‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 27 sur 99 · LES* AFFECTIONS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

LES* AFFECTIONS DE FAMILLE

Dans cette grande inquiétude, Nietzsche tantôt se jette en avant pour l'attaque impétueuse, tantôt s'en retourne à son ombrageuse solitude ; mais il a aussi des refuges de tendresse où il reprend de la force. Il s'est délassé souvent dans le souvenir et dans le contact renouvelé de celles qu'il avait laissées à Naumburg, sa mère et sa sœur Lisbeth. La vie, plus tard, apportera bien des litiges, quand augmenteront chez Nietzsche la méfiance maladive, ou l'irritabilité causée par une souffrance sans fin, que les ménagements les plus prudents laissaient encore endolories. Dans cette période de jeunesse créatrice où entre Nietzsche à Baie, il ne songe jamais aux siens qu'avec reconnaissance.

Il va sans dire qu'il ne se sentait pas en communion d'idées avec sa mère. Il avait toujours dû lutter contre elle pour s'affranchir. Mais il la dominait à présent, en fils dont elle s'enorgueillissait. Des explications un peu vivés, quand Mme Nietzsche résistait à des projets très arrêtés de son fils, les mettaient aux prises. Puis il la laissait retourner à sa jovialité et à sa tranquille assurance de bonne mère de famille allemande. L'automne, en octobre, ou à Noël, il n'en accourait pas moins à Naumburg, avec une impatience nostalgique (*); dans la maison maternelle « son cabinet » l'attendait, retraite très solitaire où il travaillait, dormait, prenait ses repas. Il suppliait qu'on lui épargnât les réceptions cérémonieuses, et n'y réus-

(*) Très familial, il choisissait toujours l'anniversaire de sa naissance, ainsi en octobre 1369, 1870, 1871, ou la fête de Noël (1872, 1873, 1874).

sissaitpas toujours (*). Mais il se prêtait à tous les accueils avec une bonne grâce égale. Puis, de Râle; il écrivait des lettres humoristiques où il commentait les derniers cadeaux reçus, raisins ou gâteaux, effets d'habillement ou portraits. Aux anniversaires, il ne manquait pas d'expédier lui-même des présents ingénieusement choisis, avec ses dernières brochures et des versiculets de dédicace, ou des compliments à l'adresse de sa mère, que le temps semblait ne pas miner dans son indestructible jeunesse.

Son alliée, pourtant, fut surtout sa sœur Lisbeth. En imagination, Nietzsche avait toujours magnifié sa lignée maternelle remarquable, même dans les femmes, « par une nature singulière, qui leur donnait une tenue plus indépendante des choses du dehors et de la douteuse bienveillance des hommes » (*). Nietzsche aimait en sa sœur « cette qualité de race ». Il surveillait sa formation en frère soucieux de lui ouvrir la notion d'une distinction plus vraie et les horizons d'une intelligence plus étendue que celle du beau monde de Naumburg. Mmc Ritschl, sa paternelleKamie d'autrefois, fut, pour Lisbeth, le modèle d'une femme cultivée, de libre et courageuse pensée (a). Mais il souhaitait la former lui-même. Il ne faut pas se la représenter très savante, bien qu'elle achevât pour lui Y Index du Rlieinisches Muséum, promis à Ritschl. Les témoins d'alors se souviennent d'une jeune fille vive et sensible, rieuse et rose sous de gracieux chapeaux à fleurs. Telle quelle, Nietzsche la chérissait et la souhaitait près de lui.

Dès juin 1869, il avait fait le plan d'un commun voyage en Suisse. A Interlaken où il se reposa quelques jours,, en juillet, d'un métier très aimé, mais qui le

(') Corr., V, 168, 219. — (*) Corr., V, 279. — 21 septembre 1873. —

(•) îbitL, V, 152. ,

LES AMITIÉS

tyrannisait lourdement, il la hèle Il ne se lasse pas d'échafauder des projets. Ses invitations bâloises, qu'il évite souvent, il les énumère cependant dans tout leur éclat, pour aguicher la jeune fille qui serait tentée de préférer Leipzig à Baie. Ce ne sont que réceptions chez le Ratsherr Wilhelm Vischer, chez les Vischer « de la maison bleue »; dîners chez les Vischer-Heusler ; soirées brillantes chez le juriste Bachofen, chez les Stâhelin- Buckner, chez les Thurneysen-Merian, puis chez Georg Fiirstenberger et les La Roche-Burckhardt. Le cousinage compliqué du patriciat bâlois se débrouillait pour Nietzsche. Il savait le classement social que décelaient ces somptueux noms composés des dynasties bourgeoises . Il les voyait se former comme des noms grecs, à mesure qu'un Vischer épousait une Sarrasin ou qu'un Bischoff obtenait une Fiirstenberger. Il faisait alors à sa sœur le récit des agapes, des fêtes de famille où il assistait et où, plus d'une fois, on le 'comblait de cadeaux comme un fils et un vieil ami. Il essayait ainsi de presser sa décision. Des confidences plus graves sur ses livres, ses succès, ses luttes, ses visites à Tribschen initiaient la jeune fille à l'essentiel de sa vie. La décision de Lisbeth fut imposée, sans tarder, par la maladie de Nietzsche.

0) Con:, V, 153, 15'*, 159.

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