‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 32 sur 99 · I. FRIEDRICH SCHLEGEL · texte numérisé non relu

I. FRIEDRICH SCHLEGEL

On a pu croire à un paradoxe quand, il y a vingt ans, Ricarda Huch donnait, àl'undes chapitres de son spirituel et profond livre, Blùthezeit der Romantik (1899), le titre à' Apollon et Dionysos. Elle semblait insinuer que la dé^couverte principale de Nietzsche dans l'interprétation des Grecs, avait été anticipée parles romantiques allemands. Karl Joël, dans son étincelant livre sur Nietzsche wid die Romantik (1905), a eu beau multiplier les comparaisons ingénieuses. Il n'osait pas conclure à une influence de Friedrich Schlegel sur Nietzsche. Il faut rompre avec cette appréhension. Il est impossible que Nietzsche ait fait à Leipzig les études sur le romantisme, où il se rencontrait avec Erwin Rohde, sans être tombé sur Friedrich Schlegel. Ses cahiers de notes, au moment où il prépai e son livre sur la tragédie, fourmillent de citations empruntées à ce romantique ('). Quand il aurait été difficile à Nietzsche de se procurer les fragments, très rares en son temps, du Lyceum et de YAthenœum, il n'en demeure pas moins certain que les grandes études Ueber das Studium der Griechischen Poésie (1797) et la Geschichte

(*) V. l'Appendice d'Ernst Holzer, Nietzsche, IV. , tX, io*2.

LES SOURCES : F. SGHLEGEL 221

der Poésie der Griechen und Roemer (1798) de Friedrich Schlegel étaient connues de Nietzsche comme des ouvrages où s'est renouvelé le sens de l'hellénisme en Allemagne.

Le principe de Schlegel, Wiedergeburt dieser echten schônen Kunst, Rûckkehr zur ganzen Griechheit, donne déjà comme le vocabulaire même de Nietzsche. Quand Schlegel prétend retremper l'esprit philosophique dans la recherche de détail (Die Philosophen sollen Grammatiker, und die Grammatiker sollen Philosophen sei?i), on croit entendre la conclusion de la leçon d'ouverture de Nietzsche à Bâle en 1869. Dans Y Histoire de la poésie grecque, projetée pour faire pendant à YHistoire de la plastique grecque de Winckelmann, Schlegel avait marqué le contraste qui existeentre la plastique et la musique, en paroles lourdes de sens et capables de laisser dans l'esprit de Nietzsche une longue résonance. Et quand Schlegel, à force d'amour, de recueillement, d'intimité quotidienne et tendre, prétendait faire surgir des moindres débris l'esprit qui y avait vécu (*), et affirmait que l'original à restituer n'était pas telle œuvre préférée de nous, mais l'antiquité totale, l'ensemble entier de la civilisation hellénique, on reconnaît des exigences que Nietzsche reproduira, rajeunies, dans ses leçons bâloises, sur l'avenir de nos institutions de culture. « Die griechische Bildung ist ein Ganzes », avait dit Friedrich Schlegel, après F. -A. Wolf, et c'est pourquoi Nietzsche conçut sa première œuvre de philologie comme une vaste enquête sur la civilisation grecque intégrale.

L'interprétation romantique de la culture grecque eut cela d'original qu'elle discerna mieux les fonctions mentales primitives ; et ce qui les fait primitives, c'estqu'elles

(') Fr. Schlegel, Jugendsçhriften, Ed. Minor, I, 234.

sont encore indifférenciées. Ni l'intelligence ne se sépare de l'imagination ou du sentiment ; ni cette pensée imaginative et émotive n'est distincte de l'acte. Dans un peuple primitif, penser, c'est accomplir des rites, manifester une émotion religieuse par des danses et des chants. Des légendes justifieront ces rites et n'en seront qu'une description imagée; et ces légendes deviendront poèmes ('). Mais quel sera donc le contenu de cette émotion gesticulante? Dans ces âmes neuves, tel est le sentiment ingénu de la vie qu'elles se représentent la nature inanimée ellemême comme vivant d'une existence humaine. L'univers, dont nous dépendons, éveille en elles l'image d'une mystérieuse toute-puissance. C'était là une révélation d'une nouveauté qui terrassait. L'attouchement d'une force infinie, découverte, produisait un soudain délire. Le dieu, du dehors, entrait dans l'homme, le remplissait d'une fureur où il se déchirait lui-même. Ainsi, Zeus et Dionysos étaient vénérés en Crète. Des danses guerrières, accompagnées de cris farouches, de coups de cymbales, de fracas d'armes et de sonneries de trompes, disaient l'épouvante qu'on» ressentait en présence du dieu et la propageait. Dans cette grossière expression se traduit pourtant le pressentiment de l'invisible. Elle ouvre les yeux des hommes sur un autre monde. Elle est le premier degré qui monte à une culture de l'esprit supérieure (2).

Or, qu'est-ce que la notion de L'invisible, si ce n'est le commencement et la fin de toute philosophie? Il faut donc conclure que ces chants et ces danses dionysiaques, ces fêtes orgiaques, où se manifeste un premier pressen-

(4) Fr. Scblegel, Ueber das Studium der griechischen Poésie. (Jugendsehriften, I, 234.)

(*) fbid., pp. 237, 243.

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