‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 16 sur 99 · GUISE DOCTRINALE · texte numérisé non relu

GUISE DOCTRINALE

en dehors de quelques comptes-rendus pour le Literarisches Centraïblatt, où Zarncke le conviait à collaborer malgré sa jeunesse, ne réussissait à rien achever.

C'est que cette année militaire, où il travailla peu et médita beaucoup, avait changé en son fond sa notion de la philologie. Le pessimisme schopenhauérien rongeait sa première croyance intellectualiste. Si une philosophie était une transformation de tout l'homme, comment n'aurait-elle pas imprégné jusqu'à son savoir? Nietzsche en faisait la preuve d'abord négative : il démontrait que la philologie n'aboutit pas sans être éclairée par la philosophie. Combien n'avait-il pas sermonné Deussen pour le convertir à la science philologique? Maintenant, les cent volumes qu'il lui fallait compulser pour remanier son Diogène Laërce lui avaient paru « autant de tenailles brûlantes qui tuaient le nerf de la pensée originale ». Il suppliait son camarade de chercher dans Faust ou dans Schopenhauer le repos de la pensée après sa dure macération de science (*). Les qualités subalternes du philologue, le labeur, les connaissances, la méthode, n'avaient pas leur fin en elles-mêmes. Plus que jamais les travaux de Nietzsche sur Démocrite lui avaient fait saisir que les idées et les faits littéraires ne se transmettent que sous l'empire de certains besoins. La préoccupation qui les recueille vient aux hommes de quelques guides souverains, qui sont des philosophes. Toute tradition littéraire est illuminée du dedans par une grande pensée qui lui donne son sens. C'est pourquoi la philologie pure, dénuée de cette pensée, ne peut que brouiller la tradition et non la saisir. Il lui faut d'abord se remettre à l'école des grands initiés qui l'ont fondée. Il y a toujours eu dans la science des chefs d'équipe et des ouvriers. Les

(*) Deussbk, Erinnerungen, p. 51. — Corr., I, 115.

génies philologiques ne sont encore que de petits patrons, des artisans « au service de quelque demi-dieu, dont le plus grand, depuis dix siècles, était Schopenhauer » (*). En ce qui le touchait, Nietzsche ne disconvenait pas qu'une « buée schopenhauérienne » planait sur tous ses travaux (2). Un état d'esprit se préparait en lui, qui allait découvrir dans la philosophie le sens même de la poésie grecque.

Sous l'empire de sa conviction, il courait à de nouvelles imprudences. Pour son doctorat projeté, ne devait-il pas choisir un sujet philosophique? Dans la fermentation de ses idées, il oubliait l'accueil fait à son précédent manuscrit par les philosophes de Leipzig. Il croyait avoir réuni tous les matériaux d'un travail sur « la notion de l'organisme dans Kant ». Nul doute, comme l'a remarqué finement un bon juge, qu'il ne tournât déjà autour de ce problème de la vie, qui fut le « problème de Nietzsche (3) » , comme il est le problème de toute philosophie naturelle. Déjà aussi il occupe d'instinct la position qui sera la sienne jusqu'au bout. Kant avait su critiquer l'idée de cause finale ; et toute finalité est bannie des sciences naturelles depuis sa critique. Nietzsche espère en éliminer l'idée de cause et de nécessité. Des faits juxtaposés avec contingence, voilà ce qui est donné, et ce que nous ne pouvons dépasser. « Il n'y a ni ordre ni désordre dans la nature. » Les formes de la vie et les lois de la nature sont des sélections de hasard. La vie s'établit et se maintient par ces combinaisons fortuites ; la science devra expliquer les apparences de la nécessité et de la raison par cette

(') Deussen, Jù'imicnmgen, p. 54. — Corr., I. 122.

(3) A. Richter, Fr. Nietzsche, p. 27. — Corr., I, 101; II, io. — E. Foerstkh, Biogr., I, p. 3 sq.

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