LE MILIEU NATAL
ietzsche est né dans cette région de la Thuringe qui fut détachée du royaume de Saxe en 1815. Prussien de par une annexion vieille de trente ans, il fut donc un Saxon de Thuringe, en réalité. Cette Saxe supérieure, conquise par des colons germains sur trois peuples slaves, les Wendes, les Polonais et les Tchèques, a sa physionomie propre dans la géographie intellectuelle de l' Allemagne
Des mélanges de races et sans doute aussi de classes ont du s'y produire en grand nomhre. Les peuplades opprimées ont repris le dessus, physiologiquement, et leurs traits, leur caractère, leurs noms parfois se reconnaissent dans la population d'aujourd'hui. Il n'est pas sûr que le nom de Nietzsche soit de ceux-là (3). Nietzsche a aimé à s'attribuer une origine polonaise ; et la coupe
(*) Fritz Regel, Thùringen, 1895, t. II, pp. 505-524.
(*) On trouve les formes de Nitzsche, Nitzsch, à côté de la forme polonaise de Nietzky. Est-ce cette dernière qui est l'origine? Rien n'est moins sùr. Un nom allemand tel que Nithard prend très normalement pour diminutif abrégé, la forme Nitzsch ou Nietzsche, comme le nom de Friedrich prend ceUe de Fritsch ou Fritz; Gottfried la forme Gôtz, Gotsche ou Gôthe. — V. Albert Heintze, Die deulschen Familiennamen, 1903, p. 207.
de son visage paraissait slave au point que les Polonais, s'y trompant, l'abordaient comme un compatriote ('). Mme Foerster n'a pourtant jamais ajouté une foi entière aux documents par lesquels un Polonais peut-être mystificateur prétendit prouver à Nietzsche qu'il descendait d'une famille de comtes Nietzky, bannis de Pologne pour conspiration politique et religieuse. Nietzsche se trompe sans nul doute, quand il croit découvrir en luimême quelque chose de l'esprit aristocratique redouté qui en Pologne livrait au veto d'un seul le droit de renverser le vote d'une diète entière. Pur effet littéraire chez lui encore, que cette fantaisie de se comparer au Polonais Copernic, qui d'une seule parole fît changer le cours des astres. Nietzsche n'appartient probablement pas à ce peuple dont il • parlera encore avec orgueil dans le Zarathustra et qui eut pour supériorité principale de « dire la vérité et de savoir bien user de l'arc et des flèches » (*). S'il est Slave, c'est par cette longue infiltration de sang qui s'est continuée depuis la colonisation germanique, et qui semble avoir donné un si fécond mélange. « La région la plus dangereuse de l'Allemagne est la Saxe et la Thuringe, a-t-il dit un jour : nulle part il n'y a plus d'intellectualité industrieuse, ni une plus grande liberté de l'esprit. »
Il sera toujours impossible de dire si le peuple thuringien reproduit les traits des races composantes, germanique et slave. Mais sûrement il a, dans sa vigueur et dans sa mobilité, des traits à lui. On a remarqué ingénieusement que la Thuringe est la région de la Réforme (3). Il y
(«) Lettre à Brandes. Corr., III, 299.
(*) Zaralhustra. Von tausend und Einem Ziele. (W.% VI, 85.) (3) Sur ce point, voir divers aperçus dans le charmant livre d'Erich Eckertz, Nietzsche als Kûnstler, 1910, pp. 27-51.
a eu de la protestation, de la révolte intellectuelle contre le temps présent chez tous les grands Saxons, chez Luther, cjiez Lessing, chez Fichte. Leur ton naturel est celui de la colère religieuse. Ils sont prédicateurs et moralisants Ils ont dans le sang une ardeur de prosélytisme qui les pousse sur l'adversaire avec une éloquence agressive. Treitschke, lui aussi Saxon d'origine, quoique Tchèque de nom, représente, pour la pensée de l'Allemagne unifiée, ce même apostolat éloquent qui fera de Nietzsche le visionnaire et le pamphlétaire de la civilisation nouvelle.
Ce sont des apôtres que ces hommes, mais ce sont aussi des savants. L'humanisme n'a nulle part une floraison plus abondante. Justus Menius, le réformateur thuringien préoccupé de discipliner jusque dans le détail l'esprit de la famille chrétienne (2), est aussi un délicat érudit. Plusieurs citadelles de science s'étaient installées sur le pays, pour parfaire la colonisation spirituelle quand la conquête du territoire depuis longtemps était faite par les armes et par la civilisation. Parmi ces places fortes du savoir, il n'y en a pas de plus ancienne que la vieille abbaye de Schulpforta, que les moines de Citeaux avaient \j fondée au xne siècle au seuil de la Thuringe et de la Westphalie, et que le duc Maurice de Saxe, en 1543, a consacrée à l'enseignement public. Puis à l'est, Meissen recueillait séculairement une clientèle d'élite. Dresde avait, depuis le xvme siècle, son école de princes. Dans toutes ces écoles se préparait une jeunesse qui ensuite apprenait la vie et la science dans les ' Universités. Wittenberg sans cloute avait décliné depuis la guerre de Trente ans. A sa place, Leipzig était éminente depuis la même époque et
(*) Voir dans Kuno Fischer, au volume sur Fichte, les raisons finement développées pour lesquelles Fichte est qualifié par lui de prédicateur. (') Dans le De Oeconomia Christiana, 1527.
représentait une grande universalité de sciences. Car ces Saxons, depuis la Renaissance, comptent de prodigieux érudits. Pas de cerveau meublé d'une information plus immense que celui d'un Leibniz. Pufendorf et Thomasius avaient été un temps les esprits dirigeants de l'Europe juridique. S'il y a un « maître d'école prussien », à qui l'Allemagne est redevable de grandes destinées, il y a eu un maître d'école saxon aussi, non moins ambitieux et agissant, et qui mettait un savoir solide au service d'un prosélytisme militant.
En Thuringe, a dit Nietzsche, « on a affaire aux instituteurs de l'Allemagne, au bon et au mauvais sens ». Un peu de pédantisme ne les quitte pas. cmême s'ils sont artistes. Lessing est novateur certes : mais il succombe sous le bagage archéologique. Comme il écrase, sous les autorités d'érudition, le naïf La Fontaine et l'ingénu Corneille ! Ils ne sont pas légers, les impedimenta devant lesquels il déploie la ligue mobile de ses arguments logiques, dans le Laokoon ! Ajoutons pourtant que ces hommes, malgré leur zèle didactique, ne sont pas oublieux d'art. LTniversité d'iéna. à la tin du xvni6 siècle, représente à merveille leur culture, où l'érudition s'imprègne de l'humanisme artiste créé par un (iœthe et un Schiller, et a su s'élever aussi à la philosophie critique nouvelle, en accueillant Heinhold et Fichte, puis bientôt Schelling et Fries. Mais, en bonne Université saxonne, elle a toujours voulu combattre pour la foi et pour la patrie. N'est-ce pas Iénaqui fut le berceau de cette Burscheiisclia [t par laquelle fut propagée dans La jeunesse studieuse l'idée d'une Allemagne une dans la liberté?
A côté deces symptômes de la vigueur qui subsiste dans cette Saxe trop oubliée, d'autres signes attestent une culture plus raffinée et plus complexe qu'en d'autres régions allemandes. Réformateurs violents dans les
grandes choses, les Saxons se montrent, dans les menues jouissances intellectuelles, de subtils novateurs du goût. Leur sensibilité est universelle comme leur savoir. C'est le pays où Leibniz inventa la monadologie. Jusque dans ['infiniment petit de l'inorganique, sa pensée voyait s'allumer une lumière de conscience, et dans l'âme la plus humble un reflet lointain et presque inaperçu, qui en émouvait les profondeurs obscures et représentait une image confuse, mais totale, de l'univers. A l'infini se nuançaient ainsi les perceptions, dont le jeu s'agençait d ans une grande « harmonie préétablie ». Une grande vie divine baignait toutes ces âmes et les portait en elle : Admirable façon de dire le sentiment symphonique puissant que Leibniz avait de la vie universelle et de sa vie propre. Ce sentiment complexe renaissait plus fort que jamais en ces Saxons de Thuringe, au moment où se dessinait le courant romantique de 1800. Pour Novalis, il y a des traces de sensibilité jusque dans la matière inanimée. Le ma gnétisme et l'électricité montrent les formes de cette réaction sensible dans les plus inertes métaux. Mais c'est un galvanisme encore que la pensée humaine, une vibration propagée en nous par une force étrangère, par « le contact de l'esprit terrestre avec un esprit céleste et extra- terrestre » ; et toute la vie de notre âme devient ainsi chatoie ment coloré, où se réfracte une lumière lointaine, venue de la source des mondes. Tout l'effort de l'art et de la morale devra tendre à rétablir par une collaboration concertée des âmes [l'unité pure de cette lumière éparse en reflets multiples. Quelle façon plus claire de dire que ce sentiment de la vie intérieure est, en son fond, chez Novalis, le goût de ses nuances dégradées, que la sensibilité à la fois distingue et fond, et sur lesquelles elle glisse comme sur un clavier de lumière?
Il semble bien qu'on n'ait pas eu tort de noter chez les
artistes et les penseurs de* cette Saxe raffinée ce délicat épicurisme de la vie intérieure, ce besoin de l'analyse presque morbide ; cette préférence pour les joies subtiles et un peu dangereuses de l'esprit et pour les sonorités dissonantes Du vivant même de Nietzsche adolescent, et tout près de lui, à Eisfeld en Thuringe, vivait un savant et pur casuiste, Otto Ludwig. Quels paradoxes d'analyse ténue et forte que ceux de ses grands drames, Agnes Bernauer ou die Pfarrose ! Et quel don d'éclairer par le dedans des âmes inextricables et tragiques, méticuleuses et candides, comme son Apollonius, ou tortueuses comme Fritz Nettenmaier 'dans Zwischen Himmel und Erde ! Friedrich Ritschl enfin, le grand philologue, fils de pasteur lui aussi, paraissait à Nietzsche avoir les traits de la sensibilité saxonne « par cette charmante corruption, qui nous distingue, nous autres Thuringiens, et par laquelle un Allemand même sait devenir sympathique. Même pour arriver à la vérité, nous préférons les sentiers de contrebande » (a).
Pour cette raison encore, cette région, plus qu'aucune autre en Allemagne, s'ouvre aux influences du dehors. Nulle part le germanisme n'est plus aimablement mitigé. Nulle part on ne connaît un courage plus aventureux ; mais nul conquérant ne se laisse apprivoiser plus aisément par sa conquête. Les Saxons cherchent leur propre nuance en se comparant à autrui. Ils sont friands de curieuses expériences. Et de leurs incursions fructueuses dans les coutumes et dans la pensée étrangères, ils reviennent civilisés. Le besoin de savoir et le goût du raffinement font de Leipzig, dès le xvuc siècle, la ville galante qu'on appelait « le petit Paris ». Le faste des princes électeurs fit des
(*) Eckertz, Nietzsche als Kùnstler, pp. 4, 30, 42. C) Ecce Homo ( W. , VIII, 45).
musées de Dresde l'école d'art la plus cosmopolite qu'il y eût dans l'Europe centrale. Nulle part le rococo français du xvuie siècle n'atteignit un épanouissement plus enivré. A Dresde, l'architecture du genre rocaille se déploie en floraisons dionysiaques. A Meissen l'art mineur de la porcelaine dit toute l'aptitude de ce peuple aux grâces françaises. Il n'y a pas que de la servilité basse dans l'accueil fait par la Saxe à la gloire napoléonienne. Un grand philosophe, Krause, avait dit un jour, à la loge maçonnique de Dresde, sa philosophie du cosmopolitisme que fonderait le grand conquérant préoccupé de faire couler et de recueillir en un même fleuve, toutes les sources ignorées des civilisations nationales (*).
Le sentiment de la vie étant tel chez ces hommes religieux et savants, universels et nuancés, il leur restait à en trouver l'expression la plus émouvante et la plus universelle : la musique. De tous les grands centres musicaux de pays germaniques, la Thuringe saxonne est le plus ancien. Heinrich Schutz, que Nietzsche a aimé davantage à mesure qu'il vieillissait, est le père de toute musique allemande. Et n'est-ce pas Nietzsche qui a dit de Bach combien dans ses flots roulait de protestantisme approfondi, dégagé de dogme (2)? N'est-ce pas lui qui, chez le Saxon Haendel, faisait remarquer l'« audace novatrice, véridique, puissante, tournée vers l'héroïsme » (3) ? Ceux-là donc aussi, quoique remplis d'émotion spontanée, sont encore prédicants : leur musique tâche à nous convertir. Elle se fait didactique et savante. Bach, héritier de toutes les ressources du contre-point, est avant tout un maître impeccable. Schumann, traversé de souffles comme une harpe
(*) Krause, Der Erdrechtsbund (1809), Ed. G. Mollat, 1893, p. 124 sq. (s) Menschliches, I, $ 219 (W., II, 199). (3) Menschliches, II, S 150 {W., III, 274).
éolienne, ne peut se tenir d'analyser, et sa musique suit volontiers l'émotion littéraire des poètes auxquels il s'adapte. Richard Wagner résume tous ces dons accumulés d'une longue culture. Agressif réformateur, c'est la nation et l'univers qu'il prétend renouveler jusque dans la vie profonde des âmes. Il a des colères prophétiques comme Fichte. Il est servi par le plus orgueilleux savoir. Et quoi de plus vrai que les paroles de Nietzsche sur « cette maîtrise qu'il a eue des choses toutes menues», sur ce don incomparable chez Wagner de rendre « les couleurs de l'automne tardif, le bonheur indescriptiblement émouvant des joies dernières, suprêmes et infiniment brèves (*) »?
De tous ces hommes, aucun n'a été étranger à Nietzsche. Celle culture de toute une région fut celle où ont plongé ses ancêtres les plus directs. Comment croire qu'ils n'en aient rien retenu et ne lui en aientrien transmis? Ne nous a-t-il pas dit comment il lisait et écoutait : « De même que les Italiens s'approprient une musique, en l'attirant dans le sens de leur passion, où ils l'incorporent — ainsi je lis les penseurs et je fredonne à leur suite leurs mélodies : Je sais que derrière les paroles froides s'émeut le désir d'une âme que j'entends chanter. Car mon âme aussi chante, quand elle est émue (2). »