‹ Niels-Henrik AbelChapitre 51 sur 60 · SOLITUDE ET GÊNE · texte numérisé non relu

SOLITUDE ET GÊNE

qu'autrefois, de sa solitude à Paris. Il s'y trouvait maintenant & blankenborg alene » et seul jusqu’à la nudité.

Dans ses heures de loisir, après un travail acharné, il n'avait que rarement l’occasion d'échanger des idées avec quelqu'un, surtout avec des personnes dont l'entretien püût l'intéresser. Et ce n'étaient pas les conversations de table auxquelles présidait, avec son «sanglier » d'épouse, le bon mais stupide hôte mathématicien d’Abel, qui devaient parvenir à chasser le sentiment d'isolement dont souffrait le jeune homme.

Toujours il fallait entendre les mêmes discussions sur les secrets du ménage; toujours les mêmes trivialités et les mêmes équivoques, anciennes ou modernes, constamment répétées.

« L'autre jour », raconte-t-il, « il alla si loin, qu'une dame... Mais nous ne redonnerons pas l’innocent bon mot de la pensionnaire en question. — Parler de vases de nuit, etc., voilà un des sujets les plus décents. — Moi, je bois toujours du café dans mon petit vase de nuit.»

A cela s’ajoutait pour Abel que les embarras de sa situation matérielle commençaient à lui permettre de moins en moins la recherche de ses petites distractions auxquelles il attachait tant de prix, et qui, un moment, lui faisaient oublier, les soucis et les pensées qui l’obsédaient. Si, même quelquefois, dans un accès d'étourderie, au milieu de ses plus grands embarras, il céda à son désir ardent de voir une belle comédie, et surtout d'admirer le grand art qui se déployait sur le Théâtre français, alors il eut à combattre intérieurement le sentiment qu'il avait d'être réduit à l'épargne, et ses plaisirs en étaient gâtés. En effet, bien qu'il soit arrivé à Abel de se laisser entrainer par la vivacité de son esprit et par son insouciance, il était naturellement, au témoignage de ses amis, sagement économe de ses ressources.

« Étudier, manger, boire et dormir », telle fut dès lors sa vie à Paris et à l'étranger; sans parler de quelques visites à la Comédie.

308 APPENDICE. — $ vil.

Sa profonde tristesse, on pourrait dire sa peine d’âme, se peint même au début de sa lettre à Holmboe, lettre écrite (on sen souvient), après le départ de Keiïlhau, quand Abel avait terminé ce grand travail de Paris, qui fut si mal reçu par Cauchy.

«Tu es un homme brave à garder le silence, cela ne saurait être contesté. Tu ne peux te faire une idée de l'anxiété avec laquelle j'ai attendu quelques mots de toi. L’unique raison pour laquelle tu ne m'as pas écrit doit être que tu n'as pas reçu ma dernière lettre, datée de Botzen (Bolzano). IL.y a déjà quatre mois et plus encore, qu'elle a été expédiée.

» Cherche maintenant, mon ami, non pas à me tromper, mais à m'adresser quelques mots de consolation et d'encouragement dans ma solitude. Oui, bien que Je sois dans la cité la plus vivante du continent, je me trouve néanmoins comme dans un désert : je ne connais presque personne. »

Abel se préoccupait beaucoup de ses amis absents. Et, naturellement, il pensait à Holmboe et à tout ce qui le concernait d’une façon toute spéciale. En effet, il n'avait pas assez d’amis, ainsi qu'il le fait remarquer, pour qu’il risquât d'oublier ceux qu'il possédait. |

«Combien de traitement as-tu? Est-ce que tu es fiancé, et avec qui? Telles sont les questions auxquelles il faut que tu répondes.

» Moi, d’ailleurs, je vis fort sagement. J'étudie, mange, bois, dors; et quelquefois je vais à la Comédie, ce qui est le seul soidisant plaisir dont je jouisse. Mais c’est aussi un grand plaisir. Je ne connais rien de plus amusant que de voir une pièce de Molière, où joue Me Mars. Véritablement alors je suis tout à fait ravi. Elle a quarante ans, et n’en remplit pas moins des rôles très Jeunes.

» Écris! Ne m'oublie pas. Écris, au moins huit jours (au plus tard) après la réception de cette lettre, et n’affranchis pas. Je n’ai pas voulu le faire, parce qu'il en coûte moins pour nous deux et que les lettres arrivent plus sûrement. »

Page 1