‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 15 sur 99 · LE S E R VICE MILITAIRE · texte numérisé non relu

LE S E R VICE MILITAIRE

d'estomac revint. A l'affaiblissement de la diète s'ajouta la dépression des soins interminables, quand on s'aperçut que des esquilles, après trois mois, empêchaient la cicatrice de se refermer. Nietzsche traîna cinq mois une convalescence qui se termina en août, aux bains de Wittekind, mais le brevet de lieutenant ne lui aurait pas échappé après une nouvelle période d'instruction, tant l'armée prussienne avait besoin de cadres en un temps où elle préparait et attendait avec certitude une grande guerre ('). Des événements imprévus en décidèrent autrement.

La croyance schopenhauérienne, si stimulante, lui prescrivait avant tout de ne pas se laisser détourner de sa vocation. Son année de service militaire, rude et sevrée d'amitiés, fut aussi un temps d'arrêt où sa pensée se ramassa pour un nouvel élan. Dans un prodigieux effort, et durant les mois les plus pénibles de l'hiver, il essaya de pousser ses études en dehors des heures de caserne (?.). Ritschl l'attelait, et lui demandait pour son Rheinisches Muséum un index qu'il mit plusieurs années à achever. Le vieux maître cachait de ces ironies affectueuses dans les services qu'il rendait à ses étudiants, et pour ces travaux méticuleux et subalternes réclamait précisément Les soins des plus capables (3).

Gela n'empêchait pas en Nietzsche la fermentation de projets personnels. Ses études sur Dioclès et sur Thrasylle lui avaient permis de fixer d'une façon nouvelle la chronologie de Ménippe le Cynique. Elles lui ouvraient une nouvelle interprétation de Démocrite. La personne

(«) Corr., I, 93; II, 109.

(3) Ritschl, Opuscula philologica, t. V, p. 29 : « Keine Arbeit (z. B. ein Wortindex) ist so klein und so gering, dass nicht nur der Beste gerade gut genug ist fur ihre vollkommene, gescheite Ausfuhrung. »

du vieux philosophe, à travers la tradition confuse et faussée, se dressait pour lui en contours insolites et puissants. Aucun des historiens de la philosophie ne lui paraissait avoir débrouillé les faits et les doctrines. Il y avait lieu de dire aux philologues des vérités sévères. Car ce n'est pas leur exactitude, mais leur discernement qui était en défaut. Leur limite tenait à leur méthode, et non à leur zèle (4),

On peut suivre, dans les Philologica, les marches et contre-marches de cette méthode nouvelle qui se cherche (*). Elles symbolisent le mouvement général de là pensée nietzschéenne.^ On croit que la méthode est affaire de bon sens. Mais le bon sens lui-même change. Il est un acquis de la civilisation. La critique de la Renaissance croyait suivre le bon sens quand elle comptait les témoignages des Anciens au lieu de les peser. « Elle était dévouement silencieux au jugement de l'antiquité. » Elle professait une moralité de femme, aimante et subjugué*', La critique moderne est d'un scepticisme viril. Elle a créé le désordre par des fouilles irrespectueuses, mais elle a amené à la lumière une immense quantité « d'antiquité latente ». Après avoir ébranlé la tradition, elle la rétablit, en lui donnant le fondement solide qui lui avait manqué. Comment ne pas reconnaître que Nietzsche projette ainsi dans l'histoire Impersonnelle l'évolution de sa pensée propre? N'est-ce pas lui aussi qui se donnern affectueusement aux grands modèles, et ensuite doutera d'eux, pour rétablir d'eux enfin tout ce qui aura supporté l'épreuve glacée de ce doute?

Mais les hommes par qui la tradition des œuvres < st parvenue jusqu'à nous, il faut se les représenter. S'iLs'agil

(») Cotr., I, pp. 91-94; II, pp. 17, 19; 107-108.

(*) Democritea, au t. III, p. 327 sq. des Philologica.

DEMOCRITEA

de Démocrite, faisons-nous une image vivante de l'homme qui a édité ses écrits, de ce Thrasylle, Egyptien taciturne, voué à. la magie par excès de science, et si pur et imposant que Tibère lui-même l'entourait de respect. Figurons-nous cet autre Egyptien, le médecin pythagoricien Bolus, qui fait circuler ses écrits sous le nom de Démocrite. Que peut-il y avoir d'authentique dans la tradition démocritéenne, transmise par des hommes qui servent la vieille gloire de l'Egypte ? Quoi d'étonnant si on prête à Démocrite une vie secrète, chaste, pythagoricienne, des écrits de médecine, de musique et de magie, tout un faux éclat égyptien ? Nietzsche ne laisse donc subsister de Démocrite presque rien, que des fragments empruntés à deux livres.

Mais ces livres attestés par Pyrrhon, Epicure et Aristote suffisent à reconstruire le philosophe vrai. Si, sur certaines discussions, Nietzsche n'est jamais arrivé à conclure, l'image de Démocrite a surgi pour lui des fragments avec une netteté qui justifie la tradition. Il n'est pas sûr que Démocrite ait été le créateur d'un grand et nouvel algorithme métaphysique. Il est, en tout cas, un des esprits les plus vigoureusement systématiques qu'il y ait eus au monde et le premier qui ait voulu « s'affranchir de tout inconnaissable » (*). Peut-être a-t-il construit son système trop vite, en triant dans ses" devanciers les idées seulement qu'il sentait homogènes aux siennes. Démocrite, le premier, a cru à la valeur absolue des méthodes rationnelles. Il nous offre le premier échantillon d'une pensée virile, et toute nettoyée de mythe' ou de finalité. Le premier, il a construit du monde une image faite d'idées claires. Il est le premier grand idéaliste. Son atome est une idée hautement

C i Philologica, III, p. 329 sq.

AHDLER. — II.

abstraite, comme la chose en soi de Kant. Le premier, il distingue dans la matière des qualités premières et secondes, comme Locke. Copernic, Bacon, Gassendi relèvent de son atomisme. Laplace ne concevra pas autrement que lui le « tourbillon » , qui est l'origine du système solaire. L'évolutionnisme contemporain n'a pas vu mieux que lui l'infinité des petites causes qui donnent à Punivers sa figure d'aujourd'hui.

Il faut restituer à cet homme tous les fragments, libres de ton et beaux de forme, où s'exprime, avec un enthousiasme poétique, cet affranchissement delà pensée. Ce fut un vrai ascète et un vrai apôtre. Les anecdotes encore qui le représentent errant et pauvre dans l'extrême vieillesse, après qu'il eut dépensé une fortune à la recherche du vrai, sont dignes de l'homme pour qui « le savoir valait plus que le royaume de Perse » . Nietzsche trouva une beauté toute grecque à ce philosophe « froid en apparence, mais plein d'une chaleur secrète » Et plus tard, dans toutes ses crises de rationalisme, il aimera à souligner la parenté étroite qui le relie à la pensée démocritéenne.

Vers 1869, un travail sur la contemporanéité d'Homère et d'Hésiode venait supplanter quelquefois dans sa pensée ce projet philosophique. Là aussi des paradoxes charmants et décisifs lui paraissaient devoir émerveille v les hommes. Au regard de ces aperçus nouveaux, son travail sur Uiogène Laërce lui-même, qu'il imprimait, lui semblait un balbutiement vague et le remplissait d'amertume (--). Ferait-il sa thèse de ce Démocrite ou de cet Homère ? 11 hésitait, et les deux trouvailles lui paraissaient trop belles (3). Il les gardait par devers lui, les couvait, les traînait avec des désespoirs passagers; et

(*) Corr., I, 94, 103; II, 108.

(2) Corr., II, 45, 74.

(3) Corr., I, 103; H, 106.

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