‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 35 sur 99 · LES S 0 U H G E S : F . SCHLEGEL · texte numérisé non relu

LES S 0 U H G E S : F . SCHLEGEL

genèse de la tragédie supposait un certain état social. Seul le républicanisme grec, la participation du peuple aux choses de la cité, a pu réveiller le mysticisme et créer la poésie lyrique ('). Ainsi la tragédie mystique et musicale est liée au développement de la cité. Elle a refoulé l'épopée qui glorifiait les chefs de clan ; et elle a glorifié les cités. L'œuvre collective, orchestique et lyrique, créée par mysticisme des foules, La emporté sur la sereine narration de l'aristocratie héroïque (2). Pourtant si la tragédie a détruit la prédominance de l'esprit homérique enl'absorbant. elle lui a emprunté de grands symboles imagés.

Un ennemi plus redoutable surgit pour elle dans les philosophes. F. Schlegel ne s'est pas demandé comment est née cette forme de pensée, la philosophie. Il est sûr cependant qu'elle est incompatible avec une imagination qui se joue des belles apparences et se leurre de son propre jeu. Les Grecs croyaient en la poésie homérique comme en une vérité sainte. Ils y conformaient leur vie. Les philosophes, par amour de la vérité pure et de la science, ont, pour cette raison, déclaré la guerre à toute poésie (3). La tragédie et son mysticisme imagé n'ont-ils pas dû subir le même assaut philosophique? F. Schlegel ne le dit pas : Quelques textes de Platon aideront Nietzsche à tirer cette conséquence.

Friedrich Schlegel avait posé d'autres problèmes : d'abord celui de la décadence grecque. Le premier, il a attribué tous les défauts des Grecs à leur vie débordante. Les Grecs représentent [le plus haut degré de l'émotivité (ein Maximum der Reizbarkeit). De là leur passion, leur besoin indomptable de liberté, leur goût même du beau. Schôn ist, was das Gefùhl der unendlichen Lebensfùlle

(*) Ibid., I, 245. — (*) Ibid., I, 272. — (3) Ibid., I, 275.

anregt. Il n'est pas jusqu'à la comédie qui ne soit « une ivresse de joie autant qu'une effusion d'enthousiasme sacré ». Formules toutes séduisantes. « La plus haute intensité de la vie a besoin d'agir, de détruire (1). » La vie donc est tragique. Gomment a-t-elle duré chez les Grecs où elle fut si indisciplinée? C'est l'obscur problème où se perdit F. Schlegel. « Celui-là seul comprendra les Grecs qui saturera de l'idée d'infini la plénitude de la vie. » N'est-ce pas le pressentiment de l'infini qui faisait bondir d'extase furieuse les cortèges aux fêtes dionysiaques? Comment alors comprendre cette affirmation :

L'effort général en vue de la limitation interne et externe, qui distingue d'une façon si caractéristique les origines du républicanisme grec et de la poésie lyrique, fut la première manifestation de la faculté éveillée de l'infini (*).

Nietzsche essaiera de déterminer comment l'infini devient principe de limitation. Otfried Millier l'y a aidé. Mais l'affirmation foncière de Schlegel, il l'a gardée : « La gloire des Anciens est inséparable de leur chute profonde. Toutes deux ont pour origine la force prédominante de l'instinct. » Jacob Burckhardt et Nietzsche partiront de là pour dépeindre l'instinct grec, si démesuré qu'il mena au gouffre la Grèce, quand elle ne sut plus le tenir en bride. Ainsi déjà le romantisme allemand préparait cette interprétation des Grecs qui a vu dans leur destinée une illustration de la doctrine pessimiste (').

(') « Die hôchste Regsamkeit des Lebens muss wirken, muss zerstôren. » (») /bid.y I, 81.

(*) V. nos Précurseurs de Nietzsche, chap. Jacob Burckhardt, p. 285 sq.

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