‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 20 sur 99 · RENCONTRE DE WAGNER · texte numérisé non relu

RENCONTRE DE WAGNER

râpée, peut-être son alliance avec Wagner ne se fût-elle jamais scellée. Mais, ce soir neigeux de novembre, Nietzsche a vu Wagner tel qu'il était dans l'intimité, pétillant d'esprit, mordant, intarissable d'anecdotes. Il l'a entendu chanter toutes les voix des Meister singer, avec ce don spirituel de mimique qui complétait son talent théâtral. Puis vinrent les confidences. Wagner lut ses Mémoires inédits : et quand il parla de Schopenhauer, l'accord entre Nietzsche et lui se trouva complet. Etait-ce donc là le moment qu'une attente ambitieuse et sournoise désignait à Nietzsche? Cette effusion de l'esprit saint, décrite par Novalis et qui descend sur ceux qui ont subi le contact du génie, l avait-elle touché ? Nietzsche en eut comme l'évidente intuition. Non pas qu'il fût esclave, et le cénacle inculte qui voulait faire de lui un journaliste du wagnérisme le trouva récalcitrant. Mais il se sentait une affinité avec le génie et il avait ce regard qui allait jusqu'aux profondeurs mêmes des plus grands ('). Avec une astuce schopenhauérienne, les événements désormais se chargèrent, entre Wagner et lui, de multiplier les contacts.

Un jour de janvier 1869, la mère et la sœur de Nietzsche reçurent de lui une lettre étrange, qui, tout harcelé de travail qu'il fût, les invitait à lui offrir des félicitations, et qui se terminait, comme une sortie de clown, par des rires (2). Quinze jours après, une simple carte de visite apportait la clef de l'énigme. Une mention stupéfiante y figurait : « Friedrich Nietzsche, professeur adjoint de philologie classique à l'Université de Bâle. » La volonté astucieuse du destin s'était appelée Ritschl. Le canton de Bâle avait demandé au spécialiste

(*) Corr., II, 136.

(2) Corr., III, 137 : « Ha ha ha! (il rit) ha ha ha! (il rit encore). "Schruram ! (il sort). »

illustre un professeur de grec et de latin pour son Université. Ritschl, en vertu de son principe de « pousser les plus capables, fussent-ils les plus jeunes », désigna Nietzsche. « C'est un génie », avait-il écrit au chef du département bâlois de l'instruction publique, Vischer- Bilfinger, et ce dernier fit agréer à l'unanimité le candidat proposé en termes pareils par un tel maître. Le doctorat sans doute lui manquait. Ritschl le lui fit décerner, sans examen, pour ses écrits couronnés par l'Université et publiés dans le Rheinisches Muséum ('). Ainsi s'approchait pour Nietzsche l'heure de tenir sa gageure : fonder un nouvel humanisme ; et le voisinage de Richard Wagner, sur le lac de Lucerne, fixait le pôle où il tendrait.

Il se prépara dans l'orgueil et dans la joie. Car il a infiniment aimé sa dignité nouvelle. On lui passe les billets enivrés, où il prévient les amis les plus fidèles, Gersdorff, Rohde (â). Mais il n'admettait pas qu'on le plaisantât ou qu'on doutât de la justice prévoyante qui avait fait de lui une désignation si précoce. Deussen l'éprouva, quand à ses félicitations sincères il joignit une comparaison un peu mélancolique avec sa propre et encore incertaine destinée. Nietzsche répondit par une lettre de rupture. Il a toujours eu ainsi ses heures de susceptibilité morbide et violente, et alors il n'était pas grand ('). Le « pathétique distant », dont il a fait sa règle de vie plus tard et qui seyait au philosophe méconnu, n'allait pas sans pédantisme chez le jeune universitaire, dont tout le génie reposait encore, les ailes ployées, dans une chrysalide d'espérance.

Mais il faut dire que la crise passée, il était touchant

(») Le 23 mars 1869. Voir E. Fobrster, Biogr.. f. p. 22S.

(») Corr., U 414; II, 124.

(3) Deussen, Erinnerungen, p. 61.

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