‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 33 sur 99 · LES SOURCES · texte numérisé non relu

LES SOURCES

tinient du divin, sont l'origine de toute philosophie. Il y faut voir, non pas une tare étrang ère et une accidentelle frénésie, niais une phase essentielle de l'esprit hellénique.

Ainsi, depuis ses origines, la poésie grecque est musique, rythme et mimique. L'entendement raffiné seul peut séparer violemment ce qui de sa nature est un ('). Chez les Grecs, l'œuvre d'art parle tout de suite le langage des gestes, le langage des vers et le langage mélodieux. Elle les parle tous à la fois. Mais le sens de cette gesticulation chantée se précise en images, qui sont des mythes. L'usage se fixe et se transfigure. Les pressentiments d'une raison encore puérile se figent en images belles. Alors se lève l'aurore de l'art. Et comment Nietzsche n'aurait-il pas été frappé de ces formules, qui rejoignaient la théorie wagnérienne de Y art intégral ?

Nietzsche n'a rien pu conserver du tableau tracé par Friedrich Schlegel de la géographie intellectuelle des Grecs. Mais il a pris de son devancier le scepticisme à l'endroit des définitions de l'esprit grec proposées par les classiques, Schiller et Winckelmann. Schlegel n'allait pas jusqu'à la négation totale de ces formules d'ailleurs différentes. Elles lui paraissaient saisir un aspect de ce peuple grec, à une phase et en des régions données. Il ' s'expliquait ces différences en proposant d'admettre que le triple don musical, rythmique et mimique du peuple grec n'était pas réparti également dans toutes les peuplades grecques.

La plus ancienne de ces civilisations, née en Thrace, n'a guère dû être qu'une création sacerdotale très simple. Elle n'a pas laissé de monuments. Les noms d'Orphée et de Musée, poètes voyants et magiciens, sont des désignations génériques. Ils suffisent pour nous dire que le

(') Sludium der grieehischen Poésie, I, 143.

sens mystique fat vivant surtout dans ce peuple, comme d'ailleurs les fureurs dionysiaques ont en Thrace leur patrie .

De toutes les civilisations grecques, la plus éloignée au contraire du mysticisme, ce fut la civilisation ionienne. Avec elle commence la poésie épique. Comme Friedrich Schlegel, Nietzsche a su noter l'antithèse de l'esprit épique et de l'esprit mystique Schlegelnelui trouve pas encore de nom. Il ne lui cherche qu'une explication sociale. La primitive prêtrise, entourée comme d'une majesté royale, n'existe plus chez les Ioniens. Des caciques puissants sont assis sur les peuplades qu'ils forment pour une première civilisation. L'orgueil des héros et la jalousie des familles engendre la première épopée. Elle grandit lentement, d'une force jeune, toute voisine encore de la nature, sociable cependant et émotive ('). S'il y a eu des Grecs semblables à ceux que décrit Schiller, ça été, dit Schlegel, ces Ioniens des âges homériques. Un tempérament fait de réceptivité plus que d'initiative, de grâce j ointe à de la simplicité , créait en eux un esprit à qui la vérité apparaissait sans déformation. Leur poésie n'a donc connu ni l'orgiasme du premier sacerdoce, ni le délire des mystiques ultérieurs. L'aède homérique n'est pas rempli de son dieu. Son caractère est réflexion tranquille, et non pas ivresse sacrée. Son poème traduit la réceptivité vive de son peuple, sa curiosité à demi sauvage, et qui, à demi, s'intellectualise. Les pressentiments de cette raison

(*) Il y a entre la classification du traité Von den Schule?i (1er griechxsehen Poésie (1794), que Nietzsche a dû connaître par les Saemmtlkhe Werke (1846) de F. Schlegel et la lettre de Friedrich à son frère August Wilhelm, du 18 novembre 1794, une contradiction connue des historiens. Nous n'avons pas à nous en occuper ici. Nietzsche n'a pas en effet connu les lettres de Friedrich Schlegel à son frère, publiées par les soins d'Oscar Walzel en 1890.

(2) F. Schlegel, Jugenclschriftert, Ed. Minor, I, 5, ^50.

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