants que le dieu du mal envoie au malheureux égaré dans le désert; quand plus on désire, plus l’image fuit devant vous, oh ! alors, c’est un supplice horrible, indescriptible, inouï.
Le reste que vous importe, quand on ne peut avoir la seule chose que l’on désire.
— Tu l’aimes donc bien, maîtresse. »
Artystone se rejeta en arrière comme si un serpent, tout à coup, se fut dressé devant elle ; une rougeur subite lui couvrit le visage.
« Qui? dit-elle, Tamar, que veux-tu dire?
— Qui? reprit l’esclave en souriant, je sais tout, va, maîtresse, j'ai tout deviné.
Nidintabel, tu l’aimes et tu as raison, car son beau visage est le reflet de son âme; car, jamais un mensonge, une parole impie ne sont venus à sa pensée ; semblable à un dieu, il marche sur la face de la terre; sa grandeur est l’asile des malheureux que la crainte ou la misère tourmente. Souvent, j’ai entendu son
nom répété avec respect, vénéré comme celui d'un dieu que l’on prie. »
Artystone, émue encore, mais de bonheur cette fois en entendant ainsi parler de celui qu’elle aimait, souriait à l’esclave.
« Je sais encore, maîtresse, que la cause de Ion chagrin est dans l’amour qu’il éprouve pour une des femmes du roi; que tu es assez bonne et dévouée toimême pour porter à cette femme ses paroles passionnées.
A elle, l’amour; à toi, l'amitié; mais, crois-moi, une amitié qui ne tardera pas à se changer en une affection plus tendre.
Oh ! j’avais bien deviné tout cela, en te voyant rechercher ces airs tristes, propres seulement à réveiller les plus secrètes nostalgies de l’âme; sans songer à ce que tu faisais, brûler des grains d’encens dans les perles creuses, présenter de la nourriture à tes colombes, les frotter de parfums, puis t’arrêtant soudain au milieu de ces soins, te replonger en ta tristesse habituelle.
Tu me faisais peine, et j’ai prié pour toi mes grands dieux de Phénicie. Je me suis procurée des cailles, et, à l’époque de la fête du phénix, je les ai offertes en sacrifice à Melcarlh. J’ai invoqué Astarté, la chaste
dcesse. A mon aide, j’ai appelé les dieux patèques; les éléments, à la fête des fiançailles de l'eau douce avec l’eau de mer; les dioscures, dont on aperçoit les feux au sommet des mâts. Le jour de la fête d’ Adonis j’ai coupé ma chevelure et la lui ai offerte. J’ai conjuré la lune de détourner de toi ses influences pernicieuses et de te combler de ses bienfaits 1 . Et pour te
1 Au midi de la Phénicie, à Sidon, à Tyr, on adorait au premier rang la triade Baal , Melcarth , Astarlé.
Baal est le « maître » par excellence; Baal-Ram, le « seigueur » suprême. Il est encore Baal-Samin , le • maître du ciel ; • Baal-elan ou Belitan , « seigneur éternel ; » Baal-sebuth ou Belzebuth , • maître de l’habitation. » — Dans les circonstances solennelles, on lui sacrifie des enfants ; Cornélius Nbpos, Annibal, II. — Il a ses statues, habaalim ; Juges , II, 11 ; III, 7; Samuel, VII, 4; XII, 10. — Il a ses prophètes, nebieh-habaal ; 1 Bois XVIII, 72, 25. — A Tyr, il a son temple, beth-habaal , « maison du seigneur. »
Baal-Melcnrlh est son üls, le mèlekh-karlh , « roi de la ville; « le dieu actif, celui qui distribue les richesses, le prince de la jeunesse, le dieu du printemps. — Il est le garant de la prospérité de la patrie, et pour le retenir, on le représente lié par une chaîne d'or. — On le nomme Harokél, le grand marchand, et on lui sacriüo des cailles. — On l’a assimilé à l’Hercule des Grecs et des Romains : Harokil, Heraklès. — Enfin, près de son autel, sur lequel brûle le feu éternel, se rassemblent les théories ou ambassades des villes lointaines pour y prêter serment de fidélité et déposer la dîme. Un aigle s'envole du bûcher que ces ambassadeurs allument, et Mtlcarlh devient Baal-Berilh, le « dieu de l’alliance. »
Astarté, la reine du ciel, est nommée, dans la Biblb, As-
faire oublier, je t’ai donné dans tes] mains, j’ai placé dans les vases des fleurs de népenthès.
' cherah ou Ascheroth ; Juges, II, 13 ; 1 Samuel, VII, 4 j XII, 10. — Dans certaines localités, elle est regardée comme une déesse virginale ; dans d'autres, comme la divinité des plaisirs infâmes, et ses prêtresses sont des courtisanes.
Au nord, à Byblos, à Béryle, la triade supérieure se compose do El, Baallis, Adonis. — Daaltis est particulièromont honorée à Béryte ; Adonis, à Byblos.
A la suite de ces divinités, dans un rang inférieur, paraissent les Cabires. Ils sont sept ou huit, et on les donne comme lils puissants de Zadyk, la Justice; ou de Ptah, les Patèques, Patckoi. Chusor-Plah, le générateur de l'ordre en est le premier, associée à lui, Chusartis, la loi, l'harmonie; puis Aslarté, la cabtrah puissante ; Tliaaul, le conseiller de l'élre suprême, l'auteur des annales religieuses ; Adad, roi des dieux; Baal-Demaroun, que ligure la colonne ou obélisque; Esmoun enfin, duquel on disait : ■■ Le haut est le bas, le premier est le dernier. » A Béryte, il a son temple, on vient y dormir, et ce sommeil produit de miraculeuses guérisons. On trouve à cette croyance une allusion dans Isaïe, XV, 4.
On a retrouvé dans un sarcophage, qui maintenant est au Louvre, une inscription qui parle de ces dieux. M. Mlkk a traduit cello inscription, Journal asiatique, tome VII, p. 287 : • Moi, je suis Esmoun-Azar roi des Sidoniens, lils de Tabnit roi des Sidoniens, petit-fils d'Esmoun-Azar roi des Sidoniens, et ma mère est Am'Astoretli, prêtresse de notre dame Astoreth la reine, fille du roi Esmoun-Azar, roi des Sidoniens. C'est nous qui avons bâti le temple des dieux & Sidon, sur la terre maritime, et les Yeschouroun y célèbrent Astorelh. C'est nous encore qui avons bâti sur la montagne un temple à Esmoun. . .. qui a la main appuyée sur un serpent, et il y a des Semites qui le célèbrent. C'est nous enfin qui avons bâti des
«Payais tort, et je ne m’étonne plus que tous mes efforts aient été vains.
temples aux dieux des Sidoniens, à Sidon, un temple au Baal de Sidon et à l’Astoreth du ciel do Baal. Puissent les maîtres des rois nous accorder la perpétuité et la beauté des terres à blé magnifiques qui sont dans les campagnes de Saron, on récompense des grandes choses que j'ai faites. »
Enfin, dans toute la Phénicie, c’est le feu que l'on adore; le feu dont le symbolo est le soleil avec son char attelé de quatre chevaux, et en raison de ce culte, les Phéniciens se qualifient d 'Abd-Susim, adorateurs des chevaux ; lo feu que l’on décompose en lumière, phâs ; feu, pur ; et flamme, phlox ; c’est la lune, dont le char est traîné par les bœufs Onka et Men ; ce sont les planètes ; les serpeDts, Tannûn ; c’est Dagon, l'homme-poisson ; ce sont les Dioscures, — notro fou 8aint-Klme; — Pair, les vents, la terre.
Et Sanchoniaton (?) nous dit :
« Au commencement, il y avait d’abord un air rempli de ténèbres et d’esprit. Ce fut le principe de tout. Cet air durait déjà depuis des éternités quand l’esprit devint amoureux de ses propres éléments- 11 s’y mêla, cl do là résulta l’union qui se nomme désir. — Ce fut là le commencement de toutes choses. — Mais l’esprit ne reconnaissait pas son œuvre ; de sou union naquit moût. Les uns entendent par là un ;iimon, les autres une sorte de putrilage aqueux. Do là provient la semence de la création et la génération des êtres. — Il y eut d'abord des animaux n’ayant pas de sentiment, de ceux-là naquirent les animaux pensants qui furent appelés contemplateurs du ciel et qui reçurent une forme ovoïdo. — Aussitôt alors brillèrent au ciel mol, le soleil, la lune, les petits et les grands astres. — Quand l’air fut devenu resplendissant, la chaleur de la mer et celle de la terre donnèrent naissance aux vents et aux nuages, ainsi qu’aux précipitations et aux écoulements des eaux célestes. — Puis les éléments, d'abord
Si les dieux avaient voulu t’envoyer l'oubli, je les suppliais de telle sorte, que, dès le principe, tes pensées et ta tristesse se seraient évaporées comme l’encens sur les charbons de l’amschir.
Le jour vient, maîtresse, où lu lui seras unie, comme les germes éclos se marient à la terre dans la saison des pluies; où, de nouveau, tu brilleras comme un sol consumé par la sécheresse quand la fraîcheur est rendue aux champs arides.
Tu seras à lui, il n’en peut être autrement.
Parmys ne répond pas à son amour, et aimer une
distincts et séparés par la chaleur du soleil, s'entrechoquèrent do nouveau dans l'air, de là, les tonnerres et les éclairs. — Au bruit du tonnerre les animaux pensants se réveillèrent, épouvantés de ce son, et le mâle et la femelle remuèrent au sein de la terre et de la mer.... •
Nous ne pouvons rappeler ici toute la théologie phénicienne telle que l'a écrite Sanchoniaton, — on ignore si Sanchoniaton fut réellement un écrivain, ou si l’on ne doit voir dans ce nom qu'un titre d'ouvrage, SanClion-ldlh, « loi entière de Chon, > titre que, dans la suite, l'on aurait pris pour un nom d'homme, — nous renvoyons au fragment important qui nous a été conservé par Eesébe, Prt'par. Evang., liv. I, chap. x ; voyez encore quelques citations de Damascies, Damascii philosophi Platonid de primis prindpibus ; la Bible ; Lucien ; Pletabqbe ; Geigmaet, Rev. de philologie, tome I. Sur la Phénicie, consulter, avec les anciens, Essai sur la topographie de Tyr , par J. de Bibtoe, 1843 ; Politique et Commerce des peuples anciens, de Hkkren ; Phénicie, Univ. Pit.,
H CEPEE.
femme qui ne vous aime pas, à quoi sertî C’est un mal, et bientôt on le reconnaît.
Mais en aimer une qui partage vos désirs, c’est là ce qui fait la volupté charmante. Le plus doux fruit de l’amour est le plaisir, ont dit les sages.
Et je verrai la joie épanouir ton visage, comme s’épanouit un lotus bleu à l’heure de son réveil.
— Que .tu es bonne, Tamar, répondit Artystone ; croirais-tu que tu es presque parvenue à me faire oublier ma peine; oui, j’espère, et je compte sur l’avenir. Et tiens, pour te complaire, utilise ces parures, rendsmoi telle que tu voudrais me voir toujours.
— Maîtresse, maîtresse, l’attendrais-tu donc T »
Tamar avait fini de parer sa maîtresse.
« Vois, lui dit-elle, en lui présentant un miroir de métal, si ton esclave a su relever ta beauté. »
Artystone, quelques instants, se contempla ; et un sourire de contentement vint prouver à Tamar qu'elle avait dit vrai.
Elle avait une longue robe de gaze blanche, à raies opaques et transparentes, alternativement.
Ses bras, minces, ronds, blancs comme l’ivoire, sortaient nus des manches courtes, avec des bracelets du poignet au coude.
— no —
La robe était nouée sous le sein au moyen d'une ceinture garnie de franges d’or.
Tamar avait agrandi les longs yeux noirs de sa maîtresse, par des lignes d'antimoine; allongé ses sourcils avec un mélange de gomme parfumée, de couleur noire et do pattes de mouche; teint légèrement les joues avec un peu de fard vert que le contact de la peau avait fait rosir immédiatement.
Sur le front, les cheveux ondulaient, et derrière le dos pendaient en longues nattes, brillants d’une infinité de pierres précieuses éparses au milieu, et do grains de poudre d’or dont ils étaient semés.
Aux pieds, elle avait chaussé de petites sandales roses.
Au cou, aux mains, aux oreilles, scintillaient des colliers, des anneaux, des pendeloques de pierres fines.
On entendit le son d’une patère d’airaiu se répercutant dans les couloirs.
« C’est lui, dit Artystone vivement ; cours, Tamar, cours au devant du porteur de messages, dis-lui qu’il le conduise. »
Nidinlabel entra.
— Ml —
Il s'approcha d’Artystone.
« Eh bien, lui dit-il, l’as-tu vue, lui as-tu parlé, qu’a-t-elle dit ?
— Je l’ai vue, reprit-elle, je lui ai rappelé l'affection qui vous unissait dans vos jeunes années. Je lui ai dit que maintenant, si elle l’avait voulu, tu l’aurais faite ton égale; que, dans ton gynécée, les filles de rois l’auraient servie.
A son gré, tu lui aurais donné, parfums, parures, joyaux, elle aurait puisé à même dans tes trésors, amoncelé les pierreries, fait couler l’or à flots. Elle aurait commandé sur tous, dans Babylone, car pour elle, Nidintabel eût accepté la royauté qu’on lui offre...
— Et? interrogea IN idinlabel.
— Elle m’a répondu que jamais elle ne dirait à son maître qu’elle ne voulait plus être à lui; que tous les matins elle continuerait à lui demander : Que désirezvous de moi?... Que son devoir était d’honorer son époux, de lui plaire, dans l’intimité, par un langage plein d’amour, et qu’elle n'y manquerait pas 1 »
1 Tous les matins, la femme devait se présenter à son mari, et lui demander : « Que désirez-vous que je fasse ?» — Zoroastre avait ajouté : « Si une femme dit quatre fois à son mari : « Je ne veux pas do vous, je ne suis pas votre femme ; » et qu’elle persiste un jour et une nuit dans cette disposition, le mari peut se séparer d’elle sans lui rendre son douaire, et la
Nidintabel songeait.
Enfin, fixant sur Arlyslone’ ses grands yeux dans lesquels se peignait toute la tristesse de son âme, il lui dit :
« Fassent les dieux, qu’à toi, du moins, tout réussisse à souhait.
Pour moi, je n’éprouve ni colère, ni regrets. Le temps seul est coupable, c’est lui qui, à son gré, dérange la face des choses ; et, durant l’existence, on doit apprendre à supporter patiemment ce qui plaît ou déplaît: douleurs, plaisirs.
Elle a raison, le devoir est le père de l’utile, il engendre le bonheur ; c’est par lui que l’on gagne le ciel ; le monde l'a pour essence.
femme est digne de l’enfer. » — D’un autre côté, de lourdes punitions pesaient sur le mari s’il se rendait coupable d’adultère, et dans l’autre monde, il ne pouvait passer le pont Tchinevad, qui conduit au ciel, sans l’assentiment du mari de sa complice.
L 'Avesta renferme de curieuses prescriptions au sujet des femmes, prescriptions qui, comme la plupart de celles du prophète, sont encore observées chez les Parses de PIndo, émigrés sous le gouvernement des califes de Bagdad, vicaires et successeurs de Mahomet, qui les persécutaient.
Nous nous abstiendrons de rappeler les détails dans lesquels entre V Avesta, au sujet do la femme ; nous tairons do même les dégoûtantes purifications que ce livro ordonne, il suffit d’indiquer où l’on peut trouver tout cela ; voyez donc le Zend-Avesta, trad. Anquetil-Doperron.
Sur sa conduite, je réglerai la mienne. J’ai un but à atteindre, il faut que mou esprit conserve sa fermeté.
Si je me laissais agiter par le souffledu trouble, je no serais qu’un insensé, et malgré moi, par le chagrin, je serais submergé comme un vaisseau que bat la tempête.
A Babylone, le liône et le sceptre de la toutepuissance m’attendent.
Je n’ai point été élevé comme les fils de rois; j’ignore les satiétés de la jouissance, l’ennui des adorations continuelles, et je redoute le fardeau de la royauté , cette vaste solitude ; l’isolement qui se fait autour des rois, ces demi-dieux auxquels nul ne ressemble ici-bas.
Personne qui m’aime ou me conseille. Personne qui, près de moi, veille pour me secourir dans le danger. Personne en qui je puisse placer ma confiance.
Les dieux sont tcop gçinds et trop élevés; le peuple trop petit et trop bas; je ne saurais trouver, dans les uns que des juges, dans l’autre que de vils courtisans et des adorations mensongères.
Toi seule m’as montré une amitié constante; toi seule m’as aidé jusqu’ici à supporter les maux de ce monde, Arlystone, ne m’abandonne pas. La solitude est un si grand mal. »
Alors, Artyslone reprit :
« J’ai été pour toi ce que pour moi tu as été. El maintenant, ne crois-tu pas que quand on a reconnu dans un être une affection franche et inébranlable, on ne doive pas tout quitter pour lo suivre, parents, plaisirs, richesses. Nidintabel , je te suivrai, comme la lumière à la fin du jour suit le soleil aux flamboyantes clartés. »
A quelque temps de là, une longue caravane se déployait le long de l’Euphrate, et se dirigeait vers Babylone.