SÉJOUR À COPENHAGUE
Cependant son séjour n’en eut pas moins d'importantes conséquences, en contribuant à lui faire modifier son plan de voyage primitif, et lui donnant pour la première fois l’occasion de faire la connaissance, si étroite et si profitable pour lui, du conseiller intime Crelle. D’après la description que lui en avait faite von Schmidten, comme d’un homme excellent sous tous les rapports, Abel se décida à l'aller voir aussitôt que possible, dès son arrivée à Berlin.
Degen était mort dans le courant de cette même année; sa bibliothèque était en vente. Juste au moment où Abel quittait Christiania, le professeur Thune avait envoyé quelques paquets et des catalogues des livres de Degen, avec prière de les distribuer au public norvégien. Ge fut une occasion pour Abel d'écrire à son ami et maître, le lecteur Holmboe, une lettre, peu importante sans doute à plusieurs égards, mais ne manquant pas d'intérêt, en tant qu'elle éclaire la situation immédiatement avant les événements qui devaient maintenant assombrir à un si haut degré les perspectives d'avenir d’Abel. Elle semblait déjà annoncer d'avance que tout se dénouerait tranquillement.
« Je suis maintenant ici », écrit-il, «et je dois te prier en Conséquence. . ..".. AMIE . Tu auras peut-être aussi la complaisance de Néinglié les désits du professeur Thune au sujet de ces paquets, en t’adressant au professeur Sverdrup pour les distribuer. » — (Sverdrup était alors membre du Sénat universitaire, où devait bientôt se décider en première instance la question de la nomination à la chaire de mathématiques à l'Université, laissée vacante par la retraite prochaine de Rasmussen). « Tu ne te fâcheras pas », ajoute-t-il, « de ce que je te charge de ces commissions. La chose est pour moi d’une importance énorme, par égard pour Thune. Fais-le aussi promptement que possible, car la vente aura lieu le 5 octobre.
» Le 13 » (septembre), dit-il plus loin, « j'irai à Sorôe faire visite à la mère et à la sœur de M®° Hansteen, et j'y resterai deux ou trois jours. De vendredi en huit jours, je pars avec le bateau à vapeur pour Lübeck et de là pour Hambourg. — Salue pour moi
M Hansteen et sa sœur, si tu les rencontres. J'enverrai le mémoire par Petersen. — Une autre fois tu recevras de moi, une lettre plus ordonnée. Ton ami, Abel. »
Avant cette lettre, qui annonçait ainsi, en attendant, sa visite à la famille de Hansteen à Sorüe, Boeck et Müller étaient partis avec le bateau à vapeur pour Lübeck, d'où ils continuèrent par terre leur voyage jusqu'à Hambourg, à travers des chemins détestables et remplis d’eau. Ils descendirent au Grand Sauvage (1), où ils attendirent leur compagnon de voyage, attardé par la prolongation de son séjour à Copenhague.
Après l’arrivée d'Abel, ils allèrent de compagnie à Altona, pour faire visite à Schumacher, l'éditeur des Asironomische Nachrichten, avec qui d’ailleurs le professeur Hansteen était en relations suivies. Schumacher, comme on s’en souvient, avait, quelque temps auparavant, refusé d'insérer le Mémoire d'Abel sur la Lune; il s’étail aussi chargé de transmettre à Gauss, par l'intermédiaire d'Olbers, le Mémoire français sur l'impossibilité de résoudre algébriquement les équations du cinquième degré, travail avec lequel Abel allait se présenter pour la première fois devant le grand public, et dont on ignorait encore quel serait le succès auprès des savants.
Schumacher, bien que souffrant, accueillit les voyageurs et le jeune mathématicien inconnu avec beaucoup de prévenance. Il est probable que, pendant son séjour à Hambourg, Abel renouvela ses visites à l'astronome danois. En tous cas, il laissa la meilleure impression chez le savant étranger. Car, à diverses reprises, Schumacher le dépeint non seulement comme un mathématicien distingué, mais aussi comme le jeune homme le plus aimable.
Abel raconte — ce qui semble pareillement indiquer un séjou de quelque durée — qu'il avait fait à Hambourg la connaissance
(1) Zum grossen wilden Mann. Ajoutons que nous summes portés à croire qu’il s’est glissé ici une erreur dans la tradition telle que la présente le récit de Boeck, et que celui-ci à fait confusion avec ce qui s’est passé plus tard à l’arrivée des voyageurs à Vienne. De pareilles inexactitudes, relatives aux échanges de lieu et de temps, sont à craindre dans tous les cas où le récit n’est pas appuyé sur des documents écrits. (Note ajoutée par l’auteur.)