‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 22 sur 99 · PREMIER · texte numérisé non relu

PREMIER

LE MILIEU HELVETIQUE

l'arrivée a bàle

arl Albrecht Bernoulli a décrit en artiste et en histo-

rien ce que fut pour Nietzsche, à son arrivée, cette

ville de Bàle où il entrait, plein d'ardeur jeune et d'intime orgueil (*). Nietzsche voyait la République bâloise en un temps de crise et de mue. Le grand travail de la démolition des remparts était comme symbolique. Les murailles jetées dans les fossés laissaient debout quelques grandes portes à tours en poivrière, comme ce Spalenthor près duquel Nietzsche allait habiter. La ville intérieure apparaissait dominée par sa haute cathédrale de grès rouge et par son hôtel de ville sang de bœuf enluminé de fresques. Le long des quais, de vieux hôtels étageaient sur le Rhin leurs balcons de riche ferronnerie du xviii0 siècle. Le dédale intérieur des vieilles ruelles trop resserrées offrait nombre de maisons du temps de la Renaissance. Nietzsche sentit bien l'esprit de ce patriciat bourgeois {aristokratisches Pfahlbùrgertum) (?), installé

(*) C.-A. Bernouili, Franz Ooerbeck und Friedrich Nietzsche, t. I, p. 31) su, (9) Corr., III, 66. * .

ANDLER. IL

sur la démocratie des faubourgs, orgueilleux de sa richesse ancienne, de ses rubanneries et de ses soieries récemment florissantes, de sa banque puissante et de la nouvelle industrie des assurances, dont le réseau s'étendait sur l'Europe. Cette cité de millionnaires, sortie intacte en 1833 d'une Révolution qui aurait pu lui coûter l'indépendance nationale, ou lui apporter l'asservissement sous la démocratie rurale environnante, s'ouvrait maintenant aux souffles du dehors. Elle n'était pas devenue une ville allemande, comme on avait pu le craindre ; et elle s'était séparée de sa banlieue, érigée en canton autonome, pour rester maîtresse de sa tradition. Une constitution démocratique assurait les transactions entre la grande bourgeoisie et le peuple. Définitivement assise, cette démocratie à présent modernisait sa vie. Elle se répandait en faubourgs aérés, peuplés d'usines ; elle construisait cette cité-jardin qui est celle de ses villas patriciennes. L'afflux alsacien, après la guerre de 1870, allait hâter la transformation. Il n'est jamais mauvais qu'un Allemand du Nord monarchique voie de près l'Allemagne républicaine, c'est-à-dire la Suisse. Treitschkc a dit combien de qualités manqueraient à l'Allemagne, si elle ne se prolongeait par un pan de démocratie helvétique. L'imperfection des travaux allemands sur les démocraties grecques et sur la Renaissance italienne vient souvent de ce que leurs auteurs n'ont pas vécu en république. Un canton suisse est peut-être le dernier vestige d'une vie politique analogue à celle des cités antiques, petites et attachées au passé, mais où le patriciat lui-même a des traditions populaires.

La ville où Erasme et Sébastien Castellion ont enseigné, et qui eut de célèbres officines d'imprimerie dès l'origine de la typographie, n'a jamais méprisé la science. Elle gardait depuis le xvie siècle un renom d'humanisme,

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corrigé et rajeuni par le renom de ses grands mathématiciens du xvne et du xvme.

La dynastie des Bernoulli, dont l'aïeul était venu d'Anvers pour échapper au duc d'Albe, avait introduit un sévère et audacieux esprit spéculatif. Le calcul infinitésimal de Newton et de Leibniz a été vulgarisé en Europe surtout par eux. Jacques 1 Bernoulli (1654-1705) en avait découvert de difficiles applications géométriques et mécaniques. Jean 1 Bernoulli, son frère (1667-1748), en avait apporté l'enseignement à Paris, chez le mathématicien de THospital, en un temps (1690) où tout le monde y était encore étranger à cette science nouvelle (*); et il y avait ajouté depuis la grande découverte du calcul intégral. Daniel Bernoulli (1700-1782), fils de Jean, avait enseigné cinquante ans à Bâle ; et l'Université de sa ville natale lui devait le lustre des plus beaux travaux de physique mathématique et d'astronomie qui aient signalé son siècle. Son frère Jean- II Bernoulli (1710-1790) avait été l'ami estimé des astronomes Maupertuis et Lalande autant que des philosophes réformateurs Condorcet et de La Rochefoucauld-Liancourt. Pendant trois générations toutes les Universités du monde demandèrent à cette grande école bâloise leurs mathématiciens. Il y en eut, comme Euler et Daniel II Bernoulli, qui allèrent enseigner jusqu'à Saint-Pétersbourg. Par ces hommes la grande bourgeoisie de Bâle était entrée dans la gloire européenne. Elle ne l'a jamais oublié. Gomme on devenait membre du Grand Conseil, ou magistrat, par tradition de famille ou par besoin de considération, on allait enseigner à l'Université. La vieille institution, célèbre malgré sa petitesse, avait été réorganisée à fond en 1833. On travailla d'un cœur

(') V. Die Selbslbiographie von Johannes Bernoulli I édité pat- C.-A. Bernoullt, Bàle, 4907, p. o.

unanime à la taire prospérer. Il n'y avait presque pas de grande famille bâloise, qui ne pût s'enorgueillir d'avoir un « oncle professeur » (1). Parfois, comme il arrive dans les pays de libre travail et de vieille et noble aisance, un grand bourgeois joignait à ses fonctions publiques le goût du travail érudit.

Au temps où Nietzsche arrivait à Râle, Wilhelm Vischer était chef du département de l'instruction publique ; mais le temps était récent où il avait professé le grec et le latin aux côtés de J.-J. Merian, spécialiste des tragiques grecs, et de Johann- Jacob Rernoulli, l'archéologue ; Wilhelm Vischer-Heusler, fils de l'administrateur, était réputé bon médiéviste. Les Heusler étaient une autre de ces familles, où se transmettait la solide vertu du labeur avec des dons artistes. Elle était représentée par Andréas II Heusler, signalé déjà par des travaux sur l'histoire du droit germanique qui ont une durable valeur. Les Stâhelin comptaient parmi les professeurs, outre un hébraïsant déjà vieillissant, un jeune historien de l'Eglise Rudolf Stâhelin, en qui le vieux conseiller Karl Hagenbach allait trouver un digne successeur. Mais les Hagenbach ne disparaissaient pas : un Hagenbach-Rischoff occupait la chaire de physique; et un autre Rischofï, Jean-Jacques, le titulariat de gynécologie. Les Rurckhardt avaient fourni Fritz Rurckhardt, le physicien, qui fut le directeur de Nietzsche au Pœdagogium : et les Speiser comptaient parmi les leurs un bon juriste.

Cette pléiade se complétait par des recrues jeunes, venues des autres cantons : le botaniste Simon Schwendener de Glaris; l'ophthalmologiste H. Schiess. qui fui l'oculiste de Nietzsche.

Mais parmi les anciens , trois noms rayonnaient surtout.

(') C.-A. Bermoulli, (bld., I, p. 'il.

Bachofen, depuis longtemps magistrat, avait enseigné le droit. Brusquement son livre sur le Matriarchat (das Mutterrecht) , qui bouleversait les idées admises sur l'origine de la famille , lui avait valu une notoriété européenne. Un Bernois, le zoologiste Riitimeyer, assemblait des faits nouveaux sans nombre en paléontologie, et créait de méthodiques et audacieuses hypothèses. Ouvert à toutes les idées, et tout acquis à l'idée du transformisme alors si fortement combattue, il n'était pourtant pas dupe des exagérations darwiniennes ; et déjà, derrière Darwin, il savait retrouver Lamarck, alors oublié. Plus d'une fois, dans des conférences et dans des conversations intimes, il se répandait en généralisations, où Nietzsche a pu apprendre ce que les hommes les plus compétents savaient alors des origines de la vie. Enfin, au-dessus de tous, comme la gloire la plus certaine, rayonnait Jacob Burckhardt. Ses livres sur la Civilisation de la Renaissance, le manuel d'art qu'il avait intitulé le Cicérone, son livre sur Y Epoque de Constantin avaient frayé des voies nouvelles à l'histoire de la civilisation. Il avait su présenter ses idées dans une langue châtiée, d'éclat discret, mais toute lumineuse d'intelligence, et qu'on aurait cru prise aux grands Italiens et à Montesquieu. On ne savait pas encore au dehors que sa notion des Grecs aussi était nouvelle, et qu'il s'élevait à des généralisations sur la philosophie de l'histoire qui dissipaient la défiance dont cette discipline était enveloppée depuis Hegel. Burckhardt gardait pour lui ces constructions. Mais quand il s'ouvrait de ces généralités, fruit de l'érudition historique la plus étendue et pénétrées du scepticisme le plus éclairé sur les institutions et sur les hommes, ces leçons rares et étincelantes étaient le régal des connaisseurs.

Ce qui faisait la supériorité de ces hommes, c'est qu'ils

savaient joindre la science française, tenue dans une injuste mésestime, à l'érudition allemande, alors dans toute l'insolence de sa victorieuse invasion. Pourtant l'Université se renouvelait sans cesse par l'appel de savants allemands. Gustave Teichmiïller, esprit de feu, infiniment inventif, et auquel on est redevable d'un renouvellement total de l'histoire du platonisme, allait quitter Bâle pour Dorpat. Mais on gardait Moritz Heyne, germanisant solide, lexicographe excellent et bon spécialiste des antiquités germaniques. Rudolf Eucken allait mettre sa robuste et un peu fumeuse éloquence à la disposition d'un jeune idéalisme en voie de naître. Schônberg, l'économiste, un des fondateurs du « socialisme de la chaire », fut pour Nietzsche un ami plus qu'un collègue. Les années en amenèrent d'autres. La confraternité universitaire faisait pénétrer dans le patriciat de Bâle, si fermé, les jeunes savants allemands. Sans doute ils restaient presque tous les yeux fixés sur les Universités allemandes, mieux dotées. Mais ils emportaient de Bâle le souvenir d'une ville où la morgue des financiers fléchissait devant la culture de l'esprit, et où l'esprit de caste cédait au charme d'une vie de société intelligente.

Quand Nietzsche, dès le 16 juin 1869, parle de la vie solitaire qui lui est faite et qu'il aime, ou de ce faible talent de sociabilité qui l'oblige à une existence d'ermite, c'est que le destin le réserve pour une besogne où aucune amitié et aucune distraction mondaine ne peuvent le consoler. Il ne se sentirait pas si abandonné, s'il méprisait moins le menu fretin (plebecula) de ses collègues ('). Il repousse leurs invitations et ne fréquente guère que Jacob Burckhardt, avec qui il se promène de longues heures sous

(4) Corr.y II, p. 148; III, p. 68.

le cloitre attenant à la cathédrale. Mais il est assidu aux mardis soir du conseiller Wilhelm Vischer, à ses gardenparties brillamment illuminées. L'avenir lui fera davantage apprécier la douceur de l'hospitalité bâloise (*).

On était curieux, à Bâle, d'entendre le jeune savant de vingt-quatre ans, que la principale Université allemande avait créé docteur sans thèse. Nietzsche fit, le 28 mai 1869, devant une affïuence de collègues et de bourgeois, sa leçon d'ouverture : Homer und die classische Philologie. Ce fut une conquérante profession de foi. Tous ses récents travaux sur la transmission des données et des œuvres, ses études classiques et romantiques, ses réflexions sur le rôle de la philologie se condensèrent dans ce vigoureux morceau. Avec une carrure très assurée, le jeune maître se posait en réformateur; et, derrière sa franchise, on percevait comme un grondement de menaces.

Dans le désarroi des jugements sur les lettres antiques, ce débutant se faisait fort d'apporter son arbitrage. La science littéraire était jusque-là histoire, ou linguistique, ou esthétique. Elle était partagée entre ces trois disciplines, qui prévalaient selon les époques. Mais incertaine de sa direction principale, elle était attaquée toujours. On la méprisait pour son travail obscur de taupe, ou on la mésestimait au nom d'une culture moderne, technique et utilitaire. Contre cette indifférence des railleurs et cette barbarie des techniciens, Nietzsche faisait appel à l'alliance des artistes et des savants. Que de fois ils se querellent! Quand il s'agit de l'humanisme à sauver, ils ne peuvent que se trouver d'accord. La science et l'art vivent de deux jugements de valeur qui se complètent. L'art nous offre des images de la vie qui affirment la

(*) Il prend ses repas à la gare centrale chez Recher, avec ses collègues Schônberg et Hartmann. Corr., V, pp. 144, 146.

vie digne d'être vécue. La science, par son labeur, l'affirme digne d'être connue. C'est pour des raisons d'art et pour enrichir notre vie que nous allons aux Anciens. Mais veut-on que nous allions à une antiquité fausse ? Le savoir seul exhume pour nous dans son aspect réel cette (rrèce que nous avons un besoin idéal de connaître.

La question homérique illustrait cette nécessité d'une alliance de l'art et de la science. Par où la prendre? Bis auf den Herzpunkt dringen, enseignait Ritschl. Nietzsche précise : ce centre du problème, il faut le déterminer par un jugement de valeur emprunté à l'histoire de la civilisation (nacheiner Culturhistorischen Wertbestimmung) (1). Le problème homérique se prête mieux qu'un autre à élucider le rôle de la personnalité dans la création poétique ; et l'art de saisir et de définir la personnalité n'est pas vieux dans le monde.

Les romantiques allemands avaient eu, de ces choses, une enivrante vision. Ils avaient imaginé le Volksgeist, l'âme populaire créatrice. Pour eux, un poème naissait comme une avalanche. Autour d'un faible noyau, roulé par les âges, s'amoncelaient les additions lentes des siècles. Au terme, on avait l'œuvre d'art. Il ne fallait pas beaucoup de génie : tout au plus, cette poussée de début qui met en mouvement le tourbillon de la pensée sociale. Chaque pensée, tandis qu'elle passe, y ajoute. L'œuvre de la critique était de saisir le fragment primitif, Y (/repos, peut-être très humble.

Depuis F. -A. Wolf, la critique s'employait à cette besogne d'énucléation . Pour Nietzsche, c'est là une besogne vaine sur un problème mal posé. Il n'y a pas de poésie créée par des masses. Il y a un trésor collectif, mais les individus seuls y puisent. Toutefois le poète n'est

(') Homer und die classische Philologie (W., IX, 8).

pas, à l'origine, l'homme réfléchi qui travaille dans son cabinet sur une matière transmise par écrit. Il ne faut pas confondre la tradition avec la matière qu'elle transmet. Un poète peut écrire ou travailler sur de l'écrit, et plonger tout entier dans la tradition populaire. C'est affaire d'époque. Nietzsche pensait en secret que la poésie de Wagner ou de Gœthe roulait ainsi dans le torrent profond de l'âme populaire allemande.

Gomment alors saisir l'individuel irréductible? Ne faudrait-il pas pénétrer d'abord dans l'âme collective dont il se différencie? Redoutable antinomie. Nietzsche ne la résout pas encore. Mais il la médite. La méthode ordinaire consiste à circonstancier les dates, le milieu, le moment, les relations. Espère-t-on, avec ces données, mettre le doigt sur le nisus formativus, den bewegenden Punkt ? En réalité, l'esprit ne parle qu'à l'esprit; et il ne s'ouvre que par degrés. La tradition littéraire grecque le montre bien. Elle attribue à Homère toutes les épopées héroïques. Une vieille légende met aux prises, dans une joute poétique, Homère et Hésiode, et décerne à ce dernier le trépied, enjeu de la lutte. Ce que distingue cette vieille tradition, c'est l'hétérogénéité de deux poésies : la didactique et l'héroïque. Elle préfère la didactique. Elle enveloppe dans un jugement de valeur cette première et naïve discrimination des genres littéraires : les noms d'Homère et d'Hésiode sont comme des couronnes accordées non à des hommes, mais à des corporations entières de rhapsodes.

Le jugement de valeur seul peut pénétrer jusqu'à la personnalité littéraire. Une épopée telle que Y Iliade est une guirlande gauchement tressée : elle témoigne d'une intelligence artiste encore inculte, mais réelle. Les imperfections ne viennent pas d'une agglutination tardive : elles tiennent à la difficulté de choisir, dans le prodigieux

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amas des motifs transmis oralement. Il y a eu un poète de Y Iliade et un autre de Y Odyssée, mais ce n'est pas Homère. Des ténèbres recouvrent leur personnalité. Le sentiment esthétique seul encore y accède. En ce sens, la philologie classique, dépositaire de ce sentiment, est une messagère des dieux, une Muse descendue parmi les hommes de Boétie.

Sa voix consolatrice nous parle de formes divines, lumineuses et belles, qui vivent dans une terre de merveilles, lointaine, bleue, bienheureuse... (W., IX, 24.)

Et pourtant, durant deux mille ans, avant Friedrich- August Wolf, l'humanisme ne s'était-il pas égaré? Il faut donc un guide même au plus heureux instinct. Il lui faut savoir comment naît l'œuvre d'art. Nietzsche n'en disait pas plus. Il voulait dire que toute une philosophie de la vie de l'esprit était enfermée dans ces paroles denses sur Homère, et qu'il en serait ainsi dans toutes ses leçons : Philosophia facta est quœ philologia erat, disait-il, retournant une parole de Sénèque (*).

L'affluence, ravie et pleine de chuchotements contradictoires (2), s'écoula sur ces paroles mystérieuses. Car cette philosophie dont Nietzsche se faisait l'apôtre, il la tenait encore cachée. Il fallait une initiation pour la découvrir. Il envoya le manuscrit de sa leçon à un petit nombre d'amis, Romundt, Ervvin Rohde, à son maître Ritschl, à Cosima von Bulow, puis l'imprima avec luxe; et, dans l'intervalle, il prit le harnais quotidien.

La besogne qu'on demandait à Nietzsche était modeste et rude. Il fallait, tous les matins à sept heures, enseigner à l'Université. Sept étudiants furent, cette première

(*) Lettres à Lucilius, n° 108. Le rapprochement a été fait par K. Preisendanz. Nietzsche und Seneca (Sùdd. Monatshefte, 1908, p. 694). (2) Corr., I, 181; II, 166.

année, tout l'auditoire. Les maîtres les plus illustres, Burckhardt non excepté, étaient tenus, en outre, dans le Pœdagogium voisin, de préparer à l'enseignement supérieur une élite d'élèves de la plus haute classe (*). « Quel tyran, qu'un tel métier ! », écrivait Nietzsche à son ami Deussen, en juillet (2). Pourtant, ce métier astreignant le servait aussi. Nietzsche avait toujours senti le danger de sa mobilité imaginative. C'est un remerciement sincère que, l'année finie, il adresse à Ritschl, responsable de cette nomination qui lui imposait le bienfait du travail régulier (»). Pour impatient qu'il fût bientôt de cette tâche monotone, il y trouvait provisoirement le repos de la conscience. Car sa fantaisie se corrigeait par un sens méticuleux du devoir. Il savait être le plus brillant des professeurs et aussi de tous le plus exact. On le redoutait, quoiqu'il fût le plus silencieux des juges. Les plus espiègles le respectaient. Il retrouvait, pour les paralyser, le regard profond et doux, un peu chargé d'interrogation méprisante qui avait, dès l'enfance, subjugué ses camarades. Les méditations, dont on le savait rempli en dehors de ses leçons, ennoblissaient sa moindre classe. Il ne se sentait pas au-dessus de cette tâche d'enseignement secondaire. Il se fit assez vite la doctrine qu'il exposa plus tard. L'enseignement était à renouveler par en bas. Les Universités étaient décadentes. On ne pouvait transformer que de très jeunes esprits. Les vieux professeurs et les vieilles institutions d'en haut, il fallait les laisser mourir (*). Pourtant, son enseignement universitaire aussi a été excellent. Nous aurons à dire l'ingéniosité avec laquelle il a su joindre les exigences techniques du métier et celles

(*) Gela faisait encore six heures de classe. — Corr., III, 66.

(2) Jbid., I, p. 160.

(3) Jbid., III, p. 70.

(4) Il l'écrira à Deussen le 2 juillet 1871. — Corr., I, 183.

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de son œuvre littéraire. Sa pensée s'alimentait de son savoir, et la moindre explication de texte était pour lui une exploration. Dans le semestre de ses débuts, de Pâques à l'automne de 1869, ses leçons sur Eschyle et les lyriques grecs posaient la question des rapports de la musique et de la tragédie. Il expliquait le Phêdon au « Psedagogium », et il saisissait l'occasion de « contaminer de philosophie » ses élèves. Sa pensée vivifiait ainsi son travail élémentaire par des interprétations nouvelles.

La tâche commencée semblait convenir au meilleur et au plus fidèle disciple de Ritschl. Nietzsche s'en rendait compte. Il passa ses courtes vacances des mois de juillet et d'août à Interlaken, puis au mont Pilate et à Bodenweiler. Tandis qu'il se recueillait dans les nuées au-dessus du lac des Quatre-Cantons, il ne manqua pas de se féliciter avec ferveur d'avoir reçu l'impulsion ritschlienne (*) ; et Kitschl lui faisait un touchant accueil quand, au mois d'octobre, Nietzsche courut le voir à Leipzig. Il demeurait toujours le vieux maître de qui on prenait conseil poulies publications à venir. Fallait-il publier un faisceau de recherches éparses qui compléteraient les articles de Nietzsche parus au Rheinisches Muséum? Quelque « potpourri à la mode de Leipzig » ? ( « Leipziger Allerlei ? » ) Dans ce projet, le sévère Ritschl reconnaît la mobilité nerveuse de son élève préféré. Il conseille formellement, pour la discipline de l'esprit et par bonne politique, un ouvrage massif, cohérent. Que serait ce livre? Traiteraitil, en 600 pages peut-être, de la question homérique, par laquelle Nietzsche avait inauguré son enseignement ? Serait-ce un vaste ouvrage, érudit et philosophique, sur Eschyle (*)? Nietzsche ne le savait pas encore, mais de

(*) ( orr., UJ, 70.

[*) W.f IX, 450, 450.

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tout ce qui lui adviendrait d'heureux, il pensait offrir son tribut à Ritschl, et même de cette joie nouvelle qui lui était échue quand il lui écrivait de Tribschen, près de Lucerne.

l'idylle de tribschen

A Tribschen se consomma le destin de Nietzsche. L'importance vraie de la nomination qui l'avait appelé à Bâle vient de ce que Lucerne n'était pas loin. L'enseignement que retire un observateur philosophe de l'exemple d'une grande existence, Nietzsche l'a savouré à longs traits, quand il a pu vivre dans l'intimité de Richard Wagner. Ç'a été pour lui « ce sacre d une culture de l'esprit plus haute » , que Schopenhauer avait reçu en approchant Goethe.

A quelque distance de Lucerne, sur le lac, au pied du Pilate, est couché sur la berge ce village enfoui sous les arbres : Tribschen. Nietzsche y passa, durant une excursion qu'il fit, la veille de la Pentecôte 1869, le 15 mai. Ôserait-il user d'une invitation que Richard Wagner lui avait adressée à Leipzig? Il essaie, peu rassuré. Il sonne discrètement à la grille et fait passer sa carte. Richard Wagner, qui travaille, ne s'interrompt pas. Mais il se souvient du jeune savant et répond par une invitation à déjeuner. Nietzsche, retenu par des amis, ne peut accepter. Mais il fut l'invité de Wagner le lundi qui suivit, et encore les 5 et 6 juin. L'intimité fut immédiate, enthousiaste et très dénuée de cérémonie ; eine imbeschreiblicïi nahe Intimitât, a écrit Nietzsche depuis (*). On le traitait en grand fils et en vieil ami.

(l) A Georg Brandes (Corr., HT, 301).

Nietzsche a dit souvent, avec une reconnaissance qui n'a pas varié, le bonheur qu'il a eu de cette vie commune (*).* 11 la reprenait pour quelques jours, dès qu'il réussissait à s'affranchir. De tous les visiteurs qui ont connu cette solitude animée de rires où Wagner abritait, auprès de Gosima de Biilovv, une existence encore toute remplie des affres de la lutte et de la création, aucun ne fut plus aimé que Nietzsche. La villa de Wagner était une maison rustique, vieille et compliquée. Elle émergeait à peine d'une mer ondulante de verdure (2). Les massifs, les carrés de fleurs se prolongeaient sur la colline jusqu'à la pente abrupte au bas de laquelle étincelait, à travers les futaies hautes, la surface bleue du lac. Plus d'une fois, Nietzsche, Wagner et Gosima ont longé ce sentier qui côtoie l'abîme. A l'extrémité du parc sans clôture, surgissait la face rugueuse que montre sur le lac des Quatre-Cantons la pyramide du mont Pilate. Sur l'autre rive, les cimes montaient en teintes violettes, enveloppées de bruines où semblaient chevaucher des Walkyries. L'émotion qui remplit les derniers drames de la Tétralogie est faite de tout ce que, pour Wagner, il flottait de rêves dans les nuées du lac de Lucerne.

A la lettre, ce furent là « les plus beaux jours » de la vie de Nietzsche (3). Ce fut un bonheur composé, a-t-il pensé depuis, de « plus d'une erreur et de toutes sortes d'illusions » (4). G'a été une amitié-poème, où Nietzsche peut-être a eu la plus grande part de création. Mais un bonheur chimérique en est-il moins salutaire? L'exalta-

(*) Ibid., V, 151.

(*) V. Judith Gautieu, Richard Wagner et son œuvre poétique, 1884. — E. Fobrstbr, Der funge Nietzsche, p. 255; et Wagner und Nietzsche zur Zeil ihrer Freundschaft, p. 73. — La photographie de la villa, dans ce dernier ouvrage, p. 16.

(3) A sa sœur, 3 février 1882 (Corr., V, 479).

(*) A sa sœur, juillet 1887 {/bld., V, 731).

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tion lyrique dans laquelle Nietzsche a créé son premier système date de ces jours de Tribschen, où il a vu de près le génie.

Car sur l'authenticité de la révélation qui s'ouvrit pour lui alors, il n'a jamais eu de doute, bien que sur le moment il l'ait surfaite. Wagner est pour lui, en 1869, comme il l'écrit à Deussen, « le génie le plus grand et le plus grand homme de notre temps wf1). Il apprenait par lui ce que c'est qu'une vie humaine de grand style, « féconde, riche, émouvante, très isolée et inconnue de la moyenne des hommes » ('). Il admirait Wagner pour la force qui l'enracinait dans une terre nouvelle et conquise par lui. C'est pour Richard Wagner qu'il forge pour la première fois le mot et l'éloge de l'intempestivité. Etre « intempestif » (unzeitgemâss), dépasser du regard les choses éphémères, c'est la première condition de la régénération (3). Ce long vouloir de l'homme qui sait se taire durant vingt années et n'avoir souci que de sa vocation et de la marque qu'il imprimera à l'humanité pour tous les temps, voilà le spectacle fascinant que Richard Wagner lui donne et dont Nietzsche ne se lasse pas (*). Le jour où Nietzsche lui fut infidèle, c'est que W'agner lui sembla avoir commis une trahison.

On tremble à voir un dévouement si enthousiaste s'attacher à une cause et à un génie aussi complexes que la cause et le génie de Wagner, avec une loyauté rigide, mais qui, à vingt-cinq ans, ose s'ériger en juge. Nietzsche va à Tribschen se reposer du labeur professionnel ; et tandis que son ami Rohde court l'Italie pour se fortifier et s'assouplir l'esprit, Tribschen tient lieu à Nietzsche de

(*) P. Dbusben, Erinnerungen. Lettre du 25 août 1869.

(») A Rohde, 17 août 1869 (Corr., I, 160).

(*) A sa sœur, novembre 1883 {Ibid., V, 549).

(*) A Gersdorfl', 28 septembre 1869 {fbid., I, 89).

Florence et de Rome. Il y vient s'enivrer de sa vocation nouvelle. Tout ce que la richesse de deux esprits étonnamment agiles et inventifs et la grâce d'une femme un peu hautaine, mais de goût exigeant et sûr, peuvent ajouter au charme de la vie, embellit cette idylle du lac de Lucerne. Est-ce la peine d'ajouter que Nietzsche a infiniment admiré Cosima? Agée de trente ans à peine, elle «tait plus près de lui par l'âge que de Wagner presque sexagénaire. Sans être belle, trop élancée, dépassant Wagner de toute la tête, avec le profil dantesque de son père Franz Liszt, Cosima avait grand air. Possédée de cette ambition de dominer, qui était sa nature même, croit-on qu elle n'ait pas essayé de son ascendant sur ce jeune génie qui l'approchait? Et Nietzsche, comment n'aurait-il pas songé à l'éblouir ?

D'une audace très altière dans sa conduite, Gosinia était grande et respectable à force de sincérité. Elle avait brisé le cœur d'un noble artiste, Hans von Biilow, don! elle avait quatre enfants. Depuis deux ans qu'elle vivait auprès de Richard Wagner, elle était grisée comme par un philtre trop fort. Le drame de Tristan et dTseult, que Wagner avait écrit, tout rempli encore du songe d'une autre, Cosima l'avait vécu en entier. Wagner lui laissait à présent la liberté de sa griserie. Peut-être a-t-il observé sur elle plus d'un trait de l'ensorceleuse qui, dans sod Parsifal, s'appellera Kundry. Il était sûr d'elle au fond pourtant, et savait la dévotion avec laquelle elle servirait toujours ce Saint-Graal nouveau, la musique wagnérienne.

Pour celui qu'elle n'a jamais cessé d'appeler « le maître » même devant les intimes, Cosima a toujours exigé la plus déférente admiration. Mais, en groupant autour de lui une cour d'admirateurs, .elle ne trouvait pas illégitime de recevoir son tribut d'hommages.

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Or, quelle plus délicate flatterie offrir qu'un panégyrique doctrinal, où Wagner est situé au plus haut sommet de l'art? C'est ce que sut faire Nietzsche. Au risque de chagriner les survivants, il nous faut noter ici les débuts d'un des grands romans d'amour platonique du xixe siècle, d'un roman silencieux et douloureux, resté inconnu presque jusqu'à nos jours.

La familiarité de cette vie ne nuisait pas à sa distinction parfaite, et elle grandissait sans descendre. Dès novembre 1869, Gosima écrivait à Nietzsche : « Vous êtes de la maison. » (Sie sind uns ein Tribschener) . Elle lui demandait de menus services en foule, allant jusqu'à le charger des achats de Noël pour ses enfants. Il corrigea les épreuves de cette Autobiographie de Wagner, rédigée sans doute pour une part par Gosima, et restée quarante ans le secret d'un petit nombre d'amis. On lui confiait les tristesses de la maison, quand affluaient les nouvelles des mauvaises représentations, et quand les projets lointains, si longtemps couvés, menaçaient de sombrer. A ces heures-là, et quand on ne lit plus rien, on lit à Tribschen, pour se réconforter, les premiers essais manuscrits que Nietzsche envoie de Bâle. Car ces essais sont surprenants de hardiesse. A suivre la pensée du jeune professeur, il semble que l'œuvre wagnérienne ait pour devancière la tragédie grecque, et que la vocation de Waguer soit de retrouver, avec des moyens nouveaux, la tradition d'Eschyle. Tout l'orgueil wagnérien alors se ravive. Il pénètre de sa puissante flamme l'amitié qu'il éprouve, vieillissant, pour ce jeune messager de sa gloire; et, pour la première fois, Wagner se croit compris.

Gomment ne pas voir le danger pour l'âme mobile de Nietzsche et pour sa nature d'apôtre? Il ira prêchant sa foi, comme il avait fait pour Schopenhauer. Ensuite, il faut que sa foi résiste à son doute. Il est d'abord tout

ANDLEE. II.

admiration. Puis il raisonne cette émotion lyrique, et ainsi la transforme. Comment n'essaierait-il pas d'imposer à Wagner son propre wagnérisme transformé ?

Mais d'abord Richard Wagner le gagne par des livres, par Ueber Staat und Religion, ou par son Beethoven, que le schopenhauérisme « pénétre et consacre » . Tout l'art wagnérien tient de cette philosophie son incroyable gravité et sa profondeur allemande (*). Nietzsche croit qu'il y a eu quelque chose de changé dans la mentalité de l'Allemagne le jour où Wagner, quittant le néo-hégélianisme de Feuerbach, a passé à Schopenhauer (*). La fidélité wagnérienne de Nietzsche vient à la rescousse de sa foi schopenhauérienne, et sa mobile flamme en est davantage fixée.

Mieux encore : sa croyance schopenhauérienne se consolidait par tout ce qu'il observait en Richard Wagner. A jamais désormais dans sa pensée les noms de Schopenhauer et de Wagner seront liés. Fraternité que personne encore n'avait soupçonnée. En un temps où on lit Wagner avec la préoccupation de chercher en lui un disciple de Feuerbach, Nietzsche a pénétré son secret. Wagner croit en Schopenhauer, parce qu'en Wagner s'incarne la doctrine schopenhauérienne. Wagner est le « génie », tel que Schopenhauer le décrit (3). Ce qu'on découvre, à vivre près de Wagner, c'est la genèse éternelle des grandes œuvres de l'esprit. « Ce que j'apprends et ce que je vois, ce que j 'entends et ce dont s'ouvre pour moi l'intelligence défie toute description, écrit Nietzsche à Rohde. Schopenhauer et Goethe, Eschyle et Pindare, crois-le moi, vivent encore (4). »

(») Corr., I, 143, 161, 174, 179; II, 220. (a) Jbid , I, 179.

(3) A Gersdorff, 4 août et 28 septembre 1869 (Corr., I, 8i, 91). — A Rohde.

9 décembre 1868 (/bid., II, 110).

(*) 3 septembre 1869. Corr., II, 167.

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Profond et nouveau sujet d'orgueil que d'avoir plongé ainsi dans les abîmes de la « philosophie idéaliste », et fierté qui pousse Nietzsche plus vigoureusement à l'apostolat. Il veut initier tous ses amis. Il catéchise Deussen ('), Il recommande à Gersdorff de vivre l'art wagnérien (sich hlnein leben) comme il a vécu la philosophie schopenhauérienne. Rohde, dès longtemps, était gagné. Mais, inversement, Nietzsche veut à présent que Wagner connaisse ses camarades et qu'il juge de son action croissante sur les générations futures par cette ferveur de ses jeunes adhérents. Puis il prêchera ses Bâlois. Sa réserve sournoise peu à peu se démasque. Le 18 janvier 1870, il fit une première conférence sur Le drame musical grec. Il récidive le 1er février par une leçon sur Socrate et la tragédie. Ce sont de sommaires et fulgurants essais (*). Cosima et Wagner les lurent au début de février, avec une stupeur mêlée d'effroi. Leur allié d'hier, le hérault choisi de leur propagande, semblait se perdre dans des spéculations qui compromettaient à la fois son renom d'helléniste et l'œuvre wagnérienne . Ils étaient accoutumés à une toute autre conception de la tragédie. 11 répugnait au goût de Cosima de penser que la décadence du genre tragique commençât dès Eschyle et Sophocle. Tous deux, cet hiver de 1869-70, avaient lu Platon le soir. Ils apprenaient à présent que la tragédie grecque était morte de la logique et de la morale socratiques; et que Platon, atteint de socratisme « pathologiquement » , en était venu au genre littéraire du dialogue où, sans style et sans forme, se mêlaient toutes les formes et tous les styles (3). Wagner

(*) P. Deussen, Erinnerungen^ p. 65.

(8) On en trouvera les fragments dans les Nachgelassene Werke. (W., IX. 33-69 )

(3) Sokrates und die Tragôdie {W., IX, 54). — Les lettres de Cosima et de Wagner dans E. Foerster, Wagner und Nietzsche, p. 33 sq.

suppliait qu'on trouvât des mots plus justes pour les « divines erreurs » de ces grands philosophes.

Puis, Franz Liszt n'avait-il pas enseigné que la symphonie de Berlioz était la forme musicale moderne qui correspondait à V « épopée philosophique » créée par Gœthe dans Faust, par Byron dans Manfred ou Childe Harold ? Fallait-il, sous prétexte que Platon avait condamné la tragédie, interdire à la philosophie de donner un sens à la musique nouvelle ? Wagner et Cosima faisaient avec ménagement ces réserves. Ils proposèrent que Nietzsche reprît le travail dans un livre moins abrupt. Ils lui faisaient confiance et reconnaissaient sa supériorité d'helléniste. « Laissez-vous diriger par la musique, tout en restant philologue, lui conseillait Wagner. » Il comptait que la musique lui donnerait du tact et atténuerait le ton tranchant de ses assertions. Et puisqu'ils travaillaient ensemble à une « Renaissance », Wagner ne désespérait pas que « Platon y embrasserait Homère, tandis qu'Homère, rempli des idées de Platon, y serait plus grand que jamais » Les ébauches de Nietzsche importent aujourd'hui à l'histoire par d'autres qualités que celles qui les lui rendait chères. Il nous est assez indifférent que la thèse foncière de Nietzsche, celle où il s'acharnera le plus, et qui affirme la ressemblance entre la tragédie grecque et l'opéra de Wagner, soit fausse. Nous entendons à travers ces assimilations erronées les balbutiements d'une nouvelle méthode qui fondera un jour une sociologie de l'art. Nietzsche emprunte au romantisme la grande distinction entre la littérature de tradition vivante et orale et la littérature factice et écrite. Il explique les œuvres par l'outil qui les transmet, par le rôle de ceux qui manient cet outil, comédiens ou choristes, par le public auquel l'œuvre

(*) E. FtfBRSTi», Ibid.t 3$.

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s'adresse. La sensibilité de ce public comme sa masse et son intérêt diffèrent selon qu'il écoute dans une grande fête rituelle, et sous l'impression d'une émotion religieuse, ou qu'il se compose de lecteurs épars qui méditent à tête reposée. Nietzsche conçoit donc une représentation tragique comme un groupe de travail, à l'œuvre pour une besogne sacramentelle ; et cet ensemble de circonstances sociales crée la forme tragique, détermine le choix des thèmes et des caractères. La disparition de cette émotion sociale, la diffusion d'un nouvel esprit amènent la décadence du genre, infailliblement. Voilà les aperçus qui aujourd'hui nous frappent. Nul doute que pour les transcrire, il ne fallût, par delà l'érudition un peu livresque, dont la masse diffuse créa à Nietzsche l'illusion d'une originalité, l'émotion d'une véritable détresse présente, le besoin d'une vie sociale intensifiée, et le besoin d'une vie artiste qui en serait l'expression intégrale. Là est l'apostolat vrai de Nietzsche. Il se trompe sur les moyens, non sur le but. Il a donc raison de recourir aux mots bibliques : « Il faut que le scandale arrive. » Déjà sa résolution était prise : « Dans l'expression de notre philosophie, soyons rigides comme la vieille vertu romaine (') . »

Il était rigide ; mais la cristallisation intérieure du système qu'il sentait se former en lui pouvait se défaire à tout instant.

Je sens comme mon effort philosophique, moral et scientifique tend vers un seul but, et que — le premier peut-être de tous les philologues — je deviens un tout.

Ainsi une fatalité intérieure poussait Nietzsche à d'irrémédiables conflits. Il était le philologue sans précédent, qui, hautainement, émergeait au-dessus même de

(*) P. Deussen, Erinnerungen, p. 75. — Corr., I, 166.

Ritschl. « Le malheur, écrira-t-il, c'est que je n'ai pas de modèle à suivre ('). » Il animait les ombres mortes du passé non plus seulement en leur faisant boire le sang de Schopenhauer, mais par des libations wagnériennes. Comment n'eût-il pas choqué la corporation des philologues?

Combien pourtant dès ce moment cette ferveur pour Wagner ne couvre-t-eUe pas de malentendus ! Si Richard Wagner est le « véritable frère spirituel de Schopenhauer », s'il est à ce dernier « ce que Schiller est à Kant » , qui donc doit passer pour le plus grand ? Pour Nietzsche, n'est-ce pas, bien évidemment, Schopenhauer? Qu'adviendra-t-il le jour où Wagner se doutera de ce jugement? A coup sûr, l'alliance entre Wagner et Nietzsche se cimentait avec plus de solidité par une commune croyance. On ne choisit pas une philosophie par raison, écrivait Nietzsche à Deussen ; et là-dessus il pensait comme Fichte. Nous choisissons une philosophie par réminiscence de notre caractère vrai, et comme1 une expression de nos plus profonds instincts (s). En faisant de Schopenhauer leur bréviaire, ils s'étaient sentis solidaires dans une pareille et invisible vie. Mais que va-t-il arriver quand Nietzsche, philosophe plus exercé, voudra définir avec plus de rigueur impérative les conditions de cette vie, que devait, à son tour, symboliser le drame musical (3) ? Voilà où préexiste la dissonance dans cette amitié qui fui vraiment étroite, mais où aucun des deux amis ne se faisait une idée exacte de son partenaire.

Si le malentendu restait masqué par le commun enthousiasme, il y avait dans cette foi chaleureuse elle-même une difficulté que Wagner sentait. « J'ai toujours eu le

(•) Jbid., I, 165. — (4) Corr., I. 182. — (s) Dbussbn, Erinnemngen, p. 70. — /bid., 1, 154.

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sentiment, a écrit Wagner depuis, que Nietzsche dans son intimité avec moi était comme sous l'empire d'une crispation vitale de sa pensée (*). » Wagner donnait à ce jeune savant sa consécration, et craignait ses élans impétueux. Il était glorieux avec lui de sentir qu'une Renaissance nouvelle se préparait qui aurait son Homère et son Platon; et son orgueil ne s'étonnait point d'en être l'Homère (2). Mais il ne se satisfaisait pas des apothéoses courtes. Il conseilla à Nietzsche un effort prolongé, et ne se doutant pas qu'il le poussait dans le sens de sa pente, il intensifia, en lui cette ambitieuse méditation où se dessinait à la fois un grand livre sur les Grecs et un livre wagnérien sur la tragédie.

Comme le train ordinaire de la vie reprenait Nietzsche, cette fatalité qui l'entraînait demeurait invisible. Le voisinage de Tribschen ne lui était qu'une consolation. Mais le souvenir de l'idylle rendait plus triste le séjour bâlois, si abandonné des Muses, et le dur professorat dont il avait été si glorieux (3). Devant Ritschl, il se cachait. Quelles étaient ces expériences, qu'il faisait entrevoir à son vieux maître, et dont il sentait en lui la croissance? Il les annonçait, sans les définir (4). Il travaillait encore en philologue correct. Pour le jubilé de son vieux collègue Gerlach, il publia une jolie et nouvelle étude sur les sources de Diogène Laërce, et reprit de vieilles et ingénieuses conjectures sur Ménippe. On put admirer de nouveau l'art, que lui reconnaissait Ritschl, de rendre une recherche philologique « poignante comme un roman parisien » . On voit le raisonnement de Nietzsche s'insérer dans la maçonnerie serrée des écoles philosophiques ; en

(») Lettre de Wagner à Overbeck, 19 octobre 1879. — G.- A. Bernoulli, Franz Overbeck, I, 264.

(8) Glaserapp, Richard Wagner, III, p. 314. — E. Foerster, Biagr., II, pp. 22, 24.

(9) Corr., II, 176. - (*) Ibid., III, 95.

défaire les couches ; montrer comment Ménippe, disciple de Métroclès, a dû vivre avant Ménédème et avant Timon, mais après Epicure, contre lequel il écrivait, et au plus tard dans l'âge mûr d'Arcésilas (mort en 241 avant Jésus- Christ), dont un de ses dialogues porte le nom. Avant tout, il faut établir qu'il n'y a pas deux Ménippe. Le poète du même nom, ce vieillard chauve en loques connu de Lucien, contempteur de la noblesse, de la richesse et de la joie, est précisément le philosophe cynique dont la légende raconte qu'un jour, avec l'aide d'Empédocle, il put pénétrer du regard la terre entière et assister à tous les événements simultanés qui se passaient dans les pays les plus lointains. C'est lui qui dans notre texte donne de ces pays une description si curieusement sardonique. Ses écrits sont des mélanges satiriques de vers et de prose que Varron imita parce qu'il était de son école

De tels essais confirmaient Ritschl dans son estime admirative d'autrefois. Pour la Revue qu'il fondait, pour ces Acta societatis Lipsiensis, destinés à combattre l'influence du grammairien Georg Curtius, c'est un travail de Nietzsche qu'il voulut en tête. (■) Ainsi parut, par les soins de Nietzsche, l'édition nouvelle du Certamen Homeri et Hesiodi, la première qu'on ait faite depuis Henri Estienne. Puis, dans l'introduction, et dans des articles nouveaux pour le Rheinisches Muséum, Nietzsche reprenait les recherches qui lui avaient été chères et lui avaient valu le succès de sa leçon d'ouverture. Il creusait la vieille légende qui met aux prises, devant le roi Panéïdès, Hésiode, chantre de l'agriculture et de la paix, avec Homère, aède de l'héroïsme. Il mettait en parallèle

(*) Beilrdge ZUr Quellenkunde und Kritik <les Laertius Diogrnes, 1870. {Philologica, I, 171-214.) (») Corr., III, 89.

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avec le manuscrit florentin un autre récit, dû au Pseudo- Plutarque, et intitulé Convivium septem sapientium. Il montrait que le Certamen n'est qu'une réduction d'un récit plus grand et disparu, qui a dû être le Musée du rhéteur Alcidamas ; et que ce Musée a dû être une sorte de traité usuel de rhétorique. Homère est couronné pour l'ingéniosité de sa riposte dans l'interrogatoire. C'est qu' Alcidamas est disciple de Gorgias, qui, à l'inverse d'Isocrate, accorde une importance prépondérante à l'improvisation ; et il apparaissait une fois de plus que les traditions littéraires se forment et se déforment sous des influences sociales, qui sont des passions de sectes, de classes, d'écoles, de multitudes (*).

Mais, négociant pour lui-même, Nietzsche était actif aussi pour ses amis. Il faisait la paix entre Ritschl et Erwin Rohde. Il stipulait discrètement auprès du maître que la collaboration de Rohde était la condition de la sienne, et déracinait peu à peu de l'esprit du disciple la rancune qu'il avait gardée depuis le temps où le Rheinisches Muséum avait refusé son travail sur Lucius. Le caractère de Nietzsche était impérieux affectueusement. Il voulait dominer, mais dans une amitié. Il imposait avec douceur ses amis à ses amis, et ainsi obligeait Ritschl à accueillir Rohde ; puis introduisit Rohde chez Richard Wagner.

Dès janvier 1870, dans le grand silence bâlois qui pesait sur lui comme une angoisse, il avait poussé vers Rohde un cri désespéré : « Jé t'implore, comme implore un malade... Viens à Bâle (2) ! » Rohde, comme Nietzsche, était un philo- * logue artiste, redouté de ses confrères et rempli pour eux de haine. Depuis le printemps de 1869, il voyageait en

(*) Philologica, I, p. 215 sq. Les deux premiers chapitres seuls sont de

.(») Corr., H, 180.

Italie. Il faisait son Iter italicum en Allemand méthodique, fureteur et bien résolu à rapporter des Bibliothèques italiennes une ample moisson de manuscrits inédits. Pourtant ses yeux s'éblouissaient aussi du soleil italien, « qui sait transfigurer les ruines et les haillons » (*). A Fiésole, avec Wilhelm Roscher, devant les fresques de Fra Angelico, il s'attendrissait de pure émotion chrétienne, comme jadis les peintres allemands de l'École nazaréenne, un Overbeck ou un Philipp Veit. Il transposait en langage schopenhauérien cette émotion. Le grand calme contemplatif, par lequel cette chaste peinture siennoise semble éteindre en nous toute fièvre de vouloir, semblait à Rohde la région même habitée par le génie. Il avait vu l'Etrurie, Naples et Sorrente, Pérouse et Assise. Rome et Florence avaient été des étapes prolongées et studieuses. Bologne, avec Francia et les Bolonais tardifs, le conquit ; et un charmant printemps à Venise avait apaisé sa « faim de soleil ».

Mais enfin il écoutait l'appel de Nietzsche. Ils se revirent, après trois ans d'absence, en mai 1870. Était-ce encore l'ensorcellement du nom de Schopenhauer qui les joignait ? Nietzsche avouait qu'il ne suffisait plus. « Toute spéculation philosophique est jeu d'imagination subjective. » Cette conviction s'ancrait fortement dans la pensée de Rohde depuis longtemps (2). Par delà Schopenhauer leur accord était plus profond ; et leur culte commun pour Wagner en était le symbole plus encore que la cause. Souvent alors, le soir, Nietzsche jouait les Me is ter singer.

Je songe aux jardins bienheureux où j'étais transporté quand (au printemps de 1870) Nietzsche jouait l'air de Morgendlich leuchlet des Meistersinger. Ce furent les heures les plus belles de ma vie i3).

(») Ibid., Il, 146.

(2) Voir la lettre du 4 novembre 1868. — Corr., II, 80.

(3) Cogitata de Rohde, g 66 (dans Crusius, p. 246).

Ainsi méditait Rohde encore en 1876, et il a, depuis, écrit à Franz Overbeck que jamais interprétation ne l'avait saisi par des fibres aussi profondes ('). Tribschen les accueillit ensemble, du 11 au 13 juin; et Wagner convenait que c'était « comme une nouvelle espèce d'hommes » que ces jeunes savants en qui s'unissaient, pour une œuvre de culture générale, les méthodes critiques méticuleuses, la ferveur artiste, et le don littéraire de création. Il avait aimé en Rohde la gravité, empreinte dans ses traits virils. Entre tous ces hommes se dessinait une alliance scellée d'affection. Nietzsche en envoyait la promesse à Rohde, quand éclata le coup de foudre : la déclaration de la guerre entre la France et l' Allemagne.

A 4a première nouvelle Nietzsche fut stupéfait d'effroi et de douleur. Comment résisterait au cataclysme la civilisation européenne si fragile ? Sa croyance fut qu'il faudrait une nouvelle vie monacale, réfugiée en de rares couvents, pour sauver les débris de la culture vraie (*). La nouvelle l'atteignit à Axenstein près de Brunnen. Le désarroi était grand chez tous les Allemands qui avaient à rejoindre leur pays. Ritschl demandait avec anxiété des nouvelles de sa femme et de sa fille. Les chemins de fer et les télégraphes allemands étaient absorbés par la mobilisation. Dans ce conflit sanglant, Nietzsche devait-il prendre parti ? Il y aurait contre-sens à s'en étonner. L'art wagnérien, si composite, et qui était une fleur de culture

(') Crusius, p. 38.

.(»)■ Corr., II.

européenne, se targuait d'origines toutes germaniques. En cela ces Saxons de l'espèce de Fichte et de Wagner n'ont pas changé : ils ont le don de la' haine et d'une envahissante morgue. Ce qui menaçait de périr, c'était pour lui non la civilisation européenne, mais la civilisation allemande ; et Nietzsche éclatait : « Ah ! ce tigre français digne de malédiction ! » Il crut naturel d'accourir au service de l'Allemagne, quand cette guerre, qu'il avait prévue et souhaitée, fut déclarée (*).

Son professorat de Bâle l'ayant fait citoyen suisse, la Confédération lui interdisait le service armé. Nietzsche n'a pas vu, avec sa batterie, les batailles de Rezonville, de Sedan, de Laon. Le 12 août, avec Lisbeth, sa sœur, qu'il reconduisait à mi-chemin chez sa mère, il rejoignit Erlangen, où on lui fit faire un sommaire apprentissage d'ambulancier. En moins de deux semaines, après avoir soigné un tirailleur algérien et un fantassin prussien, il fut prêt. On l'expédia pour les champs de bataille. Un jeune peintre hambourgeois, Mosengel, fut son compagnon de route. Il» voyagèrent dans les guérites des garde-freins sur des fourgons de marchandises. Attachés aux services sanitaires bavarois, ils suivaient le sillage de la IIIe armée. Ils passèrent Wissembourg ; virent 1' « effroyable » champ de bataille de Woerth, qui dégageait une odeur de charnier. Les villages en ruines regorgeaient d'ambulances. A Gersdorff, à Langensulzbach, à Soulz-sous-forêt, bourgades alsaciennes situées sur les lignes allemandes ou en arrière d'elles, Nietzsche recueillait et expédiait les blessés. Il dit des paysans alsaciens qu'il observait :

(*) Corr., V, 188. — P. DEusseif, Erinnerungen, p. 78, dit : « Un accès de patriotisme, tout à fait inintelligible pour moi chez un tel homme, le poussa. » Il y a là un anachronisme. Nietzsche en 1870 n'est pas encore le « bon Européen » qu'il sera plus tard.

La population ennemie semble s'habituer au nouvel état de choses. Rien d'étonnant: Elle est menacée de mort pour les moindres délits (').

A l'horizon, la nuit, on voyait une immense colonne de flammes : c'était Strasbourg bombardée. Par Haguenau et Bischwiller, on expédia Nietzsche sur Lunéville, sur Nancy et sur Metz. Il n'a pas fait la guerre ; mais il a connu les massacres qu'elle laisse. Le jour où, au détour d'un village, il vit un régiment de cavalerie passer comme une nuée d'orage, suivie du roulement de ses batteries à cheval, puis des régiments d'infanterie martelant leur pas de course, il comprit que le vouloir-vivre n'est pas en son fond un misérable instinct d'exister, mais une volonté de vaincre, de dominer, d'être.fort (*).

En Nietzsche pourtant cette griserie de l'action et de la victoire ne dura point ; et « le cœur brisé de compassion », il retournait à son ambulance. Il avait beau reprendre alors et méditer son manuscrit sur la tragédie. La pensée de ces Grecs si virils, qui guérissaient la terreur et la pitié par la contemplation enivrante de la mort et de la souffrance, n'endurcissait pas son cœur moderne et tendre. La douleur morale le minait. Il dut ramener à Garlsruhe, dans un fourgon à bestiaux inondé par une pluie ruisselante, dix blessés : Il prit leur diphtérie et leur dysenterie. En vain, son camarade Mosengel le soigna avec un dévouement de frère. Nietzsche faillit mourir. Et il ne cessa point d'avoir dans les oreilles, hallucinatoirement, le long cri désespéré qui s'élève des champs de carnage. De ce jour-là, la maladie ne cessera plus d'être pour Nietzsche une compagne amère et fidèle, et quelquefois une Muse. Ce sera pour

(*) Corr., I, 171; III, 116; V, 191.

(2) E. Foerster, Der junge Nietzsc/ie, p. 268.

lui le plus clair et tragique bénéfice des faits de 1870.

Il n'en a pas tiré consciemment toute la leçon profonde. Ce qu'il a vu des plaines vallonnées de Lorraine ne lui a pas fait connaître la France. Quand il revint à Bâle, fin octobre, il se froissa du sentiment français prédominant, de la haine instinctive de l'Allemagne La lumière se fit lentement en lui.

Mes sympathies pour la guerre de conquête actuelle diminuent peu à peu, écrivait-il le 12 décembre 1870. L'avenir de notre culture allemande me paraît menacé plus que jamais (*).

Sa sœur et sa mère, très loyalistes, lui avaient envoyé des bustes du roi de Prusse et du kronprinz. Il les garda, mais répondit « que ces gloires sanglantes lui donnaient le cauchemar à la longue » (3). Si la culture allemande était menacée, c'était par la faute de l'Allemagne. Il craignit que de nouveau, comme en 1815, la victoire ne fût payée de sacrifices intellectuels auxquels, pour sa part, il ne se résignait pas (*). La Prusse, en particulier, livrée au byzantinisme et à la prêtrise, lui répugnait.

Ce qui me déplut après la guerre, a-t-il écrit dans des notes posthumes, c'est le luxe, le mépris des Français, le nationalisme. Combien on était ramené en arrière de Gœthe I Et quelle répugnante sensualité (3) !

Pour Nietzsche, l'Allemagne forte avait les devoirs de sa force : Puissance oblige. Des luttes comme on n'en avait pas encore vu, étaient à prévoir (8). Il n'en devinait pas la nature. Il pressentait seulement une surabondance de deuil. Son attente anxieuse fut encore dépassée par l'étendue du désastre. La Commune fut proclamée à

(*) Corr., III, 121; V, 194. — (») Ibid., V, 196. — (s) Ibid., V, 198. — (*) Ibid., I, 176. — (B) Menschlichet, fragments posth., S 368 XI, p. 119). — (6) Corr., I, 179; II, 208.

Paris. Elle se défendit Jeux mois dans des convulsions sauvages. Un jour de mai 1871, une rumeur erronée se répandit à Bâle : le Louvre était en flammes. Nietzsche fut suffoqué d'émotion. Il courut chez Jacob Burckhardt, qui déjà aussi le cherchait. Ils se rejoignirent enfin, et ne purent que se serrer la main, les yeux remplis de pleurs. Toute j la vieille Europe et sa civilisation « latine » montrait sa fragilité. Il suffisait d'un jour pour détruire des périodes entières de l'art. Et Nietzsche désespérait. Qu'était-ce que la science et que la philosophie impuissantes à empêcher de telles destructions ? Avec plus d'acharnement alors il s'enfonçait dans ses convictions pessimistes. L'art est fragile et à la merci d'une émeute. Les foules n'ont pas encore la sensibilité qui se console par des formes belles. L'office de l'art est donc d'une autre nature, très métaphysique. Il fallait se pénétrer de cette mission. Mais Nietzsche ne rendit pas responsables lès multitudes égarées, capables d'un tel crime. La compassion là encore le conduisait. Et il préparait son cœur pour cette lutte concertée de la civilisation nouvelle et germanique contre la décadence latine.

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