LETTRE D'ABEL A SA SŒUR
Mais au moment du départ de Keilhau, la nouvelle édition n'était pas encore en vente.
Abel profita aussi du départ de Keïlhau pour écrire à sa sœur Élisabeth et pour lui transmettre un cadeau de Paris.
Le ton de sa lettre est plus satisfait que celui d’une autre lettre qu'il écrivit la semaine suivante à Holmboe. Mais le temps des grands soucis n'élait pas encore venu; soucis qui devaient coïneider avec le sentiment de solitude et d'abandon qui allait bientôt s'emparer, avec tant de force, de notre mathématicien, trop enclin par nature à la mélancolie. Peut-être aussi n'avait-il pas encore eu sa décourageante entrevue avec Cauchy, ou n'en voulait-il rien dire à sa sœur.
« Le départ de Keïlhau», dit-il, «est une occasion que je ne veux pas négliger pour l'écrire quelques lignes. Très souvent, chère sœur, Je pense à toi, et Je Le souhaite toujours le bonheur. Tu te portes bien, n'est-ce pas, chez les excellentes gens où tu te trouves? — Mais comment vont et ma mère et mes frères? Je ne sais rien d'eux. J’ai écrit, il y a déjà longtemps, à ma mère. La lettre est arrivée, je le sais, mais je n’ai rien entendu d’elle. — Où est.....? Vit-il, et comment? Je suis bien inquiet pour lui. Quand je partis, il ne semblait pas devoir se bien porter. Dieu sait combien de fois j'ai eu du chagrin à son sujet. Pour moi, il ne m'a guère témoigné d'affection, et j'en suis bien fâché, car jamais je n'ai fait volontairement quelque chose qui ait pu lui déplaire. Écoute! Élisabeth, écris-moi (ne l'oublie pas) tout ce que tu sais de lui, et de ma mère, et de mes autres frères.
» Ici, à Paris, je mène une vie assez gaie. Je m’applique à l'étude; visite de temps à autre les curiosités de la ville, et prends part aux plaisirs qui me conviennent. Je n’en attends pas moins, avec impatience, le moment où je pourrai m'en retourner, et volontiers je partirais aujourd'hui, si cela était possible. Mais je dois rester encore assez longtemps. C'est au printemps que je reviendrai.
» Il est vrai que je devais rester à l'étranger jusqu’en août
prochain; mais Je reconnais que Je n'ai plus beaucoup à gagner en restant. Je partirai donc pour le pays par mer, ou peut-être par terre en passant par Berlin (que je voudrais bien visiter avant de revenir). Mais je ne sais pas si mon argent y suffira.
» De ma bien-aimée, qui est maintenant à Aalborg chez sa sœur, je n'ai rien entendu depuis assez longtemps. Je commence déjà à en être inquiet. J'espère toutefois qu'elle se porte bien. Elle a sans doute écrit, mais la lettre se sera perdue.
» Et Me Hansteen, comment se porte-t-elle ? Elle se porte bien, n'est-ce pas? N'oublie pas surtout de la saluer de la façon la plus aimable. De même, pour le professeur Hansteen. Je lui écrivis, il y a quelque temps. Tu les visites bien quelquefois?
» Au conseiller d'État et à sa femme, mes compliments les plus respectueux.
» Keilhau a eu la bonté d’emporter un petit cadeau que je t'envoie. J'aurais désiré pouvoir le faire plus considérable, mais mes moyens ne me le permettent pas. C’est une paire de bracelets et une agrafe destinée à être mise à une ceinture, ainsi qu'une petite bague. Ne refuse pas mon cadeau, et pense Rs gi fois à ton dévoué frère, N.-H. Abel.
» Quand tu écris, il faut écrire à l’extérieur de la lettre, etc. Elle ne doit te rien coûter, ou, du moins, pas plus que 2 skilling.
» Porte-toi bien, ma sœur chérie; et m'écris aussitôt que tu auras reçu cette lettre. Ne loublie pas !
» Adieu, solte, sompe, sova. »
Ces mots, qui appartiennent sans doute à une langue enfantine servant à Abel et à sa sœur, terminent la lettre.
Sur l'adresse était écrit: &« À Monsieur, Monsieur Élisabeth Abel, chez M. Treschow, Conseiller d'État, etc., par bonté.» Mais le double Monsieur, écrit par distraction, avait été rayé ensuite et remplacé par un simple « Demoiselle ».
Les voyages et les courses onéreuses avaient épuisé les ressources de Keilhau. Pour le mettre en état de revenir et de