PREMIÈRE RENCONTRE DE RICHARD WAGNER LES ADIEUX A LEIPZIG
Le dernier semestre que Nietzsche passa à Leipzig- ne fut pas celui d'un étudiant. Il prit pension élégamment tout près de la promenade, au fond d'un jardin, comme un jeune collègue, chez le professeur Karl Biedermann. Le vieux parlementaire de 1848, journaliste encore très vert, avait la conversation politique un peu insistante. Nietzsche s'y dérobait. Mais lui aussi, dans l'année écoulée, il avait goûté à la politique ; et les discours de Bismarck lui restaient sur la langue « comme un vin fort » qu'il savourait à lentes gorgées ('). Pourtant le problème de sa vocation propre l'emportait sur les soucis patriotiques. Le nouvel humanisme ne se fonderait pas sans luttes. Nietzsche voyait clairement qu'il faudrait un jour critiquer « toutes choses et tous les hommes, les États, les études, les histoires universelles, les églises et les écoles ». L'orgueil schopenhauérien le poussait déjà à ces plans d'agression qu'il réalisera dans les Unzeitgemàsse Betrachtungen (2).
Deux hasards puissants devaient à la fois continuer cette impulsion schopenhauérienne et provisoirement retarder ces projets. La vie mondaine de Nietzsche à Leipzig a été artiste toujours ; et sa sensibilité musicale, en se cultivant, suivait de plus en plus la pente qui le menait vers le grand musicien contesté alors, Richard Wagner. Nietzsche ne se donne pas d'abord à lui toutentier. Devant l'universalité de Wagner, qui fait de lui un
(«) Corr., 1, 98 (16 février 1868).
H Corr., n, 95.
érudit, un apôtre, un théoricien, un poète et un musicien, il reste sceptique et interdit. Dans ce Saxon retors, Nietzsche distingue, en compatriote averti, la tare du dilettantisme. Mais il admire sans réserve « l'énergie indomptable » qui cimentait ces talents variés et en faisait un imposant ensemble. Ses griefs et ses éloges ne varieront pas beaucoup en vingt ans de temps. L'atmosphère de mystère, de sépulcre et de fatalité qui enveloppait les oeuvres chrétiennes, Tannhaeuser et Lohengrin, n'offusquait pas encore son goût en 1868 ('). L'ouverture de Tristan et celle des Meistersinger « faisaient tressaillir toutes ses fibres » aux concerts de YEuterpe; et plus d'une fois, pour le ravissement de sa maternelle amie, Mmc Ritschl, il joua le « Meisterlied » du jeune et brillant chevalier, à qui l'amour donne le génie. C'est elle qui, un jour de novembre 1868, amena la rencontre vraiment fatale. Incognito, Wagner était descendu à Leipzig chez sa sœur, Mme Brockhaus, femme de l'orientaliste (•). Mme Ritschl s'y trouvant, il voulut surprendre les deux femmes par son « Meisterlied », et fut stupéfait de les trouver déjà renseignées. Il s'enquit de l'artiste qui s'occupait ainsi de sa gloire, et voulut le voir. Nous avons la lettre d'un tour hoffmannesque qui raconte l'entrevue, et nous savons comment, faute d'un habit neuf que Nietzsche, à court d'argent, ne put arracher à la méfiance d'un ouvrier tailleur, elle faillit n'avoir pas lieu. Sans l'audace que Nietzsche eut d'accourir dans une redingote
(*) Corr., II, 71. — (*) Corr., II, 85 (9 novembre 1868); et aussi, 1, 133. Nietzsche reprochait à Brockhaus de n'avoir pas le sens de la philosophie indoue, et d'être un pur philologue. Voir sa lettre à Deussen. Corr., ï, 303. Il y a là une sévérité excessive. Hermann Brockhaus (1806-1877) a été sans doute un grammairien rigoureux. Mais ni en matière d'indianisme ni en matière de zend, il n'oubliait les problèmes généraux de la civilisation; et, sans lui, peut-être Nietzsche n'aurait-il jamais songé à Zoroastre ni aux lois de Manou. V. Allg. Deutsche Biographie, t. 47.