‹ Nietzsche (volume 2)Chapitre 36 sur 99 · WILHELM SCELEGEL ET ANSELM FEUERBACH · texte numérisé non relu

WILHELM SCELEGEL ET ANSELM FEUERBACH

La doctrine de Richard Wagner vivait de vieilles idées sur le drame grec, prises clans Wilhelm Schlegel, mais amplifiées depuis par un ingénieux helléniste du gymnase de Spire, Anselm Feuerbach. Cet archéologue, dans un ouvrage sur l'Apollon du Belvédère (Der vatikanische Apollo, 1833), avait essayé d'apporter aux aperçus de Schlegel une confirmation par les monuments figurés. Lorsque, dans la tragédie d'Eschyle, les Euménides réveillées entonnent leur chant frénétique et commencent leurs danses de goules sanguinaires, Apollon se dresse sur le seuil et les chasse de son temple qu'elles souillent :

Qu'on se figure le dieu, ajoutait W. Schlegel, avec la sublime colère et l'attitude menaçante de l'Apollon du Vatican, muni du carquois et de l'arc, et au demeurant vêtu de la tunique et de la chlamyde (*).

A ce compte, la tragédie d'Eschyle serait tout apollinienne. Wilhelm Schlegel avait cru découvrir entre les arts poétiques et les arts plastiques des Grecs une affinité. Il comparait l'épopée d'Homère à des bas-reliefs, la tragédie grecque à des groupes de sculpture. Le basrelief est sans limites. Il déroule des cortèges sans fin, des danses ou des combats le long des frises des temples ou sur la courbure des vases : Pareille à lui, l'épopée retrace des actions du passé, où les figures simplifiées ne sont guère que des profils, et se succèdent plutôt qu'elles

(*) Inutile de démontrer qu'un homme aussi informé que Nietzsche du romantisme allemand a connu Wilhelm Schlegel. Il le cite souvent en 1870. Il a emprunté le livre d' Anselm Feuerbach à la Bibliothèque de Bàle le 27 novembre 1869.

ne se groupent. Le groupe sculptural au contraire présente les personnages en ronde-bosse, liés ensemble par des mouvements qui s équilibrent, chacun avec sa physionomie à part, et le tout isolé sur un socle. Ainsi la tragédie isole sur la scène un groupe limité de personnages unis par une grande destinée douloureuse : et il y avait une surprenante coïncidence entre les sujets de la tragédie et les sujets de la sculpture, puisque Eschyle avant Sophocle écrit une Xiobè, et ce dernier un Laocoon.

C'est une parole qui peut paraître surprenante à cette heure, ruais j'espère dans la suite en apporter des preuves évidentes : c'est devant les groupes de Niohé et de Laocoon que nous apprenons à comprendre les tragédies de Sophocle (M.

Pas de pensée plus éloignée de la théorie où aboutira Nietzsche. Or, dans Anselm Feuerbach, elle avait reparu amplifiée, surchargée d'un vieil héritage schillérien ; et c'est dans Anselm Feuerbach que Wagner avait puis*' sa notion de la tragédie grecque. Les professions de foi ardentes rédigées par Wagner à l'heure où son drame lyrique nouveau déjà dessine ses Gontours monumentaux, et surtout Die Kunst und die Révolution (1849), ne sont pas concevables sans le manifeste de L'archéologue Feuerbach.

L'onivre d'art intégrale que Wagner pensait restaurer parmi les modernes, les (irecs l'avaient instinctivement réalisée, selon Feuerbach. La vie antique, toute simple et intacte, et où n'était pas rompu, par une spécialisalion morbide, le faisceau indivis des facultés humaines, aboutissait à des formes d'art ou l'intégrité conservée des sens, de l'émotion et de l'intelligence, savait

(•) W.Schligm., /W.. I, 69, 126-131.

LES SOURCES : A . FEUERBÀCH 231

goûter l'univers dans sa plénitude visuelle et plastique, sonore et mobile, émouvante et intelligible. Homère déroule une fresque parlée, éclatante de couleurs, avec un relief d'attitudes et une vivacité de mouvements, où. ne manque rien de ce qui fait le monde. Son œuvre ensuite se désagrège. Le peintre, le sculpteur, l'aède se partagent les fragments vivants de l'épopée. Mais ces fragments tendent à se rejoindre. La sculpture grecque se revêt de couleur; ses bas-reliefs se fondent dans les surfaces de marbre comme une peinture faite d'ombre et de lumière. Le paysage manque à la peinture des Grecs et ses figures se groupent et se nouent déjà dans des gestes sculpturaux. Peinture et sculpture sont pleines déjà pourtant du contenu de la poésie.

Inversement la poésie se joint au chant et s'accompagne de musique. Dans la danse, dans la musique, elle cherche à se rapprocher de la sculpture et de la peinture. Quoi de surprenant, si les arts, longtemps désunis, se fondent dans un tout et dans une forme d'art qui les réconcilie tous, comme les jeux olympiques réunissaient les tribus grecques dans une même fraternité religieuse et politique ? Cette œuvre d'art intégrale, c'est la tragédie

Elle se préparait par les fêtes rituelles célébrées dans les temples. Il y avait déjà des hymnes chantés par les chœurs; et le dieu, apparu dans d'éclatantes théophanies, parlait. L'épopée et le lyrisme déjà s'unissaient. La splendeur du coloris des costumes s'ajoutait à la noblesse hiératique des attitudes. D'un dernier affranchissement naissait le jeu sacré de la tragédie, qui, elle aussi, glorifiait un dieu. Il surgissait au ternie d'une

(J) A. Feueubach, Der valikanische Apollo, 1833, p. 323 sq.

action, où des fatalités sanglantes s'étaient abattues sur de pauvres hommes, sur des héros douloureux. Le récit des messagers ressemblait à des morceaux d'épopée. La méditation, la joie ou la lamentation du chœur passaient par toutes les modulations enthousiastes ou tristes du lyrisme. Le tout était comme une grande sculpture colorée, aux groupes mouvants, et qui se réchauffait de toute la vie musicale de la poésie, tandis que le poème au contraire essayait de figer dans le calme des attitudes sculpturales toute la légende héroïque et divine.

Ainsi un drame grec, par son sujet seul, évoquait devant l'imagination de la multitude les contours d'un groupe sculptural connu ; et il n'y avait plus qu'à remplir de couleur et de vie, à animer par la parole ces linéaments familiers. Mieux encore, les spectateurs se voyaient eux-mêmes sur la scène : ils étaient ce chœur qu'une sympathie immédiate unissait à la destinée des personnages. Et, quand paraissait le dieu, messager de la fatalité lointaine à laquelle Zeus lui-même est soumis, la foule voyait vivre devant elle sa croyance et Le destin du monde dans une théophanie <;ui la secouait de frissons mystiques.

A son tour, la sculpture fixait ces attitudes théâtrales et religieuses, par souvenir de son union avec l'œuvre d'art intégrale de la tragédie. En ce temps où l'archéologie, déjà très érudite, était encore peu rigoureux en matière d'interprétations, Feuerbach ne s'effrayait pas de dire que l'Apollon du Belvédère, d'un travail si certainement tardif, se souvientdes Euménides d'Eschyle. Ainsi le dieu, qui vient de chasser les monstrueuses déesses, devait quitter la scène l are au poing, la tête haute et les sourcils froncés. L'orchestique grecque a donne à sa démarche, malgré la gravité impérieuse du visage, une souplesse presque dansante. La chlamyde savamment

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