AMITIÉS PROCHES ET LOINTAINES
our cette besogne de civilisation, aussitôt surgis-
saient en Nietzsche des velléités de réformateur. Il
JL fallait grouper des amis et commencer un apostolat. Tribschen était un centre : il fallait en assurer le rayonnement. Baie était la ville de Burckhardt et de l'humanisme. Elle n'était pas encore la ville dé Wagner et de la suprême philosophie. Nietzsche alors sonna le rappel des amis lointains. Il assignait à tous des postes de missionnaires. Sa solitude était faite d'abord de son impatience à se répandre. Pourtant, si changeante que fût sa pensée toujours en travail, il gardait la fidélité des amitiés, et la vie intérieure se composait d'abord une symphonie de tendresses.
Parmi ces accords du cœur, nécessaires à sa vie, il y en avait qui s'affaiblissaient par la distance. Son premier soin, une fois installé à Baie, était de prêter l'oreille : quels étaient ceux qui s'effaçaient ou se précisaient ? « Un groupe d'amis est comme une projection de notre âme au dehors (*). » La gamine de ses amitiés lui faisait mieux connaître la tonalité de sa musique intérieure ; et il jugeait de sa valeur propre par la valeur de ses amis. S'il est vrai, comme il l'avait appris de
(') P. Deussen, Erinnerungen, p. 67.
LES AMITIÉS
Fichte, que l'âme se reconnaît par le corps qui l'exprime, les affections dont il s'entourait faisaient à Nietzsche comme un halo et une atmosphère où se reflétait sa pensée. C'est pourquoi il fut toujours, en amitié, si jaloux et si pur, ambitieux de dominer, jusqu'à abuser de ceux qu'il aimait ; et son instabilité sensitive trouvait un contrepoids dans ces amitiés choisies dont il faisable corps multiple de son àme embrasée.
La vie pourtant éparpillait constamment ce chœur fraternel. Il avait beau imaginer des solennités, ménager savamment des entrevues. Son passage à Leipzig, en octobre 1871, fut une de ces commémorations, où il avait su réunir les plus vieux camarades de Naumburg, de Pforta et de Leipzig : Krug et Pinder, Gersdorff et Rohde(1). «Zur Freundschaft gehort Gegenivart », écrivaitil à Deussen (2). Un reclassement se faisait donc dans ses amitiés. Il y eut les amis dont il ne garda que le souvenir et dont l'image pâlissait, et ceux qu'il eut à cœur de revoir, d'inviter ou que la vie rapprochait de lui et dont elle faisait des confidents et des collaborateurs.
Le décor de la vieille ville de Naumburg s'estompe ainsi dans la brume, avec toutes les silhouettes qui lui avaient été familières. Pinder et Krug, qu'il n'a pas manqué de revoir à chacun de ses passages dans la cité de son enfance, et qu'il a revus fiancés et mariés en 1873 et 1874, lui restent attachés et chers, mais leur souvenir est vide de cette chaleur que donne le contact quotidien. Echanger quelques lettres de félicitations pour un anniversaire, une fête ou un deuil, quand disparaissent de vieux parents, offrir une photographie, qu'est-ce que cela, si ce n'est raviver le sentiment de la distance et du renon-
(*) Corr., I, 192.
H Ibid., I, 144.
AITDLER. — II.
146 ï II A V A U X DE P'RÉP A R A T I 0 N
cernent? Que Krug envoie une composition de lui, « méditation d'une noble pensée et travail d'un excellent musicien » (*) ; ou que Nietzsche lui adresse ses derniers livres, il ne saura jamais si ces pamphlets atteignent son ami dans la disposition d'âme qui était la sienne (2); et les sympathies wagnériennes communes, les rencontres à Bayreuth ne suffisaient pas à sceller une alliance pour cette lutte où Nietzsche s'engageait d'un cœur un peu plus meurtri chaque jour, mais stoïque.
PAUL DEUSSEN
Nietzsche écrivait, dès 1869, à Paul Deussen, son camarade si intime de Pforta et de Bonn : « Je ne peux plus me représenter ta personne (3). » Pourtant, il continuait à le semonce r, à le surveiller de loin jusque dans ses fréquentations ; à le louer de sa tendresse fidèle, à l'encourager, un peu de haut, dans la tâche de l'enseignement secondaire auquel Deussen se vouait. Au demeurant, Nietzsche était heureux de sa conversion au schopenhauérisme où il voyait une victoire personnelle, et qu'il voulait seulement plus spontanée, plus dictée par le cœur et moins par l'intelligence. Puis quand il découvrit en Deussen la maturité nouvelle qu'il exigeait de tous ses amis, le détachement, le goût de la solitude et cette grande compassion qui pleure en silence sur la détresse des hommes, il alla au-devant de lui dans une affection approfondie, un peu comme un évêque, plus fier
(«) Corr., I, 438.
(*) /bld., I, 241, 290.
(:!) T. Deussen, Erinnerunyen, p. 60.
LES AMITIÉS
d'avoir gagné tardivement un pécheur' endurci que de ses plus glorieuses et de ses premières conquêtes.
II te sera difficile de trouver un homme qui ait autant que moi l'expérience des conversions et qui ait autant aimé dans les autres l'enthousiasme de la foi nouvelle (').
Il lui arrivait alors de lui confier ses projets, inspirés de la grande révélation de Tribschen. Il mit à sa disposition toutes ses relations avec l'aristocratie russe pour lui trouver le préceptorat qui lui donna le loisir scientifique, et lui permit ces études de sanscrit où Deussen s'est fait depuis un nom si honorable (2). Mais Deussen s'en alla, lui aussi. lia revu Nietzsche deux courtes heures, une nuit de septembre 1871 et quelques jours à Bâle en 1872. 11 l'a connu en pleine époque combative et a recueilli ses premières confidences sur les Présocratiques et sur cette culture latine, représentée par Cicéron et au sujet de laquelle Nietzsche se fait, vers 1872, une opinion si nouvelle. Séjournant à Genève, à Aix-la-Chapelle, en Russie, il disparut de l'intimité de Nietzsche, sinon de son horizon intellectuel. Nietzsche est redevable à Deussen d'une part de son érudition indoue.
L'homme, lui avait écrit un jour Nietzsche, dans toutes les choses graves est sa mesure à lui-même ; et une amitié, c'est deux âmes et une même mesure (3).
Ce sera toujours l'honneur de cet homme distingué d'avoir compté parmi ceux dont Nietzsche a pu croire que la mesure à laquelle ils jugeaient la vie et le monde était entre eux commune.
(*) P. Deussen, Erinnerungen, p. 75.
(a) Le détail de cette négociation est relaté dans Deussen, p. 81 sq. — Bbrkoulli, Franz Overbeck, I, p. 110 sq. (») Corr., II, 65.
HEINRICH ROMUNDT
Parmi les jeunes schopenhauériens du cénacle de Leipzig, il y avait, en 1868, un adolescent confus, capable d' étonne ment naïf et philosophique, et vers lequel Erwin Rohde, avant Nietzsche, s'était senti attiré : Romundt. Il avait eu peine à trouver sa voie ; et, trop fantaisiste, semblait peu fait pour devenir un « bourgeois ». « L'intelligence, le bon vouloir et l'impuissance se mêlaient en lui sympathiquement. » Il faisait, à vrai dire, de mauvaises tragédies.
L'étincelle poétique dans notre ami, disait Nietzsche, n'est pas assez forte pour tuer des bœufs, mais suffisante pour abrutir un homme. Je l'ai prié instamment de mettre un terme à cette dangereuse pyrotechnie.
Mais il tenait Richard Wagner pour le plus grand poète de l'époque, et, tout compte fait, il fallait prendre intérêt à l'étrange et mobile camarade ('). Sans le mettre à leur propre niveau, Nietzsche et Rohde le reçurent comme un des leurs. Il avait une fidélité dans la subordination qui touchait. Il accueillit avec enthousiasme la leçon inaugurale de Nietzsche. Il eut le courage de lire à la#« Société philologique » de Leipzig l'essai de Nietzsche sur Socrate et la tragédie qui devait y soulever une émotion si durable. Il renseignait son ami sur les hostilités qui se préparaient sournoisement. Il fut non seulement son allié dans cette crise de plusieurs années ; mais il fut peut-être son premier et principal disciple.
La trajectoire de sa vie le ramena à Râle. Il y avait
(M Corr., I, 145, 169; II, 50, 81, 109, 202, 213.
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passé trois jours agréables, en septembre 1871, et avait fait, avec Nietzsche, la promenade de Grenzach, chère aux universitaires (*). Puis de loin, de Nice, de Rome, où il traînait l'ennui de son préceptorat, il envoyait ses vues philosophiques. Le phénoménisme schopenhauérien, tel que l'entendait Nietzsche, il prétendit, lui aussi, l'enseigner dans un livre sur Kant und Emp edok les ,dont il faudra retenir quelques propositions essentielles pour la théorie nietzschéenne de la matière (2). Sitôt affranchi, Romundt accourut à Baie pour s'y faire privat-docent . Nul doute que Nietzsche ne lui ait prêté obligeamment l'aide de son vote (s) ; et l'ayant installé, il annonçait à son de trompe les succès de l'orateur et du conférencier (4). Il accueillera Romundt dans sa maison, en 1872, et en fera son commensal, avec Overbeck : heureux de son zèle, de sa bonne humeur, de tout ce qu'il y avait en lui de force joviale et un peu subalterne (3). Ce n'est pas la faute de Nietzsche si les opinions schopenhauériennes de Romundt Font privé de la chaire magistrale bâloise, le jour où Eucken fut appelé à Iéna. Nietzsche s'employa de son mieux à la lui obtenir, mais ne put vaincre la prévention ou la timidité de ses collègues (6).
Il n'y avait pas de projet de voyage entre amis, dont Romundt ne fût. Si l'on gardait peut-être secrets devant lui les projets idéologiques les plus hauts, ce n'était pas pour l'exclure, mais pour l'initier par degrés. Romundt a été un camarade dévoué, qui a souvent prêté sa plume à Nietzsche malade. Pourtant il gardait une nature évasive, instable et jeune. Son commerce n'a pas manqué d'agrément pour Nietzsche, mais il n'est pas
(*) Corr., I, 71 ; II, 26i; V, 214, 217. — (2) Ibid., II, 344, 354. — (») /bld., II, 169, 329. — (*) Ibid., I, 219, 300, 347. — (*) Ibid., I, 219; V, 271 — (6) Ibid., I, 261, 441.
resté sans orages. L'avenir leur réservait à tous deux assez de douleurs pour que s'effaçât entre eux le souvenir des litiges de jeunesse. Mais ce n'est pas cela que Nietzsche appelait de l'amitié.
CARL VON GERSDORFF
Celui des amis auquel le reliait l'amitié la plus ancienne fut ce jeune baron Garl von Gersdorff, qu'il tutoyait depuis Pforta. Nietzsche l'aimait, sans doute parce qu'aucun de ses amis ne complétait mieux sa propre nature. Les autres étaient des savants et des penseurs. Gersdorff fut un homme d'action. De haute et forte stature, il tranchait sur ces hommes de cabinet qui, de leurs veilles, gardaient comme une pâleur. Il représentait le hobereau de l'Allemagne du Nord, mais cultivé (*). Il fit 'des études d'Université assez poussées, d'abord à Gœttingen, comme il convient à un jeune féodal, puis à Leipzig où il avait retrouvé Nietzsche. De Potsdam où il faisait son volontariat, il était venu à l'Université de Berlin faire ses études de droit et de/ germanistique. Sa situation de cadet de famille le désignait pour la carrière militaire. Pourtant Nietzsche le fait confident, avant tout autre, de ses croyances nouvelles, de ses projets de livres, de ses pensées. Il sera toujours regrettable que nous n'ayons pas ses réponses aux lettres affectueuses, joviales ou mélancoliques de son ami. Elles feraient ressortir une image héroïquement juvénile qu'on
(') « Ein echter kriiftiger Représentant aller tiïchtigen Eigenschaften des Nord-deutschen AVesens. » Cor/-., V, 213.
LES AMITIES
dégage, mais incomplète, des effusions reconnaissantes de Nietzsche.
Je remarque bien, lui écrit Nietzsche, qu'il y a dans ta nature, très cher ami, quelque chose d'héroïque, qui voudrait se créer tout un monde de luttes et de peines (*).
Ces hobereaux d'Ost-Elbie, restés au total une race réaliste, vigoureuse et inculte, auront été réhabilités par de nobles échantillons d'humanité depuis Kleist. Gersdorff fut un de ces officiers cultivés et artistes. Nietzsche, son ami, en qui il avait confiance, s'étant fait schopenhauérien etwagnérien, il suivit Nietzsche avec une loyauté féodale. Il reconnaissait en lui le chef intellectuellement supérieur. Inversement, il fut pour Nietzsche le modèle de l'aristocrate, admiré pour l'aisance des manières, pour l'urbanité sans défaut et pour la sûreté du cœur. De la délicatesse greffée sur de la force, voilà comment Nietzsche, plus tard, se représentera l'humanité noble à venir. L'image de son ami Gersdorff flottera souvent dans sa mémoire quand il se demandera : Was ist vornehm ?
Leur schopenhauérisme équivalait pour eux à une reli* gion. Elle liait ensemble leurs âmes par un sentiment commun de la vie. Quand un frère de Gersdorff mourait d'une blessure reçue à Sadowa, Nietzsche osait le consoler avec des pensées prises à Schopenhauer. Ils éprouvaient ensemble que ces croyances n'aidaient pas seulement à vivre, mais à mourir (2). Sur les champs de bataille de 1870, qu'ils avaient vus, Gersdorff, en jeune lieutenant de l'active, Nietzsche, en ambulancier triste, tandis que leurs âmes se cherchaient, dans la grande
(*) L'orr., I, 149. — Il existe des lettres de Gersdorff à Overbeck. C.-A. Bernoulli en publie dans son Franz Overbeck de savoureux fragments. (*) Corr., I, 170, 173.
anxiété des communications interrompues, cette conviction les soutenait. Ils avaient senti qu'ils « appartenaient » l'un à l'autre ; ils se réjouissaient de cet accord total sur les questions foncières (1). Dans la grande solitude dont Nietzsche eut le sentiment, quand il se vit attaqué, puis abandonné de plusieurs sur lesquels il comptait, Gersdorff fut de ceux dont il éprouva l'attachement inaltérable. Ach wie sehr braucht man das liewusstsein wahrer Freunde ! lui écrivait Nietzsche en 1870 (2), et encore en 1874 :
De bons amis sont à coup sûr une inestimable invention, ^pour l'amour de laquelle nous glorifierons la destinée humaine (3).
Gersdorff quitta l'armée, songea à la magistrature : puis il dut acquérir, par des études à l'Institut agronomique de Hohenheim, une compétence d'agriculteur devenue nécessaire depuis que la mort de son frère aîné le faisait chef de famille et propriétaire de majorât. Sa fidélité en amitié resta pareille.
Quand tout chancelait, le renom scientifique, les affections les plus chères, la santé même, l'amitié de quelques-uns était sure ; et Gersdorff a été toujours de ceuxlà. La mobilité imaginative, tour à tour enivrée et désespérée de Nietzsche reposait dans cette affection forte et placide. Le « courage viril », cette gravité allemande « ou plutôt prussienne », que Gersdorff tenait de son père; le stoïcisme calme, que les événements trouveront toujours « résolu et hardi », prêt à « un conscient et grave effort » ; cette robustesse dans tout ce qui était neuf et difficile, mais où « la simplicité se joignait à la grandeur », voilà sur quoi s'appuyait Nietzsche ; et voilà
(*) Corr., t, 438, 1 42. — (-) /bid., I, 301. — (3) Jbid., I, 161, 209, 226, 887, 229, 312.
LES AMITIÉS
pourquoi il a osé confier àGersdorff ses espérances les plus orgueilleuses et ses craintes les plus chimériques.
Les projets de Nietzsche, qui, dans son commerce avec d'autres amis, apparaissent volontiers comme des projets d'art, de science ou de philosophie, prennent figure de réforme morale et pratique dès qu'il parle à Gersdorff. C'est qu'ils s'entretiennent de choses vécues. Ces soubassements d'épouvante sur lesquels repose l'existence, ils les avaient aperçus à la lueur d'événements tragiques (1). Si, dans leurs entretiens, ils essayent de justifier à leurs propres yeux les raisons philosophiques et religieuses de leur effort, Nietzsche, cependant, devant Gersdorff aimait mieux en préciser la direction vivante que le sens abstrait. Puisque toute vie, tout art et toute pensée plongeaient dans une réalité d'effroi (*), quelle raison avait-on de vivre ? Austère question à poser devant un tel ami. Ils tombèrent d'accord pour penser qu'il faut vivre pour la mission de l'Allemagne dans le monde. Ce que la guerre de 1870 avait démontré, c'est que la substance de la nation allemande était dans son armée. La bravoure allemande, héroïque et réfléchie à la fois, était d'une autre qualité que Y élan français. Elle en différait métaphysiquement. Tous les reproches adressés par Fichte aux peuples latins, à leur agitation de surface, à leur sécheresse d'âme encombrée d'idées mortes, revenaient dans les méditations de ces jeunes teutomanes, que fanatisait l'enseignement wagnérien L'esprit français était une des formes les plus superficielles de l'esprit juif, franzôsisch-jùdische Verflachûng (3). Ce qu'il appellera plus tard « décadence » n'apparaissait encore à Nietzsche que sous la forme de cette civilisation « élégante » et qui vidait de leur contenu les âmes et les peuples.
(') Corr., I, 174. — (2) Ibid., ï, 228. — (3) Ibid., ï, 181.